Espace de libertés · le magazine du Centre d'Action Laïque

La tartine

Masculinisme et extrême droite, une liaison très dangereuse

Vincent Dufoing · Directeur « Projets communautaires » du Centre d’Action Laïque
Avec Anne Cugnon · Documentaliste au CAL/COM et la rédaction

Le masculinisme renvoie à une vision réactionnaire de la société qui permet de dédramatiser des contenus radicaux et de tourner en dérision les attaques et violences basées sur le genre, mais aussi le racisme et la xénophobie. Cette pensée réactionnaire est devenue l’apanage de l’extrême droite. Les discours masculinistes débordent donc largement de la manosphère, car ils constituent des portes d’entrée vers d’autres discours radicaux, comme ceux véhiculés par l’extrême droite.

Photo © Pierre Laborde/Shutterstock · Création graphique : Martin Deneys

Dans ses discours, l’extrême droite use et abuse des stéréotypes de genre, considérant la masculinité et la féminité comme des faits naturels et biologiques : « La masculinité est agressive et forte tandis que la féminité est maternelle et faible. »1 Pour le politologue François Debras, le mariage ne date pas d’hier : « Historiquement et classiquement, les partis politiques d’extrême droite sont décrits comme des organisations machistes, exaltant la virilité et réduisant les femmes au rôle de mère. Ils véhiculent des discours antiféministes et critiquent les questions sociétales sur le genre (réformes de l’orthographe, reconnaissance d’identités non binaires, suppression des rapports de domination, modification des comportements sociaux…). Ces différents mouvements et débats sont perçus comme des menaces pour la famille traditionnelle et l’ordre sociétal. Ils cristallisent la peur de perdre certaines valeurs, une identité, mais aussi la crainte de devoir renoncer à certains avantages résultant d’une construction patriarcale des relations humaines. »2

La femme blanche comme faire-valoir

L’organisation interne des partis politiques d’extrême droite atteste de ce masculinisme puisque leurs acteurs principaux et leurs électeurs sont majoritairement des hommes. La raison de ce machisme exacerbé trouve son origine dans « un sentiment de déclin des privilèges masculins, d’émasculation ou de perte de virilité dû à la montée du féminisme »3. Cependant, ces partis comptent de plus en plus de militantes dans leur rang avec des responsabilités diverses, jusqu’à la présidence comme Marine Le Pen pour le Rassemblement national en France ou Giorgia Meloni pour Fratelli d’Italia en Italie.

extrême droite
Première femme présidente du Conseil des ministres de l’histoire de l’Italie, Giorgia Meloni n’est pas une défenseuse des droits des femmes. Au contraire, des derniers ont reculé depuis son accession au pouvoir. © Antonello Marangi/Shutterstock · Création graphique : Martin Deneys

Comment ces femmes envisagent-elles leur engagement et leurs actions ? Elles ne se limitent plus à évoluer dans l’ombre de leaders d’extrême droite masculins. Comme l’ont démontré la journaliste Salomé Saqué4 et l’historienne Valérie Dubslaff, le nationalisme et l’extrême droite s’implantent aussi grâce à la mobilisation de femmes réactionnaires qui font en sorte de les adoucir, les normaliser et les légitimer ; elles en deviennent ainsi des clés de voûte. Elles s’imposent politiquement entre douceur et fermeté. Le côté rassurant émane de l’image qu’elles cultivent afin d’être conformes aux attentes traditionnelles. La fermeté, qui leur permet de se faire respecter de leurs homologues masculins, émane de leur posture offensive, de la dureté de leur discours et de la visibilité de leur présence militante. Cette ambivalence rassure l’opinion publique tout en montrant leur engagement militant. À cause de leur position instable et paradoxale au sein de la société et du fait qu’elles doivent constamment adapter leur discours, Léane Alestra, autrice de Les Vigilantes. Surveillées et surveillantes, ces femmes au cœur de l’extrême droite5, qualifie ces femmes de « funambules de la haine ». Il est clair que leur engagement politique en faveur du nationalisme et de l’extrême droite ne garantit en rien la défense réelle des droits des femmes.

L’extrême droite contre le féminisme

Force est de constater que la montée de l’extrême droite en Europe n’est plus une anomalie politique ou une simple tendance électorale, mais le reflet d’une crise structurelle sociétale dont l’antiféminisme fait largement partie. L’extrême droite présente le féminisme comme une idéologie inutile, voire nuisible, en particulier pour les hommes de moins de 30 ans en situation de déclassement social. Dans le contexte d’un sentiment d’avenir bouché et de la recherche d’explications immédiates et de solutions simples aux problèmes sociétaux, le féminisme serait considéré comme une forme de « privilège » échappant à la justice sociale. Pour ces jeunes hommes déclassés, les discours masculinistes offrent une réponse : ils promettent de rétablir un ordre supposé naturel où les hommes retrouvent autorité et visibilité. Ce n’est donc pas une histoire de justice sociale, mais bien de nostalgie et de ressentiment.

Du nazisme à la manosphère

Dans l’iconographie de la propagande nazie, la femme est cantonnée à son rôle maternel. Ici une mère pose avec ses deux filles et son fils en uniforme des Jeunesses hitlériennes pour le magazine SS-Leitheft de février 1943. ©© Bundesarchiv Bild · Création graphique : Martin Deneys

Un retour en arrière s’impose pour éclairer le présent : durant l’entre-deux-guerres marquée par montée du nazisme et du fascisme, dans un cadre essentiellement institutionnel et religieux, les partis d’extrême droite n’ont pas hésité à prôner l’ordre naturel selon lequel la femme doit être cantonnée au foyer et à la maternité (la trilogie nazie « Kinder, Küche, Kirche » : enfants, cuisine, église), tandis que l’homme incarne la virilité et le chef de famille (le virilisme).

Plus récemment, en réponse aux mouvements de libération des femmes des années 1960 et 1970, des groupes de défense des « droits des hommes » (Men’s Rights Activists)6 sont apparus en Amérique du Nord et en Europe dans les années 1990. Il s’est agi d’une politisation du masculinisme. Celle-ci a trouvé un écho favorable auprès des partis nationalistes et de la droite radicale qui fustigent la « décadence » des valeurs traditionnelles occidentales.

À partir des années 2000, le développement d’Internet a accéléré la radicalisation du masculinisme : c’est la naissance de la « manosphère » dont les discours révèlent des convergences idéologiques significatives avec l’extrême droite. « Si toutes les mouvances de la manosphère ne sont pas explicitement d’extrême droite, nuance Marie Versele de la Ligue de l’enseignement, elles partagent néanmoins des mécanismes communs de radicalisation, une vision conservatrice des rôles de genre et une tendance à désigner des boucs émissaires pour expliquer des problèmes sociaux complexes. »7 L’omniprésence et le développement incessant des algorithmes enferment les jeunes hommes dans des espaces de socialisation toxique qui deviennent des passerelles idéologiques vers l’extrême droite. Habituée à désigner des boucs émissaires, celle-ci n’a jamais depuis cessé d’affirmer que la crise identitaire masculine est causée par le féminisme ainsi que par l’immigration et la mondialisation.

En parallèle, le masculinisme est devenu une stratégie politique. Des dirigeants ou figures populistes d’extrême droite tels que Donald Trump ou Viktor Orbán ont intégré des éléments de la rhétorique masculiniste dans leurs programmes : remise en cause des études de genre et des lois sur le consentement, apologie de la cellule familiale traditionnelle…

Le masculinisme et le féminisme dévoyé

L’extrême droite n’en est pas à un paradoxe prêt. En matière de genre, elle n’hésite pas à créer une convergence entre le « fémonationalisme » (féminisme modelé pour servir une idéologie raciste et nativiste) et l’antiféminisme, utilisant certains droits des femmes acquis par les féministes comme prétextes pour « promouvoir un agenda xénophobe ou raciste en se désignant contre l’immigration »8 tout en s’alliant avec les masculinistes pour restreindre le droit à l’avortement et les droits des minorités sexuelles. Dans le contexte européen de montée des rhétoriques sécuritaires, le collectif français Némésis9 et d’autres mouvements « féministes » d’extrême droite qui sont apparus à la fin des années 2010 ont normalisé peu à peu le discours « fémonationaliste ». Il ne s’agit évidemment pas de féminisme, car il entretient une vision du rôle des femmes qui s’apparente davantage à un idéal masculiniste très éloigné du principe d’égalité. 

mémorial
Le 22 juillet 2011, le néonazi norvégien Anders Breivik a tué 77 personnes au nom de sa haine des femmes et de l’islam. Le mémorial dédié aux victimes de cette tuerie de masse a été inauguré à Oslo en juillet 2026. © Robson90/Shutterstock · Création graphique : Martin Deneys

Tueries de masse   : quand le masculinisme devient terrorisme

Conjugué à certaines thèses d’extrême droite, le masculinisme peut sombrer dans les violences extrêmes10 et avoir des conséquences tragiques. Ainsi a-t-il inspiré les tueurs de masse Marc Lépine qui a assassiné 14 étudiantes au Québec en 1989, Anders Breivik qui a blessé 320 personnes et tué 77 personnes en Norvège en 2011, Elliot Rodger, auteur de la tuerie d’Isla Vista en Californie en mai 2014 qui a fait 20 victimes dont 6 ont perdu la vie, Alek Minassian qui a foncé en camionnette dans la foule à Toronto en 2018 faisant 10 morts et 16 blessés. Tous les quatre contraints au « célibat involontaire » (unvoluntary celibate) étaient imprégnés des thèses masculinistes et suprémacistes. Rappelons s’il le faut que la communauté des incels, souvent rattachée à la mouvance d’extrême droite avec laquelle il partage un certain nombre d’idées réactionnaires, prône le meurtre pour terroriser les femmes qui se refusent sexuellement à eux.

Le masculinisme n’est pas un phénomène marginal cantonné aux recoins d’Internet. Il participe à la diffusion d’idées antiféministes, conservatrices et identitaires qui trouvent un écho croissant dans l’extrême droite. En transformant les frustrations en ressentiment et en désignant les femmes, les minorités sexuelles ou les personnes immigrées comme responsables des difficultés sociales, ces discours contribuent à légitimer les inégalités et les rapports de domination. Entre masculinisme et extrême droite, les convergences sont nombreuses. À mesure que ces discours se banalisent et se diffusent, leur liaison s’avère de plus en plus dangereuse pour l’égalité et la démocratie.

  1. François Debras, « L’hypocrisie du fémonationalisme », dans Espace de Libertés, no 511, juin 2023. ↩︎
  2. Id., « Les partis d’extrême droite, pourfendeurs ou promoteurs des droits des femmes ? », dans Extrême droite et genre(s), Centre d’Action Laïque et CAL/Charleroi, 2024, p. 14. ↩︎
  3. Ibid., p.15. ↩︎
  4. Salomé Saqué, « Comment l’extrême droite récupère les femmes : l’imposture », émission « Les Idées », mise en ligne sur blast-info.fr, 17 juin 2026. ↩︎
  5. Léane Alestra, Les Vigilantes. Surveillées et surveillantes, ces femmes au cœur de l’extrême droite, Paris, JC Lattès, coll. « Nouveaux jours », 2025, 336 p. ↩︎
  6. Les Men’s Rights Activits constituent un sous-groupe de suprématistes masculins qui entendent lutter contre un soi-disant complot féministe visant à opprimer les hommes. ↩︎
  7. Marie Versele, « La manosphère, chambre d’écho du masculinisme », mis en ligne sur ligue-enseignement.be, 27 mai 2025. ↩︎
  8. François Debras, « L’hypocrisie du fémonationalisme », op. cit. ↩︎
  9. Collectif fondé en 2019 par Alice Cordier, activiste, influenceuse et chroniqueuse identitaire française se réclamant du féminisme. ↩︎
  10. Lire à ce sujet notre « Rendez-vous avec » Stéphanie Lamy : « Le masculinisme, une menace terroriste », 26 novembre 2024. ↩︎