Ces dernières années ont vu les victoires électorales de partis d’extrême droite et leur arrivée au gouvernement dans plusieurs pays européens comme en Italie et en Tchéquie. Dans d’autres, elle a été renvoyée dans l’opposition comme en Pologne et en Hongrie, bien qu’elle y reste à des niveaux élevés. Dans d’autres encore, l’extrême droite stagne, atteignant peut-être – espérons ! – ses limites mais elle s’inscrit durablement dans le paysage électoral, comme c’est le cas en Suède1. Pour disposer d’une image plus complète de l’extrême droite en Europe, il est nécessaire de regarder au-delà des élections nationales, en se penchant sur les élections locales ; généralement moins médiatisées, plus complexes, elles rendent compte de tendances de fond.
Jusqu’à une période récente, les partis d’extrême droite avaient des résultats bien plus médiocres aux élections locales qu’aux élections nationales. Plusieurs raisons à cela : le vote d’extrême droite était souvent principalement un vote protestataire qui s’exprimait davantage aux élections les plus importantes et les plus médiatisées, alors que la participation est souvent plus faible aux élections locales. Par ailleurs, les électeurs favorisaient des personnalités locales bien implantées. Dans le même temps, les partis d’extrême droite étaient peu présents au niveau local par manque de cadres. Les partis d’extrême droite sont souvent des partis populistes et de création récente qui s’appuient souvent sur un tribun, une « tête de gondole », connu au niveau national mais ne disposant pas d’un réseau et de cadres au fait des réalités locales. Au contraire, les partis « traditionnels » démocratiques de gauche, du centre ou conservateurs avaient longtemps une bien meilleure assise dans les communes et les régions. Les politiciens d’extrême droite étaient vus comme des populistes utiles pour bousculer la politique nationale, mais ils étaient perçus comme peu à même de gérer une collectivité locale de manière concrète et efficace.
L’étude de scrutins récents au Royaume-Uni et en Allemagne montre que cela a changé : dans les deux cas, l’extrême droite a réalisé de très bons résultats à des élections infranationales.
Percées de l’extrême droite aux élections locales
Le Royaume-Uni et l’Allemagne sont deux pays intéressants à comparer car ce sont deux pays d’Europe de l’Ouest ayant connu une forte poussée de l’extrême droite ces dernières années aux élections nationales mais aussi locales. Leurs modèles d’organisation de l’État sont cependant très différents : d’un côté le fédéralisme allemand, de l’autre la « dévolution » britannique avec une large autonomie de l’Écosse, du Pays de Galles et de l’Irlande du Nord, mais un ultra-centralisme en Angleterre proprement dite.
L’analyse portera sur les élections locales de 2025 et 2026 en Angleterre où on a assisté à une percée du parti Reform UK dirigé par le chantre du Brexit Nigel Farage. Ces élections au niveau des communes et des comtés ont eu lieu en deux temps pour des raisons de réforme du système administratif.
En Allemagne, l’Alternative für Deutschland (AfD) réalise des percées aux élections régionales (élections aux Parlements des Länder) avec des scores très élevés dans les anciens Länder de l’Est (Thuringe, Saxe et dernièrement Saxe-Anhalt avec 43 % et Mecklembourg-Poméranie-occidentale avec 38 %) mais aussi élevés et en nette hausse à l’Ouest (par exemple en Rhénanie-Palatinat avec 19,6 % et au Bade-Wurtemberg avec 18,8 %). À titre de comparaison, l’AfD avait obtenu 20,8 % aux élections fédérales de 2025. Le parti d’extrême droite obtient donc un score équivalent ou très supérieur tant aux élections régionales qu’aux fédérales, ce qui démontre son dynamisme local.
Dans les deux cas, il s’agit de partis qui ont une rhétorique extrémiste. Au contraire de la stratégie de « dédiabolisation » du Rassemblement national en France consistant à modérer son propos pour tenter de faire oublier son caractère extrémiste, l’AfD assume un discours radical. En particulier, ses leaders dans des Länder de l’Est (Thuringe et Saxe-Anhalt) suivent une ligne explicitement nationaliste ethniciste et en appellent à l’expulsion massive de personnes d’origine immigrée (thématique de la « remigration »).

Au Royaume-Uni, après avoir mené la campagne en faveur du Brexit avec le UKIP, Nigel Farage a fondé Reform UK qui utilise également un discours nationaliste et xénophobe. Malgré cela, ce dernier est concurrencé sur sa droite par Restore Britain qui accuse Farage d’être trop modéré. Restore Britain rassemble des militants d’ultradroite et a bénéficié de plusieurs défections d’élus locaux de Reform. Il pousse dès lors Reform UK à radicaliser encore son discours.
L’implantation locale est également un enjeu pour le Rassemblement national en France : cela a été longtemps la principale faiblesse de ce parti, celle-ci s’est depuis renforcée car le RN a gagné un certain nombre d’élus locaux. Le piètre niveau de ses cadres locaux demeure cependant une épine dans le pied de ce parti comme l’ont montré les diverses révélations sur ses candidats aux élections législatives de 2024 (déclarations racistes et antisémites, méconnaissance des dossiers, etc.).
Un signe de changements en profondeur
Le vote en faveur de l’extrême droite est devenu, en grande partie, un vote d’adhésion et plus uniquement un vote de protestation. Autre symptôme inquiétant : alors que les partis d’extrême droite tentaient de modérer leurs discours pour gagner en respectabilité et élargir leur électorat et que les partis ultraradicaux restaient dans la marginalité, les exemples britannique et allemand correspondent à des partis qui ont gagné malgré, ou grâce à, un discours radical assumé.
On constate aussi une crise des partis « traditionnels » de gauche, du centre et de droite modérée. En Allemagne, la CDU et le SPD sont en baisse depuis des années. L’Union chrétienne-démocrate a même échoué à entrer dans un parlement régional, celui de Mecklembourg-Poméranie occidentale, une première depuis la fondation de la République fédérale d’Allemagne.
Au Royaume-Uni aussi, les conservateurs et les travaillistes reculent : c’est la fin du bipartisme traditionnel. Encore dans les années 2015-2020, ces deux partis obtenaient régulièrement entre 65 et 80 % des suffrages. Aux élections communales de 2025-26, ils n’en réunissent plus qu’environ 35 % ! La chute spectaculaire des deux grands partis qui ont dominé la vie politique britannique pendant presque un siècle a profité aux verts, un peu aux libéraux et surtout à l’extrême droite avec 26 à 30 % pour Reform UK2. Aux élections parlementaires de 2024, Reform UK n’avait obtenu que 14 % des voix. Les élections locales ont donc vu une forte poussée d’extrême droite qui a réussi à s’implanter durablement dans certaines villes et régions.
La prégnance du Brexit
Cet éclatement du paysage politique britannique est dû à l’apparition d’un nouveau clivage essentiel : celui entre leavers (ceux qui quittent) et remainers (ce qui restent). D’après certains chercheurs, le référendum de 2016 a donné naissance à deux identités politiques puissantes et durables : les partisans du « Brexit » et ceux en faveur du maintien dans l’Union européenne. Ces identités ont rapidement pris une place centrale dans la manière dont de nombreux électeurs appréhendent la politique, se perçoivent eux-mêmes et perçoivent les autres. Donc, le Brexit a continué à façonner la politique britannique bien après la fin du processus formel de sortie de l’Union européenne. Le référendum a transformé ce qui était auparavant un enjeu politique relativement lointain en une profonde fracture sociale et politique. Ces identités se sont révélées plus fortes que l’attachement à un des grands partis et sont corrélées à d’autres variables devenues centrales, comme le niveau d’études et l’âge.
Si le Brexit est un contexte unique au Royaume-Uni, il a cristallisé et radicalisé des antagonismes sociaux présents dans de nombreux autres pays d’Europe entre habitants des grandes villes ayant un niveau d’études plus élevé et habitants du pays « périphérique » ayant moins d’opportunités d’emploi et d’ascension sociale.
Des causes multiples
Une autre cause tient à la stratégie de ces partis qui ont délibérément choisi d’améliorer leur ancrage local pour s’inscrire dans la durée et d’être plus présents sur le terrain. Les régions et les électorats qui ont voté le plus pour l’extrême droite à diverses élections ont des points communs : le niveau d’études et la périphérie géographique. Ce sont des régions faiblement productives, en crise, loin des centres de croissance économique. Elles offrent peu ou pas de perspectives avec des emplois précaires et un tissu social fragilisé par des décennies de crise, comme le nord de l’Angleterre. Les centres-villes y sont abandonnés, avec peu ou plus du tout de lieux de socialisation.

Il existe une corrélation entre le fort vote en faveur du Brexit de ces régions et le vote pour Reform UK ; au contraire, les régions économiquement dynamiques, comme Londres, ont voté Restore et votent peu pour Reform. Notons le caractère extrêmement centralisé, politiquement et économiquement, de l’Angleterre, et le fort contraste entre l’agglomération londonienne et le centre et le nord du pays.
Le territoire correspondant à l’ex-Allemagne de l’Est est un cas particulier : il n’a pas eu la même histoire démocratique que l’Ouest, avec l’organisation de débats sur le passé nazi. On y observe plus de méfiance et de distance envers les partis politiques, et ces sentiments sont liés au mépris envers l’identité propre de l’ex-RDA et à la perception pour ses habitants d’être vus comme des citoyens de seconde classe. S’y ajoutent un déclassement économique général et un rejet de l’immigration et du multiculturalisme, plus fort dans une société longtemps fermée.
Mais le parti est aussi présent à l’Ouest, même dans des régions prospères comme le Bade-Wurtemberg. Certaines causes sont communes au vote AfD dans tous les Länder : le rejet de l’immigration vue comme trop rapide et soudaine depuis l’afflux de réfugiés accueillis à partir de 2015 ; mais aussi l’incertitude par rapport à l’avenir du modèle économique fondé sur l’industrie automobile et les exportations. Un élément est plus propre au Bade-Wurtemberg : le rejet de la politique des Verts au pouvoir dans le Land.
Cela montre que les scores élevés de l’extrême droite ne correspondent pas à une simple « poussée de fièvre », à un vote protestataire temporaire, mais qu’ils s’installent dans le paysage électoral, y compris au niveau local. Ailleurs, si l’extrême droite ne progresse plus, voire recule, elle reste à un niveau stable, devenant de cette manière un nouveau participant durable à la vie politique.
- Pour plus d’informations sur la présence de l’extrême droite dans la politique nationale des pays européens, voir le site « L’extrême droite en Europe, ça se décrypte ». ↩︎
- Cette variation des chiffres est due aux différentes techniques pour élargir au niveau national des résultats d’élections locales et partielles. ↩︎