Chargé de cours à l’UMons et Maître assistant à HELMo (Haute École Libre Mosane), François Debras travaille depuis plusieurs années sur les discours populistes, extrémistes et complotistes. Il en a même fait le sujet de sa thèse de doctorat « Le chant des sirènes : quand l’extrême droite parle de démocratie » (ULiège, Faculté de sciences politiques et sociales) consacrée au Rassemblement national, au FPÖ autrichien et à l’AfD allemand. Avec ce nouvel opus, il élargit son propos : il ne s’agit plus seulement d’analyser les discours d’extrême droite, mais de comprendre, plus largement, comment n’importe quel discours politique se construit, circule et, surtout, comment y répondre sans se tirer une balle rhétorique dans le pied.
Un discours n’est jamais neutre
Le point de départ est presque une évidence, mais une évidence qu’on oublie sans cesse : aucun mot n’est neutre. Dire « flexi-job » plutôt que « travail précaire », « collaborateur » plutôt qu’« employé », « crime passionnel » plutôt que « féminicide », ce n’est pas décrire la même réalité avec des synonymes. Le flexi-job, souligne Debras, appartient à un champ lexical de la liberté et de l’adaptabilité individuelle ; le travail précaire correspond à un champ lexical de la fragilité et de la responsabilité patronale. Deux mots, deux visions du monde et, déjà, dans ce choix, une responsabilité qui se déplace.
L’auteur rappelle ensuite l’importance de ce qu’il appelle les « formules » : des termes qui, à force d’être répétés dans l’espace public, deviennent des références partagées et valorisées, tout en restant profondément indéterminés dans leur contenu. Cela peut être des lieux comme Bruxelles, Wall Street ou la Silicon Valley, chargés d’imaginaires multiples. Mais c’est sans doute le mot « démocratie » qui en est l’exemple le plus frappant : personne ne s’affiche antidémocrate, tout le monde s’en réclame et pourtant le mot ne dit presque rien sur ce que chacun y met concrètement. « Nous sommes tous des démocrates, affirme François Debras, nous voulons tous plus de démocratie. Mais cela ne nous dit pas ce qu’est la démocratie et ce que l’on entend par « démocratie ». Et donc, il y a une nécessité de redéfinir certains mots, voire de les repolitiser, de les reconstruire par rapport à leur histoire, par rapport à leur lutte, pour savoir où nous sommes et ce que nous voulons. Le problème, c’est de tomber dans un débat où nous utilisons tous les mêmes mots, sans nous comprendre. Cela amène à des discussions, non pas, l’un avec l’autre, mais, en parallèle l’un de l’autre. On peut s’accrocher non pas parce qu’on n’utilise pas les mêmes mots, mais parce qu’on ne les comprend pas de la même façon. Je pense qu’il y a donc une nécessité à redéfinir, expliciter, voire repolitiser certains mots. »

L’auteur applique exactement le même raisonnement à la formule « laïcité ». « Elle fonctionne, écrit-il, de façon analogue à celle de démocratie et concentre des positions très diverses, de la protection de l’espace public contre toute emprise religieuse à la garantie de liberté de conscience ou, au contraire, comme instrument de stigmatisation lorsque le terme est employé pour discréditer certaines croyances, certains comportements ou certains groupes ». Le débat, note-t-il, ne porte quasiment jamais sur le principe même de laïcité, mais sur sa définition et son périmètre d’application : « Qui protège-t-elle, qui exclut-elle, quelles pratiques sont jugées compatibles avec elle et lesquelles ne le sont pas. Cette plasticité rend la formule à la fois puissante et clivante ». C’est aussi ce qui la rend disponible pour des usages contradictoires. Voilà un constat qui parlera directement aux lecteurs et lectrices attachés à une laïcité de conviction : le mot lui-même ne protège de rien, seul son contenu, sans cesse à préciser et à défendre, fait la différence.
Pourquoi les faits seuls ne suffisent-ils pas ?
L’auteur nous fait ensuite basculer du côté du récit. Exemples de fiction à l’appui — Spider-Man, Star Wars, jusqu’au personnage réactionnaire de Shrek —, il démontre que les discours politiques empruntent la même architecture narrative que n’importe quelle histoire qu’on nous raconte depuis l’enfance : une valeur (liberté, solidarité, justice), incarnée dans une quête concrète, portée par un héros ou une héroïne face à des obstacles et des alliés. Il retrace au passage la généalogie de cette mécanique jusqu’à Edward Bernays[1], le neveu de Freud devenu pionnier de la propagande, et sa campagne des « flambeaux de la liberté », qui a transformé la cigarette en symbole d’émancipation féminine dans les années 1920. Vendre une idée, un parti, un candidat, ce n’est pas vendre un produit : c’est raconter une histoire dans laquelle l’électeur ou l’électrice peut se projeter.
Beaucoup de personnes engagées dans la défense de la raison et de l’esprit critique connaissent, souvent avec une certaine frustration, l’expérience suivante : on avance des faits solides et cela ne suffit pas à convaincre. François Debras s’appuie sur une image tirée de Star Trek pour l’expliquer : « Dans un débat, l’auditoire suit presque toujours le charismatique capitaine Kirk plutôt que le rationnel Spock, même quand ce dernier avait raison depuis le début. Un discours technique, froid, purement argumenté, aussi juste soit-il, se heurte à des valeurs et à des émotions déjà installées chez celui ou celle qui écoute. Le problème n’est donc pas la solidité de l’argument, mais l’architecture dans laquelle il est livré. »
Le piège du contre-discours
Si nous voulons quelques outils bien utiles pour prendre la parole dans un débat public ou privé, François Debras nous propose tout d’abord de distinguer deux postures face à un discours adverse. La première, le contre-discours, consiste à monter sur le ring et à répondre coup pour coup : « Ce que vous dites est faux », « les chiffres montrent le contraire », « c’est du racisme ». Cette posture du boxeur ou de la boxeuse est parfois nécessaire — il faut pouvoir dénoncer un propos raciste, corriger une erreur factuelle, rappeler un cadre juridique. Mais elle comporte un piège que l’auteur documente bien : « Répondre à un discours, c’est déjà en accepter le sujet, souvent son cadrage, et donc lui accorder une forme de légitimité », affirme-t-il lors d’une discussion sur l’immigration et la religion : « quelqu’un avance un pourcentage exagéré de personnes musulmanes en Belgique. On corrige, chiffres à l’appui : c’est plutôt 7 ou 8 %. Sauf qu’en corrigeant ce chiffre, on a accepté le postulat implicite du débat, à savoir que l’immigration se résume à une question religieuse, et l’on a même, sans le vouloir, laissé entendre que 8 % seraient acceptables là où 40 % ne le seraient plus ». Ce même mécanisme s’est joué lors d’un débat télévisé opposant en France la Conseillère régionale des Hauts-de-France Marine Tondelier à Marion Maréchal : la première mobilisa statistiques et sources internationales pour déconstruire les perceptions biaisées sur l’immigration, mais tout l’échange finit par tourner, malgré elle, autour du thème imposé par son adversaire. Ainsi François Debras rattache ce constat à des mécanismes bien identifiés en sciences de l’argumentation, comme la loi de Brandolini[2] : il faut infiniment plus d’énergie pour réfuter une absurdité que pour la formuler. Ou la figure du « contradicteur malveillant » qui ne cherche jamais la vérité, mais la déstabilisation de l’autre. « Comme son nom l’indique, le contre-discours, c’est aller contre le discours de la personne qui est en face de soi, ajoute-t-il, et, très souvent, en plus de valider le cadrage de l’autre, c’est aussi aller contre son identité, contre son émotion, son ressenti, son vécu. En général, lorsqu’on attaque notre identité, nous avons plutôt tendance à la défendre que de changer d’avis. Cela peut donc être très contre-productif et renforcer le positionnement initial de la personne en face de soi ».
Redéfinir plutôt que contredire
Face à cette impasse, François Debras propose la figure de l’avocat.e, porteur.euse du discours alternatif : entendre l’émotion ou la préoccupation de l’autre sans la valider, pour la rediriger vers un autre cadrage, une autre valeur. Il reprend l’exemple de la théorie complotiste du « grand remplacement ». Plutôt que de la contredire frontalement, l’auteur suggère de reconnaître l’inquiétude exprimée avant de déplacer la conversation vers une valeur consensuelle, comme le droit à la vie, en demandant simplement : et toi, comment te positionnes-tu là-dessus ? Ce n’est pas une esquive, mais un déplacement du terrain de jeu : il nous propose de « forcer l’adversaire à jouer dans notre bac à sable ».
Bien sûr, l’exercice demande une vraie préparation : connaître ses propres valeurs et celles de l’interlocuteur et surtout résister à l’envie de répondre à l’attaque par l’attaque : « Souvenons-nous du débat parlementaire entre Mathieu Bihet (MR) et Raoul Hedebouw (PTB) où l’on voyait ce dernier articuler en trois temps une attaque politique, un contre-discours ciblé, puis un discours alternatif fondé sur un souvenir personnel, celui de son père, ouvrier de nuit en sidérurgie. Ce basculement, du chiffre à l’histoire vécue, rend l’argument difficile à contester publiquement sans paraître dénué d’empathie. »

Une leçon pour le mouvement laïque
Ces recherches et propositions parleront à quiconque défend dans l’espace public des convictions fondées sur la raison plutôt que sur l’appartenance ou la croyance. Le mouvement laïque connaît bien cette tentation du contre-discours : répondre par les faits, par la déconstruction logique, par le rappel du droit. Ces armes restent indispensables et François Debras ne les disqualifie jamais ; il en souligne simplement les limites. Son ouvrage invite surtout à se demander, avant chaque prise de parole, quel terrain on accepte d’occuper en répondant et quelle histoire on propose à la place de celle qu’on cherche à contredire.
En conclusion, notre auteur, chercheur et enseignant, insiste sur ce point : « La déconstruction, aussi nécessaire soit-elle, ne suffit pas sans une reconstruction qui l’accompagne. Face à une « brutalisation » croissante du débat public, où l’échange argumenté cède parfois la place à la seule volonté de sidérer l’adversaire, je plaide pour une diffusion large du discours alternatif, dans une multiplicité de « chambres d’écho », familles, associations, écoles, médias, qui dépasse les seuls partis politiques ». C’est un rôle que des acteurs associatifs et éducatifs, à commencer par ceux qui portent au quotidien les valeurs de laïcité et d’émancipation, ont sans doute intérêt à s’approprier.
« Discours, contre-discours et discours alternatifs », François Debras, Université de Liège / HELMo, 2026.
François Debars est aussi l’auteur d’un Podcast « Populisme, extrémisme et complotisme »
Il organise également des cours en ligne ouverts a tous : Actualités, analyses et débats
Inscriptions ouvertes
[1] Edward Louis Bernays (1891 – 1995) est un publicitaire austro–américain. Il est considéré comme le père de la propagande politique et d’entreprise qui a fortement contribué à développer le consumérisme occidental.
[2] Programmeur italien.