
Dans sa demande de reconnaissance qu’elle adresse à l’État belge, l’Union bouddhique de Belgique (UBB) se présente comme une organisation de philosophie non confessionnelle, ce qui semble assez étonnant. Pourquoi ne la formule-t-elle pas en tant que culte ?
C’est pour le moins étonnant, en effet ! Si l’UBB avait demandé sa reconnaissance comme culte, je pense que ça n’aurait posé aucun problème. En réclamant de l’être comme philosophie non confessionnelle, au même titre que la laïcité organisée, ça complique les choses. C’était problématique pour la commission Justice de la Chambre qui avait auditionné des experts à la fin de la précédente législature. Si la demande de reconnaissance du bouddhisme est tout à fait légitime, ce qui est aberrant, c’est que l’UBB la réclame depuis 2006 en tant que philosophie non confessionnelle. Les gouvernements fédéraux successifs ont jusqu’ici mis sa demande de côté. Mais l’Arizona va devoir la traiter. La Cour européenne des droits de l’homme réclame en effet que l’État belge définisse des critères légaux de reconnaissance des organisations convictionnelles. Mais pourquoi l’UBB la sollicite-t-elle en tant que philosophie non confessionnelle, et pas comme culte ? Pourquoi veut-elle se distinguer de la manière dont le bouddhisme est envisagé partout dans le monde ? Peut-être insiste-t-elle sur le caractère philosophique parce qu’en Europe beaucoup d’adeptes ne voient pas le bouddhisme comme en Asie ? Mais l’Union bouddhiste de France, par exemple, se réjouit qu’il soit reconnu comme une des grandes religions de France ! Il se pourrait aussi que ce soit parce que la reconnaissance sous forme de philosophie non confessionnelle présente plus d’avantages : elle se fait vis-à-vis de l’État belge exclusivement, alors qu’en tant que culte, chacune de ses implantations doit également être reconnue par les Régions. Quoiqu’il en soit, ne pas vouloir que le bouddhisme soit reconnu comme culte est pour le moins singulier. La Belgique se ridiculiserait de ne pas le reconnaître sous cette forme.
En quoi, selon vous, le bouddhisme ne peut-il pas être considéré comme une philosophie non confessionnelle ?
Le bouddhisme, comme toutes les religions, comporte des aspects philosophiques. C’est le cas de toutes les religions : le christianisme, le judaïsme et l’islam, mais aussi l’hindouisme et d’autres conceptions religieuses. Cette dimension philosophique renvoie toujours à une conception du monde et de la vie. Le bouddhisme comporte évidemment aussi cette dimension philosophique, mais en quoi cela l’empêcherait-il d’être une religion à part entière ? On peut invoquer qu’à la différence des religions du Livre, dans le bouddhisme, il n’y a pas de dieu – ce qui, notons-le, ne l’empêche pas d’être peuplé de différentes divinités ! Mais l’absence d’un dieu ne suffit pas pour l’exclure du cadre des religions. Un dieu, pour nous, athées, n’est qu’une invention humaine. Ce ne peut donc pas être un critère en soi pour définir une religion. Ce qui la définit, ce sont des éléments irrationnels comme des rites, des prières, du sacré, des pratiques de dévotion et de vénération, des sacrifices, des offrandes, des bénédictions, des supplications, l’utilisation d’un chapelet que l’on égraine pour réciter des litanies, la présence de moines et de moniales, etc. Tous ces éléments, sans oublier la réincarnation et donc l’immortalité de l’âme, on les retrouve dans le bouddhisme, et cela montre à suffisance que le bouddhisme est bien une religion. C’est vrai que l’on envisage souvent les religions sous le prisme du monothéisme. Mais le mot « religion » est un terme générique. Quand il s’est imposé à la fin de l’Antiquité romaine, le monothéisme chrétien n’a pas refusé, lui, de se définir comme religion, alors même que ce terme était réservé au polythéisme. Pourquoi le bouddhisme aurait-il, lui, un problème à se définir comme une religion par ce seul fait qu’il se distingue des religions du Livre ?
Dans votre livre, vous proposez une analyse du bouddhisme version traditionnelle d’Asie du Sud-est et du Tibet, et version occidentale. Pouvez-vous expliquer où résident les différences ? Et pouvez-vous nous dire où en est le bouddhisme en Belgique ?
Les histoires extravagantes concernant Bouddha sont reprises à leur compte par les associations bouddhistes de l’UBB. Le centre Kagyu Samye Dzong de Saint-Gilles, celui de son président Carlo Luyckx, en est un bon exemple. Il présente ainsi la naissance du Bouddha : « Quand un jeune prince indien s’est assis en méditation sous l’Arbre de la Bodhi à Bodhgaya, il s’est réveillé le lendemain en tant que Bouddha. Après être descendu du royaume de Tusita, le futur Bouddha est entré dans la matrice de Mahâmâyâ, reine du royaume des Sakya dans le nord-est de l’Inde et a repris ensuite naissance pour la dernière fois en tant que prince Siddhartha Gautama. » À la lumière de tels éléments, peut-on vraiment considérer que le bouddhisme soit une philosophie non confessionnelle ? Dans son interview parue le 26 septembre 2026 dans La Libre Belgique, le président de l’UBB expose que le bouddhisme est pleinement un « art de vivre » parce qu’il envisage à la fois le physique, le verbal et le mental. Ces dimensions, en tant que telles, n’ont effectivement rien de religieux. Mais quand il précise que par le physique il entend les rituels ; par le verbal, les récitations (celles de litanies !) ; et par le mental, la méditation, comment prétendre que l’on n’est pas pleinement dans le domaine du religieux ? En Europe, ce qu’on retient du bouddhisme n’est pas son aspect traditionnel mais son aspect méditatif, zen, New Age… Cela n’empêche pas que le corpus doctrinal bouddhiste soit lié à une structure religieuse construite historiquement en Asie du Sud-Est. Et là – le sait-on ? –, les bouddhistes ont encore, en ce début de XXIe siècle, recours à la violence. Pauvres musulmans de Lhassa en 2008, pauvres Rohingyas du Myanmar en 2013 puis en 2017, par exemple ! Ce qu’on retient en Occident, c’est exclusivement le bouddhisme qui profite à une élite minoritaire qui, seule, bénéficie de cette « zénitude » tant vantée chez nous. Le peuple, lui, doit entretenir ces privilégiés et les subir ! Mais que ce soient dans les masses où dans les élites, personne en Asie n’imagine que son culte puisse être une « philosophie non confessionnelle ». Savent-elles d’ailleurs ce que c’est ?
À la suite de l’avant-projet de loi datant de 2023, le Conseil d’État a rendu un avis favorable à la demande de reconnaissance du bouddhisme en tant que philosophie non confessionnelle. Comment expliquez-vous cette position ?
L’avis du Conseil d’État participe d’une position constante : en 1998, en émettant un avis sur la reconnaissance de la laïcité organisée, il avait mis en garde contre l’idée que le CCL (le Conseil Central Laïque réunissant le Centre d’Action Laïque francophone et son pendant flamand deMens.nu) qui la représente jouisse indéfiniment d’un « monopole » en la matière. Il estimait que des organisations autres que le CCL pourraient voir le jour. En 2023, le Conseil d’État, consulté sur la question de la reconnaissance de l’UBB au titre d’organisation non confessionnelle, ne remet pas en cause ce choix. Il accepte qu’elle le soit au même titre que la laïcité organisée : pas de monopole du CCL ! D’accord… mais à ceci près que quand, en 1993, il envisageait une possible autre organisation philosophique non confessionnelle, il n’imaginait jamais qu’elle puisse être incarnée par… une religion ! En 2023, le Conseil d’État se contente de noter qu’aucun élément s’opposant à la reconnaissance comme organisation philosophique non confessionnelle ne soit porté à sa connaissance. Mais si en raison de la séparation des cultes et de l’État, ce dernier ne peut se mêler de l’organisation interne des premiers, en quoi cela l’empêcherait-il de déterminer si une organisation convictionnelle qui lui demande sa reconnaissance – et les subsides et avantages qui vont avec ! – est un culte ou une philosophie ? C’est précisément à l’un de ces deux titres qu’il doit le faire ! Jusqu’à ce jour, il n’y a aucun critère légal pour cela, seulement des critères administratifs usuels : durabilité, nombre de membres, structure unique pour répondre aux pouvoirs publics, utilité sociale et respect de l’ordre public. À ce prix, l’Union belge de football pourrait demander sa reconnaissance au titre de philosophie non confessionnelle… ou à celui de culte puisque, pardi, il s’agit de foot !
Le cas du bouddhisme révèle-t-il, selon vous, une difficulté particulière de notre système belge à distinguer religion et philosophie ?
Oui, terriblement ! Il s’agirait de plancher sur ces questions : qu’est-ce qu’une religion et qu’est-ce qu’une philosophie non religieuse ? Pour ce faire, le mieux serait de faire appel à des historiens des religions et de la philosophie qui pourraient apporter des éléments de réponse. La dernière commission Justice de la Chambre, sous le gouvernement précédent, avait auditionné des experts. Il s’agit, pour moi, de poursuivre dans ce sens. Cela permettrait de tracer un cadre clair de critères définissant ce que sont un culte et une conviction philosophique non cultuelle susceptibles de reconnaissance. En tout cas, il me semble singulier de réclamer que l’État reconnaisse et subsidie une organisation convictionnelle sans que soit défini ce qu’il reconnaît et subsidie ! S’il est essentiel que l’État n’intervienne pas dans les affaires des cultes, l’inverse est vrai : un culte n’a pas à intervenir dans les affaires de l’État. En l’occurrence, l’UBB n’a pas à imposer au Parlement fédéral de le reconnaître comme philosophie non confessionnelle sans que celui-ci ait son mot à dire.
En Belgique, le bouddhisme pourrait-il inaugurer une nouvelle catégorie de reconnaissance de type « philosophie spirituelle », par exemple ?
Cela n’existe pas. Le gouvernement fédéral précédent l’avait évoqué au cours de négociations avec l’UBB. Une philosophie spirituelle, c’est un pléonasme ! Une telle invention qui n’a ni queue ni tête ne ferait que ridiculiser notre pays aux yeux du monde. Autant que le ridiculiserait la reconnaissance du bouddhisme comme philosophie non confessionnelle d’ailleurs.
Quelles seraient les conséquences pour la laïcité organisée de l’hypothétique reconnaissance du bouddhisme en tant que philosophie non confessionnelle ? Craindrait-elle de perdre son « monopole » ?
La laïcité organisée n’a jamais réclamé ce monopole. Cela relève des ragots que colporte notamment l’Église, par la voix d’Éric de Beukelaer, le médiatique vicaire général, très agressif sur la question. J’en parle dans mon livre. Le véritable problème pour la laïcité organisée est qu’elle se retrouverait associée dans sa « catégorie » non cultuelle avec une obédience qui a toutes les caractéristiques d’un culte. Évitons ce « surréalisme à la belge » ! Ce qui importe, c’est que la rationalité puisse prédominer et que d’autres futurs représentants de conceptions non confessionnelles correspondent effectivement aux canons de la non-confessionnalité. La catégorie à laquelle appartient la laïcité organisée ne doit pas être vidée de son sens. Cela discréditerait l’idée même de laïcité et de non-confessionnalité, brouillant les pistes. Il n’y a là non plus aucune motivation d’ordre budgétaire : l’enveloppe du financement des cultes et de la laïcité organisée n’est pas fermée. Si l’on peut craindre, à l’heure où tous les budgets sont réduits, que ce financement diminue, cela concernera autant les cultes que la laïcité organisée. Le gros problème à cet égard remonte à la fondation de l’État belge, lorsque le système a été mis en place. Il a fait son temps. Jamais remis en cause ni adapté aux évolutions des communautés convictionnelles, il est aujourd’hui très bancal. N’oublions pas que l’hindouisme et le sikhisme, par exemple, frappent aussi à la porte.
Comment envisagez-vous l’épilogue de cette demande de reconnaissance ?
La demande a traîné longtemps et on peut comprendre l’agacement des bouddhistes belges. C’est vraisemblablement dans l’actuelle législature que les choses vont bouger parce que l’État belge a l’obligation de tenir compte de l’arrêt de la Cour européenne des droits de l’homme. Mais de quelle manière les choses vont-elles évoluer ? On peut vraiment craindre que le gouvernement belge, comme semble l’avancer la ministre CD&V de la Justice Annelies Verlinden compétente en cette matière, se contente de reprendre comme tels dans une loi les cinq critères administratifs de reconnaissance. En l’état, il semble peu probable que, sans pression extérieure, le Parlement puisse mener une réflexion approfondie pour refondre complètement ce système de reconnaissance qui date de la création de la Belgique. Il était fonctionnel quand il s’agissait de l’Église catholique, à laquelle on a adjoint le judaïsme, l’anglicanisme et le protestantisme. Au XXe siècle, la reconnaissance s’est élargie à l’islam, posant le problème de la constitution d’un Conseil représentatif des musulmans, puis à la religion orthodoxe. Quant au protestantisme, il a lui-même été refondé en un duo plutôt bancal avec l’évangélisme. Enfin, la laïcité organisée, avec sa reconnaissance acquise de haute lutte en 2002, l’a été par symétrie avec les cultes reconnus et sera amenée peut-être – du moins peut-on le craindre – à devoir partager avec le bouddhisme une cohabitation sans logique ni rationalité. Le système montre donc aujourd’hui ses limites et son inadaptation. Il est nécessaire de définir des critères de reconnaissances pertinents avant de les couler en loi. Cela passe par une réflexion en profondeur sur ce que sont une religion et une philosophie non confessionnelle et comment l’État peut les reconnaître. Si l’on accepte que toutes les conceptions convictionnelles, religieuses ou non confessionnelles, soient aidées par l’État, il s’agit a minima de savoir à quel titre elles doivent l’être.