Espace de libertés · le magazine du Centre d'Action Laïque

Les cultureux

Increvable anarchisme

Anne Cugnon · Documentaliste au CAL/COM

De l’émancipation des femmes à l’éducation libre, de l’antimilitarisme à l’autogestion, l’anarchisme a nourri bien des combats sociaux et politiques. Au Mundaneum, l’exposition « Nuances de noir. Histoires et idées anarchistes » invite à découvrir la diversité de cette pensée libertaire et à déconstruire les clichés qui lui collent encore à la peau.

insurgé-drapeau©Mundaneum

A visiter


Affiche exposition Nuances de noir. Histoires et idées anarchistes

Jusqu’au 9 mai 2027

Au Mundaneum (Mons)

Infos

« Ni dieu ni maître »

« Dans cette devise, on peut englober toutes les tendances de l’anarchie, de l’anarcho-syndicalisme à l’anarcho-féminisme ou à l’anarchisme écologique… Cette mosaïque est vertébrée par quelques clauses fondatrices, dont le refus de l’autorité illégitime, le refus de la voie des urnes, au profit d’une démocratie directe et d’un spontanéisme révolutionnaire insurrectionnel », expliquait Véronique Bergen, scénariste d’un excellent roman graphique dédié à l’anarchie 1 dans une interview donnée à la RTBF. 2

Donner à voir cette diversité de l’anarchisme et battre en brèche les idées reçues à son sujet, c’est exactement le but poursuivi par l’exposition « Nuances de noir. Histoires et idées anarchistes » montée au Mundaneum, centre d’archives à l’atmosphère art déco situé à Mons. Élaborée à partir d’archives, d’affiches et de documents rares, en partenariat avec l’Institut d’histoire ouvrière, économique et sociale (IHOES) et le Centre d’histoire et de sociologie des gauches (CHSG) de l’Université libre de Bruxelles, l’exposition propose une immersion dans les différents aspects d’un mouvement libertaire habituellement méconnu, souvent dénigré ou caricaturé. Elle décline les combats et les expérimentations sociales qui jalonnent l’histoire de ce mouvement à la fois philosophique, politique et révolutionnaire. Alors que l’on résume souvent l’anarchisme à son singulier, le dispositif muséal illustre combien ses facettes sont en réalité nombreuses.

Au cœur de l’expo

Au fil d’un parcours à la fois chronologique et thématique, composé de panneaux aux teintes vives couverts d’affiches et de tags, par une scénographie évoquant tantôt des barricades, tantôt un squat, on (re)découvre l’importance d’une pensée qui a participé à façonner les luttes sociales, politiques et culturelles depuis le XIXe siècle. On (re)prend également la mesure de la modernité de nombre de préoccupations ambitieuses et combats sociaux des milieux anarchistes dès leur apparition. Comme le rappelle le Mundaneum dans la présentation de l’exposition : « Multiforme, le mouvement anarchiste a traversé les milieux ouvriers, intellectuels et artistiques. Individualiste, syndicaliste ou communiste, il a été à l’avant-garde de questions sociétales telles que l’émancipation des femmes, la contraception, la critique du capitalisme, l’écologie, le végétarisme, l’éducation libre, ou encore la liberté de pensée. »

Mouvements anarchistes en Belgique © IHO

Son iconographie est particulièrement riche. Photographies, livrets, objets et affiches du XIXe au XXIe siècle, dont certaines font jaillir le souvenir de ceux qui ont connu le dernier quart du XXe, jalonnent un parcours balisé, décliné en sept thématiques qui pointent l’aspect précurseur de plusieurs combats anarchistes et illustrent le fait que certaines pratiques inspirées de ce mouvement continuent d’alimenter des initiatives citoyennes actuelles comme les ZAD (zones à défendre) et inspirent des expériences alternatives du vivre ensemble. Tout du long, des points focus sur l’histoire du mouvement en Belgique sont proposés.

L’exposition se termine sur une présentation d’une série d’anarchistes actifs en Belgique tels qu’Élisée Reclus et Léo Campion. Une femme seulement parmi seize portraits, malheureusement : Hubertine Ruwette qui s’est notamment illustrée en créant avec la militante féministe et laïque Marie Mineur une section féminine de l’Association internationale des travailleurs à Verviers en 1872.3

Liberté, autonomie, égalité, solidarité, libre pensée

Difficile de résumer en quelques lignes ce foisonnant panorama. Pointons dès lors ici des aspects qui dénotent d’une certaine convergence des luttes avec le mouvement libre penseur. Le refus d’une autorité suprême et de l’obéissance aux dogmes, la critique de l’Église catholique et de son pouvoir sur l’État et la justice en font partie. Il est ainsi rappelé que l’Affranchissement, première association de libres penseurs qui voit le jour en 1854 à Bruxelles, est composée en partie d’anarchistes.

« Nous voulons des hommes capables d’évoluer sans cesse, capables de détruire, de renouveler sans cesse leur environnement et de se renouveler eux-mêmes, des hommes dont l’indépendance intellectuelle sera la plus grande force » a écrit Francisco Ferrer (1859-assassiné en 1909). Défendant l’autonomie de l’individu et sa capacité à se gérer, la pensée anarchiste entend mettre en œuvre ses principes à l’école dès le XIXe siècle. Des expériences comme l’École moderne fondée en 1901 par Francisco Ferrer en Espagne en témoignent.

Profondément antimilitariste, un des combats emblématiques de l’anarchisme au XXe siècle sera l’objection de conscience qui verra son accomplissement en Belgique en 1964 avec la reconnaissance du statut d’objecteur de conscience et en 1994 avec la suspension du service militaire obligatoire.

Affiche de l’Alternative libertaire – asbl du 22 mars, 1985 © Mundaneum

Didactique et ludique

Se voulant accessibles au plus grand nombre, les commentaires de chaque rubrique sont rédigés dans un langage clair et didactique. Une offre pédagogique consistante a en outre été élaborée, la thématique pouvant aisément s’inscrire dans différentes disciplines, de l’éducation à la philosophie et à la citoyenneté et l’histoire aux sciences humaines et sociales.

Pour préparer la visite, un dossier pédagogique est mis à disposition des enseignants. On y retrouve notamment des questions « suspendues » développées par le Labo Philo de Picardie Laïque en vue de susciter la réflexion et le débat en classe. Ce dernier propose également l’animation d’ateliers philo dans le cadre de l’exposition. Des séances ludiques d’apprentissage sur base du jeu collaboratif « La revanche des Anars », développé par l’association liégeoise Barricade, peuvent également être organisées. D’autres déclinaisons de support didactique sont encore offertes comme des ateliers créatifs, notamment encadrés par le collectif Garage ainsi que des séances au Plaza ArtHouse Cinéma. De plus, des rendez-vous pédagogiques consacrés à l’éducation aux médias (novembre 2026) et la démocratie (février 2027) ponctuent l’agenda de l’exposition. 

Never stop dreaming © Mundaneum

Sujet sensible


Coïncidence des calendriers, une exposition intitulée « Ni Dieu ni maître ! Arts et anarchie de Courbet à Banksy » se tient dans le merveilleux écrin de la piscine de Roubaix jusqu’au 24 janvier 2027.4 Ses concepteurs entendent retracer les liens entretenus entre les arts et la pensée anarchiste entre le XIXe et aujourd’hui. Coorganisée avec le musée des Beaux-Arts et d’archéologie de Besançon, elle y prendra place ensuite, mais sous un autre titre, à savoir « L’art en liberté, de Courbet au street art », le titre initial étant jugé comme revêtant un caractère trop insurrectionnel.
En effet, selon Anne-Rachel Schertz, adjointe à la culture à la mairie de Besançon, citée par France 3 Bourgogne-Franche-Comté : « C’est un titre qui appelle quand même à la révolution. Dans notre équipe, on ne reflète pas ces valeurs-là et on ne voulait pas les prendre en compte. » 5
Dans la ville qui a vu naître Pierre-Joseph Proudhon, voilà qui semble bien paradoxal et révélateur d’une grande frilosité sachant tout ce que nos acquis sociaux doivent aux réflexions anarchistes sur l’organisation collective, l’autonomie, l’égalité, la solidarité. Une péripétie qui confirme en tout cas l’absolue nécessité de déconstruire les clichés qui entourent encore et toujours les mouvements anarchistes. 
 

Alors, increvable l’anarchisme ? À en croire l’actualité et le besoin urgent d’utopies porteuses de sens, la réponse est assurément « oui ». Petit conseil, n’hésitez pas à vous remettre dans l’oreille la playlist de l’exposition « Nuances de noir ». Elle déménage et ça fait un bien fou !

  1. Véronique Bergen et Winshluss, « L’anarchie. Théories et pratiques libertaires », Bruxelles, Le Lombard coll. « La petite bédéthèque des savoirs », t. 29, 2019. ↩︎
  2. RTBF La Première, « Véronique Bergen, “On doit aux anarchistes la plupart des conquêtes des droits sociaux” », mis en ligne sur rtbf.be, 5 février 2021. ↩︎
  3. Lola Romieux, « S’organiser entre femmes dans l’Association internationale des travailleurs : l’expérience pionnière de la section féminine de Genève (1864-1876) », dans Genre & histoire, revue de l’association Mnémosyne, no 32, automne 2023. ↩︎
  4. « Ni Dieu ni maître ! Arts et anarchie de Courbet à Banksy », mis en ligne sur roubaix-lapiscine.com. ↩︎
  5. Eloïse Bussy, « « Ni dieu ni maître ! » : une exposition autour de la pensée anarchiste privée de son titre lors de son installation à Besançon », mis en ligne sur france3-regions.franceinfo.fr, 14 octobre 2026. ↩︎