
Pourquoi qualifiez-vous la démocratie de « libérale » ? N’est-ce pas toujours le cas ?
En vérité, non ! On peut même avoir une « démocrature », comme on l’appelle depuis peu. Le terme est entré dans le Larousse il y a quelques années. Il y a des élections, il y a un vainqueur, mais ensuite, les droits et les libertés des concitoyens ne sont pas respectés. Pour qu’une démocratie soit libérale, il y a quatre conditions. La première, c’est l’organisation d’élections libres et transparentes ; la deuxième, l’existence d’un État de droit et une séparation des pouvoirs, avec une indépendance des juges ; la troisième, la participation citoyenne à travers les corps intermédiaires et une indépendance des contre-pouvoirs démocratiques. On pense ici, évidemment, à une presse libre, mais aussi aux organisations de la société civile, avec les syndicats, les mutuelles et toutes autres associations citoyennes. Et puis, la quatrième condition, c’est l’universalité des droits humains, c’est-à-dire le respect des droits des minorités. Les pères fondateurs de la démocratie disaient déjà, à la fin du XVIIIe siècle aux États-Unis, qu’il fallait lutter contre la tyrannie de la majorité. On peut donc tout à fait se retrouver dans une démocratie illibérale, comme en Hongrie ou aux États-Unis, avec des dirigeants élus démocratiquement mais qui ensuite sapent les droits des minorités. Ceux des femmes, par exemple, en rejetant le droit à l’avortement, ceux des migrants en détricotant le droit d’asile, ceux des pauvres en réduisant les aides, ou encore ceux des LGBTQI+. En résumé, si après élections, les droits de certains citoyens ne sont pas respectés, quand bien même la majorité de la population le souhaite, alors nous ne sommes pas dans une démocratie libérale.
En Belgique, vivons-nous encore en démocratie ? Nous n’avons pas glissé, mais le risque est vraiment là.
Aujourd’hui, on a encore la chance de vivre dans une démocratie libérale en Belgique, mais il faut savoir que c’est seulement le cas pour une personne sur dix dans le monde. Et trois personnes sur quatre vivent dans des autocraties, ce qui est encore plus grave. En Belgique, nous faisons partie de la minorité qui a encore la chance de vivre dans une démocratie libérale. Mais on constate que même dans les démocraties illibérales, les droits et les libertés des citoyens sont progressivement reniés et que certains piliers sont sapés. C’est le cas chez nous avec le non-respect des décisions de justice, notamment en matière de migration : cela affaiblit considérablement l’État de droit et c’est extrêmement grave.
La démocratie est-elle le seul système capable de relever les défis futurs et est-ce pour cette raison qu’elle doit être préservée ?
Elle est là pour relever les défis, d’autant que ce sont justement les droits et les libertés qui sont attaqués. La démocratie libérale est donc un moyen mais c’est aussi une fin. C’est la finalité des politiques publiques, parce que garantir le respect universel des droits et des libertés des citoyens et des citoyennes, c’est le but d’une société démocratique.
Vous dites que le symbole mondial de la démocratie est aujourd’hui, ironie du sort, un des plus vifs fossoyeurs de la démocratie ?
On remarque qu’une partie du monde politique, dans certaines démocraties libérales, souhaite concentrer le pouvoir au sein de l’exécutif. La caricature [du plus gros fossoyeur] se trouve dans une des plus vieilles démocraties libérales. C’est clairement aux États-Unis où l’administration Trump remet en question la première condition d’une démocratie : l’organisation d’élections libres et transparentes. Avec l’assaut du Capitol en janvier 2020, Trump et les 1400 émeutiers ont bouleversé cette organisation. Ce fut un véritable tournant, un cataclysme dans nos organisations démocratiques. Lorsque Trump fut réélu, sa première action fut d’ailleurs de gracier tous les émeutiers qui avaient été poursuivis. Il a démontré que, lorsque le résultat des élections n’est pas à son avantage, il ne les respecte pas. Donc, le premier pilier est piétiné, mais il s’attaque aussi frontalement aux juges. Son objectif est de faire appel à chacune de leurs décisions, car les juges qualifient d’anticonstitutionnelles les politiques mises en œuvre par son administration. Il fait appel dans le but remonter jusqu’à la Cour suprême en espérant modifier le droit constitutionnel américain. Sur le pilier des contre-pouvoirs démocratiques, on voit aussi qu’il n’hésite pas à brandir la carte « fake news » contre les médias traditionnels qu’il refuse même d’accréditer, préférant les influenceurs et les chaînes YouTube. Et si on aborde les droits des femmes et des minorités, ce n’est guère encourageant, que ce soit en ce qui concerne le droit à l’avortement, les droits des homosexuels, et ceux des immigrés avec l’ICE et les nombreuses déportations dont Trump est même très fier. Là, nous assistons à un vrai travail de sape de tous les piliers de la démocratie libérale. Depuis 2025, on ne peut plus dire que les États-Unis sont une démocratie libérale, ils ont clairement entamé un processus d’autocratisation : ils ont basculé vers une démocratie illibérale qui soutient ouvertement les partis d’extrême droite, y compris ceux de l’Union européenne. Preuve avec Patriotes pour l’Europe, le groupe d’extrême droite au Parlement européen officiellement et financièrement soutenu pas les USA.
Le piège, dites-vous aussi, c’est de penser que nous ne sommes pas concernés par le sort des minorités ?

Oui ! De se dire « Bon, on peut être triste pour cette minorité, mais tant pis pour elle ». Mais en fait, on permet le début d’un engrenage qui peut aller loin, jusqu’à saper les droits et libertés de tous les citoyens. Ce qui le favorise ce sentiment, c’est la polarisation croissante du débat politique exacerbée aussi par les algorithmes des réseaux sociaux. Car on voit comment, dans toute une série de pays, on considère l’opposition comme les ennemis de l’intérieur, on la diabolise et on essaie de braquer une partie de la population contre une autre partie de la population. C’est la porte ouverte au détricotage des droits démocratiques. Parce qu’à partir du moment où l’on considère ses opposants comme des ennemis à abattre, le danger est grand que les libertés et les droits soient reniés au nom de la sécurité.
Vous parlez dans un de vos chapitres de « Guerre culturelle réactionnaire et libérale ». À quand peut-on faire remonter le phénomène de l’affaiblissement de la démocratie libérale ?
Disons qu’on a eu un premier phénomène, il y a une dizaine d’années, avec un net affaiblissement de la démocratie libérale, y compris dans les pays occidentaux. Et puis est arrivée la pandémie de Covid qui a redonné un peu de légitimité à certains gouvernements « illibéraux » qui apportaient des solutions à la gestion de la crise sanitaire sous prétexte de protéger les citoyens. Depuis, cela s’est un peu détricoté parce qu’on a relevé de nombreuses décisions arbitraires et autoritaires. N’empêche que depuis lors, insidieusement, tout cela a fait le lit des partis d’extrême droite – et je ne parle pas que des mouvements antivax. Ensuite, en 2025, on est arrivé à un tournant majeur aux États-Unis : l’alliance entre les nationalistes et les géants de la tech que personne n’a vus venir. Tout le monde pensait que nous avions atteint la dernière étape de la mondialisation néolibérale. Ce sont eux qui concentraient toutes les richesses, certes mais on ne percevait pas trop leur intérêt à s’allier aux nationalistes. La réélection de Trump nous a ouvert les yeux. Nous l’avons vu le jour de son arrivée au pouvoir. Tous les géants du tech faisaient littéralement allégeance à Trump. Ce qui donne à présent cette alliance des discours nationalistes et de l’extrême droite, bénéficiant en prime, de la puissance de feu des algorithmes des réseaux sociaux, qui sont devenus la première source d’information de la majorité de la population mondiale. Avec ces algorithmes opaques, nous avons des milliardaires à la tête de réseaux sociaux et des milliards de personnes qui les suivent. Ces super-puissants peuvent décider de ce qui sera bon pour nous ou pas, de ce que nous devons entendre ou pas. Que les faits soient avérés, ou non, ne compte plus. Cela permet un arrosage de mensonges quotidien. Anna Arendt nous expliquait déjà qu’avec un tel arrosage de mensonges quotidiens, la population finit par ne plus croire en rien et devient fataliste, elle se démobilise. Avec une telle population, disait-elle, on peut faire ce que l’on veut. Cela fait partie du processus d’autocratisation, et c’est très préoccupant. Si nous n’arrivons pas à réguler ces réseaux sociaux, nous avons là une machine très puissante de diffusion de désinformation au service d’un projet identitaire illibéral et donc antidémocratique.
Pour autant, dans votre ouvrage, vous offrez quelques pistes pour tenter un sauvetage de nos démocraties. Quelles sont-elles ?
Nous nous trouvons face à une double crise de la démocratie libérale, à commencer par une crise de légitimité. J’explique dans mon livre comment toutes les enquêtes internationales démontrent que la majorité de la population mondiale a une défiance vis-à-vis du monde politique. Nous avons tous le sentiment que les responsables politiques ne prennent plus en compte nos intérêts. Il y a cette fracture entre les gouvernants et les gouvernés. Les gouvernés sont de plus en plus éduqués, la fracture devrait donc être moindre. Une première série de réponses et de solutions sont liées au renforcement de la participation citoyenne, et notamment avec des panels de citoyens, éventuellement soutenus par des référendums. Il faudrait également assurer une rotation dans la représentation politique, et ce, pour éviter cette impression de sphère politique. Le carriérisme en politique n’est plus acceptable pour une grande partie de la population qui ne se sent pas concernée. Il faut répondre à cette crise de légitimité en renforçant la participation citoyenne.
Au fond, qu’attendons-nous de la démocratie ?
Malgré l’importance des valeurs démocratiques, ce n’est pas pour la noblesse de ces valeurs que les citoyens et les citoyennes adhèrent à la démocratie libérale. Ils veulent que la démocratie soit surtout efficace, c’est-à-dire qu’elle réponde à leurs besoins, à leurs droits. Je pense que nous sommes aussi dans une crise de performance. Je propose toute une série de mesures pour réencastrer les politiques économiques dans les enjeux sociaux et environnementaux ainsi que dans les enjeux culturels. Je le répète, la démocratie libérale c’est, certes, un moyen mai c’est aussi une finalité. Quand les droits et les libertés des citoyens et des citoyennes sont garantis de manière universelle, on peut dire que nous avons atteint l’objectif du développement humain.