
En ce samedi de septembre, le soleil brille sur le lac de Genval. Une femme déboule en trombe sur le parking du Martin’s Hôtel, tirant derrière elle une valise lourde comme sa vie. Elle sort du boulot, elle est pressée car elle doit aller récupérer sa fille de 5 ans. Et impossible pour elle de se souvenir où elle a garé sa Kangoo rouge ! La mauvaise aventure ne nous est pas inconnue, on l’avoue… Ni une ni deux, nous l’accompagnons autour du lac dans sa quête du « bolide » égaré. On cherche, on cherche, mais on parle aussi beaucoup. Il faut dire qu’elle en a des choses à vider de son sac de maman solo qui travaille à temps plein. Course effrénée du quotidien, sentiment d’invisibilité, solitude amoureuse, charge mentale, manque de temps pour soi… On voit bien qu’elle déploie une force surhumaine pour garder la tête hors de l’eau. Mais bon sang, où est sa voiture ?
Cette femme est une comédienne, elle s’appelle Bénédicte Monnoye et elle a mis une large part de sa propre expérience dans son spectacle Une vie de pingouin – en version itinérante ce jour-là : « J’ai fait deux burn-out, mais celui sur lequel je m’appuie, c’est celui quand ma fille était petite. J’étais complètement dépassée. Un jour, je suis sortie du travail – j’étais prof à ce moment-là – et plus moyen de retrouver la voiture en sortant de l’école. Impossible de comprendre ce qui m’arrivait. Une collègue m’a dit : “Tu ne serais pas en burn-out, toi ?” Mais à l’époque, ce n’était pas un terme qui était mis en avant comme maintenant. C’est vraiment du vécu : le fait de ne plus comprendre, de se retrouver seule et de devoir gérer enfant et travail, et aussi le besoin, non pas de performance, mais d’être en adéquation avec ce que l’on pense que la société attend de nous. Parce que c’est vraiment ce qu’on pense, alors que ce n’est peut-être pas nécessairement ce qu’elle attend de nous. On pense que l’on doit être une femme parfaite, belle, qui peut se mettre en avant, qui peut gérer un enfant, qui peut tout prévoir. Et ça, c’est compliqué. »
Il est vrai qu’aujourd’hui, la parentalité est assortie d’une injonction à la performance. Les parents doivent jongler avec les différentes sphères de leur vie, être disponibles, efficaces, attentifs aux besoins de leurs enfants et capables de répondre aux attentes éducatives. Cette pression de la société s’accompagne d’une représentation du « parent parfait » à laquelle il est difficile de se conformer. Marine Brohez, animatrice en assistance morale que nous rencontrerons plus tard, nous parlera de parents qui doivent être « au taquet » dans tous les domaines. Le problème ne réside donc pas uniquement dans la quantité de tâches à accomplir, mais dans l’obligation intériorisée de tout gérer sans jamais faillir.
Seul·e sur le navire…
Un soir de semaine, après une journée de congé imposé par l’école fermée pour cause de conférence pédagogique sans garderie, nous avons trouvé notre voiture sans problème et bravons les embouteillages de fin de journée pour nous rendre à Charleroi. Dans un local de la régionale du Centre d’Action Laïque a lieu, ce soir-là, le deuxième rassemblement du tout nouveau groupe de prévention de l’épuisement parental. Les organisatrices ont pensé à tout : un accueil pour les enfants est prévu.
À essayer

Ateliers de soutien « Prévenir l’épuisement parental »
En partenariat avec Le Réseau Mosaïque & Collectif Contraception
Le 7 octobre et le 12 novembre 2026 de 18h à 20h
Au CAL Charleroi
La première à pousser la porte, c’est Sarah. Maman solo de deux enfants (et deux grands chiens), elle effectue trois heures de trajet entre son logement à Châtelet et son travail à Bruxelles et a l’impression de ne jamais pouvoir souffler : « Je suis totalement épuisée. J’ai déjà fait un long burn-out. J’ai réussi à reprendre le travail, mais je ne respire pas du tout. Je n’arrête jamais. » Malgré des années de recherche, elle explique n’avoir trouvé aucune aide adaptée à sa situation jusqu’à présent. Et surtout, elle se sent seule. Après un grave accident, elle s’est retrouvée complètement isolée de sa famille : le père s’occupe des enfants une semaine sur deux, mais quand ils sont avec elle, elle n’a personne pour déléguer. Et le sentiment d’être abandonnée à ses propres ressources lui pèse au quotidien. « Je vais être hard, prévient-elle, mais c’est “marche ou crève”. Qu’est-ce qu’on fait ? Comment on fait ? Où on va ? Et c’est très difficile de trouver de l’aide quand on est maman solo. » L’épuisement parental ne relève pas seulement d’une expérience individuelle ; il se nourrit aussi du manque de relais et de réponses collectives, surtout pour les familles monoparentales1.
… et toutes dans le même bateau
Marine Brohez identifie précisément la rupture de l’isolement comme l’un des objectifs de l’atelier d’assistance morale qui est sur le point de commencer : « Nous avons voulu mettre en place des moments de rencontre entre parents afin qu’ils puissent partager leurs expériences et découvrir qu’ils ne sont pas seuls à éprouver des difficultés. » Elle poursuit : « Les parents vivent à 1000 km/h. On leur propose de prendre un moment pour eux afin d’éviter d’aller jusqu’à l’épuisement. » Ou d’en sortir, car chez toutes les mamans présentes ce soir-là, nous aurons bientôt la confirmation que le seuil a déjà été atteint. Après avoir proposé à chacune de choisir une carte du jeu Dixit qui représente leur ressenti du moment, les animatrices invitent les participantes à s’installer sur des chaises disposées en cercle. Véronique Hoeylaerts, psychologue au Planning familial Collectif 78, invite chacune à se présenter au moyen de la carte choisie.
Caroline, maman de trois adorables enfants de 6, 4 et 1 an (et d’un mari qui en vaut apparemment bien un quatrième), aurait envie de démissionner temporairement de son rôle. Elle ne travaille pas pour le moment et se sent isolée socialement. Son image lui fait penser à « une maman qui balaie, suivie par un enfant qui mange un biscuit ». Le labeur est sans fin, sans répit, même la nuit. Julie, séparée depuis huit ans, a ses deux grandes filles de 15 et 19 ans en hébergement principal. L’émotion la gagne quand elle confie que l’aînée a fait une tentative de suicide. Le burn-out, elle connaît déjà : après un premier pendant la pandémie de Covid, elle est de nouveau à l’arrêt depuis cinq mois.
Les animatrices de l’atelier, mères de famille elles aussi, se présentent à leur tour, puis Mélanie Delcart propose à tout le monde de se lever pour un exercice d’ancrage et de relâchement des tensions. Les yeux se ferment et les esprits se laissent guider par la voix douce de la sophrologue. L’atelier se poursuit par un long moment d’échange d’abord en binôme puis en commun, l’occasion de parler du « mode alerte » toujours activé, du besoin criant de respirer, d’avoir du temps pour soi, de la culpabilité de ressentir ce besoin et de l’exprimer. Un conseil-lecture fuse : La mère parfaite est une mytho !2. Approbation dans la salle.
Demander de l’aide, un aveu d’échec ?
À voir

Spectacle disponible en plusieurs déclinaisons
Écriture et jeu : Bénédicte Monnoye
Regard sur l’écriture et mise en scène : Thibaut Nève
Bénédicte Monnoye, que nous rencontrons de nouveau quelques semaines après sa représentation itinérante (et déjantée, mais nous y reviendrons) sur la terrasse d’un café forestois, souligne le paradoxe d’une société individualiste dans laquelle il faudrait se montrer autonome et solide, alors même que l’on a besoin de soutien. Son personnage de maman solo oscille entre la nécessité de demander de l’aide et la crainte de perdre sa place ou son autorité parentale, notamment face aux grands-parents. Une vie de pingouin fonctionne comme un miroir. Les spectateur·ices reconnaissent des situations vécues, parfois difficiles à exprimer directement. La comédienne qui vient du stand-up a choisi de les tourner en dérision afin de prendre de la distance sans nier la gravité du sujet : « Quand on n’est pas bien, si on regarde quelque chose qui nous plombe encore plus, je ne suis pas sûre qu’on en sorte mieux ou avec de belles perspectives. On aurait plutôt envie de se jeter par la fenêtre, mais ce n’est peut-être pas nécessaire. Je pense que les messages passent mieux par le rire. La comédie, ça allège la vie, mais ça permet de réfléchir aussi. Mon personnage parle vraiment des choses fortes. Il y a quand même des moments de tension dans le spectacle, mais il est tellement décalé que le grotesque peut faire passer des messages. » Le spectacle Une vie de pingouin est rapidement devenu un point de départ pour l’émergence d‘une parole collective, pendant les représentations comme après, lorsque les spectateur·ices viennent partager spontanément leur vécu ou lors d’ateliers d’écriture et de théâtre-action.
À Charleroi, le groupe de soutien permet de mettre des mots sur des difficultés souvent vécues dans la solitude. Les parents peuvent raconter leurs expériences, non sans humour, sans craindre d’être jugés ou de recevoir une nouvelle leçon sur la bonne manière d’éduquer leurs enfants. Marine Brohez a d’ailleurs formulé une idée importante lors de notre entrevue : « Un bon parent, ce n’est pas une figure idéale définie à l’avance, mais un parent qui fait de son mieux. » Cette déculpabilisation ne résout pas les difficultés matérielles ou organisationnelles, mais elle peut diminuer l’autocritique et permettre de chercher de l’aide.
Le bien-être à tout prix
« La pharmacienne m’a parlé d’un nouveau champignon adaptogène. » « Ma voisine m’a dit que son programme de coaching en ligne avait super bien marché. » L’accumulation des conseils, des marches à suivre et des injonctions au bien-être peut transformer le rétablissement en une nouvelle performance. Bénédicte Monnoye aborde explicitement cette question dans son spectacle. Son personnage accumule les méthodes censées lui permettre d’aller mieux : huile essentielle de lavande, méditation, mantras, pierres magiques… « L’objectif n’est pas de se moquer mais de dénoncer le business, la machine financière qui s’est mise en place autour de ça. » La démarche peut devenir absurde car il faut désormais mobiliser du temps, de l’énergie et parfois beaucoup d’argent pour réussir à se remettre de son épuisement : « Moi-même, quand j’étais en burn-out, j’ai essayé plein de choses. Et effectivement, ça peut coûter cher, comme un séjour de jeûne à 1500 euros. » La marchandisation ne concerne d’ailleurs pas que le bien-être, l’éducation des enfants n’est pas en reste, avec des prestations coûteuses qui peuvent faire croire qu’une solution miracle existe pour chaque difficulté. Au CAL Charleroi, les séances de l’atelier de prévention de l’épuisement parental sont gratuites et reposent d’abord sur l’écoute active et le partage. Les conseils restent des propositions, pas des prescriptions. Les espaces de répit proposés par la voie du théâtre et de l’assistance morale n’ont pas la prétention d’être des remèdes miraculeux, mais des portes d’entrée vers un soutien accessible, qui n’ajoute pas une nouvelle exigence à celles et ceux qui sont déjà épuisés.
L’épuisement parental, un phénomène fortement genré
Bénédicte Monnoye a pu le constater lors de ses représentations, et les animatrices des ateliers de prévention de l’épuisement parental également : leur public est presque exclusivement féminin. Ce n’est pas un hasard. Isabelle Roskam, professeure de psychologie à l’UCL et mère de cinq enfants, confirme que parmi les 5 à 10 % des parents belges touchés par le burn-out, les femmes sont très majoritaires. En 2015, elle a lancé avec Moïra Mikolajczak, professeure de psychologie du développement dans la même université, une étude menée dans 42 pays, dont la Belgique. « Il y a plus de femmes que d’hommes qui sont touchés. Pas parce que les hommes sont moins à risque, nuance la chercheuse, mais parce que, même dans une société qui prône l’égalité des genres, la parentalité reste un domaine très genré. Les études européennes les plus récentes montrent que 70 % de la charge des soins et de l’éducation est portée par les femmes. Cette différence de prévalence entre les hommes et les femmes – le fait que les hommes soient moins touchés – s’explique par le fait que ces derniers sont moins exposés au stress lié à la parentalité. Mais à investissement égal, un homme est plus à risque de tomber en burn-out parental. »3 Si on envisage la parentalité comme une balance, avec les ressources (concrètes et émotionnelles) d’un côté et les facteurs de stress (liés au soin, à la sécurité, à l’éducation…) de l’autre, cette balance fournit une explication très intéressante, selon la chercheuse : « Les femmes tombent en burn-out quand les ressources sont moins nombreuses que les stresseurs alors que les hommes tombent en burn-out alors qu’il leur reste encore des ressources, parce que dans leur éducation, dans le rôle de genre qui leur a été inculqué, ils sont moins préparés à faire face aux stresseurs liés à la parentalité. »
- En Belgique, 10 % des familles sont monoparentales. En Région de Bruxelles-Capitale, ce sont des femmes qui sont à la tête de 87 % des ménages monoparentaux. Ce pourcentage est plus élevé qu’en Région wallonne et en Région flamande, où il avoisine les 81 %. Sources : Statbel et IBSA. ↩︎
- Virginie Duplessy, La mère parfaite est une mytho !, Paris, Éditions de l’Opportun, 2023, 240 p. ↩︎
- Clémentine Sarlat, « Épisode 82 – Le burn-out parental – Isabelle Roskam, professeure de psychologie et chercheuse », 72′, 2 avril 2021. ↩︎