La nouvelle est tombée comme un couperet le 13 octobre dernier : « Le gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles a […], à l’occasion des discussions liées au conclave 2026-2029, confirmé son intention d’organiser la fin des activités de Médiathèque Nouvelle en 2028. Après avoir fait un travail d’analyse des objectifs, au regard des moyens disponibles, le gouvernement a constaté la redondance des missions assurées par cette structure avec celles d’autres opérateurs sur le territoire »1. Privée du renouvellement du contrat-programme et du subside qui couvrait l’essentiel de son budget, la Médiathèque n’a eu d’autre choix que de cesser ses activités et de licencier son personnel. Le Delta, à Namur, et le 140, à Schaerbeek, ont accueilli ses derniers événements avant que la Médiathèque ne ferme définitivement ses portes le 30 juin.
La Médiathèque Nouvelle a traversé plusieurs révolutions. En quoi cette capacité d’adaptation montre-t-elle que cette institution n’est pas un vestige du passé, mais au contraire un outil culturel contemporain ?
C’est très simple : l’évolution depuis un peu plus de trois ans a permis que le prêt reste un service rendu aux citoyennes et citoyens, sans être une fin en soi. Le fait d’avoir collaboré avec [le Service de] la Lecture publique et les bibliothèques sur le site de la Fédération Wallonie-Bruxelles était un moyen d’entretenir un lien direct avec les usagères et les usagers. Cela a très bien fonctionné, notamment dans le domaine l’éducation aux médias pour laquelle la Médiathèque Nouvelle disposait d’énormément de matières. Ces activités ne s’organisaient pas seulement dans des écoles, mais aussi avec des associations et avec des personnes qui fréquentent des bibliothèques. On a donc réellement relié des associations et des usagers qui, à la base, ne fréquentaient pas la Médiathèque. Les projets mis en place avec des partenaires dans un esprit de décloisonnement ont été couronnés de succès.

© Roman Samborskyi/Shutterstock
Votre institution a beaucoup travaillé ces dernières années sur l’éducation aux médias comme vous venez de l’évoquer, mais aussi sur l’accompagnement des publics et la médiation. À l’heure où les plateformes numériques et leurs algorithmes organisent de plus en plus nos découvertes culturelles, quel rôle un acteur public de médiation peut-il encore jouer ?
La Médiathèque Nouvelle n’a jamais nié le numérique. Personnellement, je ne vais jamais opposer le réel et le virtuel : ce sont pour moi des choses complémentaires. D’ailleurs, on a utilisé des plateformes de partenaires. Mais la Médiathèque, c’est d’abord de l’humain : des formateurs ont transmis leur savoir aux bibliothécaires qui ne maîtrisaient pas nos outils. Toujours dans un esprit de décloisonnement, on a fait en sorte que des gens se rencontrent, échangent entre eux. On leur a permis d’apprendre quelque chose dans une volonté de partage. L’ADN de la Médiathèque, à l’époque où on était uniquement dans le prêt, était que les usagers arrivaient avec une demande et repartait avec autre chose. On a continué à nourrir la curiosité, et pas uniquement en musique. Cela a bien fonctionné puisqu’on a noué plus de cinq cents partenariats, organisé beaucoup d’animations, etc. Mais le gouvernement a prétexté ou choisi comme argument le double emploi et le fait de devoir faire des économies. Cette prétendue redondance était liée à d’anciens projets. Le ministère s’est basé sur un rapport d’inspection externe de 2022, alors qu’en 2025, nous avons reçu un avis excellent de l’inspection qui encourageait la reconversion et les missions éclaircies de Médiathèque Nouvelle. Il s’est donc agi d’une décision arbitraire fondée sur un fonctionnement du passé.
Votre institution porte aussi une dimension patrimoniale, avec des collections constituées depuis plusieurs décennies. Que va devenir ce patrimoine culturel ?
La Médiathèque, c’est septante ans d’histoire ! On a d’abord négocié avec [le service de] la Lecture publique pour que des médias soient encore empruntables dans des bibliothèques. Cent quatre-vingt mille médias se sont ainsi retrouvés au sein de la Lecture publique, mais cela a représenté des problèmes de logistique tels que la disposition des médias dans des bacs, etc. La plus grande majorité du patrimoine va aller aux Archives nationales où leur valeur patrimoniale va être reconnue, mais les médias devront être consultés sur place et ne pourront plus être empruntés. On a aussi un petit accord avec le Conservatoire de Bruxelles concernant une partie pédagogique de notre patrimoine. Rien n’a donc été jeté ni vendu. Tout notre patrimoine a été réparti le plus justement possible en un temps très court.

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On entend souvent que tout est désormais disponible en ligne. Pourquoi cette idée d’une accessibilité totale des œuvres ne remplace-t-elle pas le travail d’une médiathèque ?
Ce n’est pas vrai qu’on trouve tout en ligne ! Prenons l’exemple des livrets qui ne sont pas consultables de manière virtuelle. Un album de musique se construit de « A à Z », que ce soit les trente-trois-tours ou les CD. Encore une fois je ne suis pas contre les plateformes musicales numériques sur lesquelles on peut écouter des morceaux de musique ou des playlists. Mais il y a un savoir-faire, une connaissance, une corrélation qui ne s’y trouvent pas. Et, aussi, il y a des œuvres qui ne se trouvent pas sur ces plateformes digitales. On a eu une grande chance à la Médiathèque : les employés étaient très doués dans leur domaine, il y avait un caléidoscope des compétences puisque chaque employé travaillait dans un domaine précis. Tout cela est évidemment perdu !
La disparition de la Médiathèque Nouvelle est-elle, selon vous, la conséquence d’un changement de modèle culturel… ou le symptôme d’un recul de l’ambition culturelle publique ?
Je pense qu’il s’agit d’un choix politique tout simplement. Créateurs de liens du service public, nous faisions des choses pas toujours très visibles. Fermer la Médiathèque Nouvelle incarne le choix politique de faire cesser un travail de fond, car celle-ci n’a jamais correspondu à un travail de forme. On a bien conscience qu’il y a des coupes économiques à réaliser, on ne peut peut-être plus vivre dans un « âge d’or ». Mais nous avons proposé des solutions économiques dans un cadre coopératif qui permettait d’établir des ponts entre des acteurs qui n’avaient pas l’habitude de travailler ensemble. C’est donc un choix de faire reculer l’ambition culturelle publique : on fait croire qu’il existe encore de la culture avec des choses spectaculaires, très éloigné d’un travail de fond. Tout couper a aussi été un choix. Les décideurs politiques auraient pu trouver des solutions plus lentes comme une réduction de budget. Cela n’aurait peut-être pas été mieux, mais cela aurait été moins brutal. On s’est retrouvé face à un choix symbolique de montrer qu’une institution pouvait être détruite. Le story telling du ministère disant que le prêt n’a plus aucun sens rejoignait notre propre vision puisque le prêt n’était plus notre priorité depuis au moins trois ans.
Après cette fermeture, quel message souhaiteriez-vous adresser à celles et ceux qui considèrent la culture comme un simple loisir plutôt que comme un élément essentiel de la citoyenneté et de l’émancipation ?
J’estime que la culture, la santé, l’enseignement ne doivent pas être cloisonnés. La Médiathèque Nouvelle formait dans un même mouvement des citoyennes et des citoyens confiants, respectueux et sensibles. Opposer la culture aux autres domaines sociétaux est pour moi très problématique. L’accès à la culture permet l’accès à différentes formes de liberté, et c’est cela qui est grave ici. Entre les urgences, la sidération et la dureté de ce que nous vivons, nous avons voulu laisser une trace présentant différents points de vue : nous avons créé un podcast qui s’intitule « Chronique d’un monde qui bascule » qui explique ce qui nous est arrivé.
- Extrait de « Clap de fin pour Médiathèque Nouvelle en 2028 », communiqué de la ministre-présidente et ministre chargée de la Culture de la Fédération Wallonie-Bruxelles Élisabeth Degryse, 13 octobre 2025. ↩︎