Espace de libertés · le magazine du Centre d'Action Laïque

La tartine

« Adolescence » : une série britannique, deux pistes scolaires belges

Mehdi Toukabri · Journaliste

Diffusée depuis mars 2025, la série Adolescence crée un véritable raz-de-marée. Au-delà du nombre important de prix remportés, les quatre épisodes dépeignant un jeune garçon suspecté du meurtre d’une fille de sa classe et hautement influencé par la cyberculture masculiniste ne laissent personne de marbre. À l’image du Royaume-Uni et des Pays-Bas, la Flandre a décidé de se servir de la série pour sensibiliser les jeunes à l’influence des médias sociaux. Résultat : l’outil pédagogique « Online Invloeden » (« Influences en ligne »). La Fédération Wallonie-Bruxelles, elle, n’emboîtera pas le pas à sa voisine et laissera une liberté de champ aux professeurs et aux élèves, notamment à travers les discussions menées lors des animations d’éducation à la vie relationnelle, affective et sexuelle. Deux visions à 180 degrés, mais qui présentent pourtant des points communs.

Photo © Bear Photos/Shutterstock · Création graphique : Martin Deneys

« Netflix in de klas ? Ja hoor ! » (« Netflix en classe ? Bien sûr ! ») En commençant son post Facebook de la sorte, la ministre flamande des Médias, Cieltje Van Achter (N-VA), promeut fièrement le matériel pédagogique sur les influences en ligne destiné aux élèves du secondaire. Développé par Mediawijs à l’image des matériels pédagogiques anglais et néerlandais, l’outil flamand, lui, n’est pourtant pas essentiellement fondé sur la série Adolescence. Zara Mommerancy travaille au sein de l’équipe « Pensée critique » de Mediawijs. C’est elle qui a coconstruit le matériel pédagogique destiné aux écoles flamandes : « Après avoir visionné la série, nous nous sommes penchés de plus près sur les outils disponibles dans ces pays. Notre constat : la double ressource britannique s’axe d’une part, sur les aspects cinématographiques et d’autre part, sur la relation entre homme et femme, ainsi que sur la manière de mener des discussions autour du thème du genre. La ressource néerlandaise, quant à elle, utilise la série comme point de départ pour aborder des thématiques telles que l’influence en ligne, les données, les relations et l’image de soi. Pour notre propre version, nous avons considéré que notre outil pédagogique ne devait pas partir de la série en tant que telle, car nous ne voulions pas imposer à tous les enseignants désireux d’utiliser notre outil de regarder l’entièreté d’Adolescence. » Contrairement à ce qu’annonce la ministre, la place de Netflix dans les écoles n’est donc pas aussi centrale : « Au départ, l’idée était de mener une collaboration plus étroite avec Netflix. Finalement, cela ne s’est pas réalisé. Cependant, la plateforme de streaming nous a permis d’utiliser gratuitement toute une série d’extraits afin d’illustrer quelques parties de notre outil. Netflix ne propose pas cela d’habitude. Je trouve cela très positif. »

Éducation aux médias, en néerlandais

Pour l’experte en éducation aux médias et à l’information au sein du Centre de connaissances pour l’éducation numérique et aux médias flamand : « Si de prime abord, la thématique du masculinisme et plus précisément celle des incels (contraction de l’anglais “Involuntary celibate”, “célibataire involontaire”) étaient les plus centrales à la série, il nous a semblé que la plus intéressante à traiter serait celle des influences en ligne, car la plus large possible. Nous avons contacté de nombreuses organisations avec lesquelles nous travaillons régulièrement comme Textgain, Movement, Rosa VZW, Pimento, Djapo, la VRT ou encore le site d’info pour jeunes Wat Wat. Toutes ont des expertises différentes telles que la communication, le langage en ligne, le genre et la diversité, les relations, l’éducation, la citoyenneté ou encore la sexualité. Ensemble, nous avons décidé de fournir à l’enseignant une approche avec laquelle il peut, à partir d’exemples concrets et du vécu des jeunes, engager une véritable conversation ascendante avec ses élèves. »

influenceur
Si la thématique centrale de la série Adolescence concerne les incels, Mediawijs a décidé d’élargir le scope et d’orienter son outil pédagogique sur les influences en ligne. © People Image/Shutterstock · Création graphique : Martin Deneys

Un choix entièrement assumé afin de ne pas être trop frontal par rapport à l’utilisation des réseaux sociaux des jeunes. Et ce, même si, selon une enquête de la RTBF, il ne suffit que d’une quarantaine de minutes à un jeune adolescent afin de tomber lors de simples recherches sur les réseaux sociaux sur des contenus masculinistes, sans même le vouloir (chiffres basés sur une enquête du Forum des Jeunes. Ils ne concernent que des jeunes francophones, pas les flamands, NDLR). « L’une des sept méthodes que nous avons développées porte sur les algorithmes et sur la vitesse à laquelle on se retrouve coincé au sein d’une bulle de filtres et d’une chambre d’écho. C’est une sorte de méthode sur la rapidité avec laquelle on y entre et qui donne aussi des conseils sur la façon d’en sortir », commence Zara Mommerancy. « Nous partons d’un exemple concernant des discours de politiciens de gauche et de droite sur YouTube et de la vitesse à laquelle il est possible de se faire prendre dans l’engrenage des théories du complot, ainsi qu’au sein de contenus toxiques. D’une certaine manière, il s’agit plutôt de développer l’esprit critique des jeunes sur la rapidité avec laquelle cela peut arriver. Nous avons délibérément choisi d’utiliser un large éventail d’exemples dans cette ressource pédagogique : non seulement sur la masculinité toxique, mais aussi sur d’autres influences, tant négatives que positives.

Et la jeune femme de conclure : « Car nous pensons que si vous axez directement l’outil sur la masculinité toxique sur les réseaux sociaux dans l’exemple que donne un enseignant, les jeunes qui sont déjà en quelque sorte enfermés dans un algorithme de ce type vont se sentir très attaqués. Ils vont avoir l’impression d’être pointés du doigt, que leur utilisation est négative ou que les contenus regardés le sont tout autant. Cela peut encore créer plus de distance avec des jeunes qui sont probablement déjà bien attrapés par le masculinisme. »

ÉVRAS, en français

Selon Belga, en Fédération Wallonie-Bruxelles, un tel recours généralisé à la série Adolescence n’est pas possible. « En termes de législation, la liberté pédagogique des écoles et des pouvoirs organisateurs est la norme en la matière », avait indiqué à ce sujet la ministre francophone de l’éducation, Valérie Glatigny (MR). À la différence de la Flandre où l’éducation sexuelle a été supprimée des objectifs finaux dans les écoles dès 2023 et où le contenu exact de cet enseignement, ainsi que la répartition des heures restent largement à la discrétion des écoles et des réseaux, la FWB a décidé d’implémenter l’éducation à la vie relationnelle, affective et sexuelle (ÉVRAS) au sein de ses cursus. Elle est obligatoire pour les élèves de 6e primaire et de 4e secondaire et est encadrée durant deux fois deux périodes de cours (50 minutes) par des opérateurs extérieurs labellisés. C’est le cas de Pauline Foschia et de Nicolas Niederprum, tous deux animateurs ÉVRAS au Planning familial d’Ixelles. Durant leur animation, la structure est bien rodée : « On débute toujours à partir des questions posées par les jeunes », explique Pauline Foschia. « Le masculinisme est une thématique qui revient très souvent. Lorsque l’on ressent qu’il y a des discours essentialistes qui risquent de glisser vers des arguments pro-masculinistes, on essaie d’amener une réflexion autour de la notion de sexe et de genre avec le groupe afin de lui permettre de bien différencier ce qui est construit socialement. » Nicolas Niederprum opine du chef : « C’est intéressant parce que les discours masculinistes peuvent parfois surgir d’un prisme complètement différent. Par exemple, un élève m’a demandé : “La masturbation est-elle quelque chose de mauvais pour la testostérone ? Car si la testostérone diminue lors d’une masturbation, on n’est plus un vrai mec.” Il m’a précisé avoir vu cette information sur les réseaux sociaux. En poursuivant la conversation, j’ai compris qu’il s’agissait de discours masculinistes et j’ai pu questionner le groupe sur la source de cette information : s’agissait-il d’un médecin ? Non. Alors, comment être certain que le discours véhiculé est fiable ? »

smartphone
Lors d’animations ÉVRAS en planning familial, un véritable travail de réduction de risques est mis en avant quant à l’utilisation des réseaux sociaux par les jeunes, au même titre que pour la sexualité. © Irene Miller/Shutterstock · Création graphique : Martin Deneys

Sans être des experts en critique des médias, ils calquent leur animation sur leur travail quotidien au sein du planning familial. « On essaie sincèrement d’intégrer dans nos rencontres avec les jeunes des petits conseils afin qu’ils utilisent au mieux les réseaux sociaux. Mais personnellement, je me dis qu’il faudrait que je sois encore plus à la page sur leur fonctionnement », avoue la psychologue de formation. « Mais, c’est aussi intéressant parce que cela permet de se mettre dans une posture modeste et de demander aux jeunes comment ils utilisent les réseaux. Cela permet un véritable dialogue et de ne pas uniquement leur dire comment il faut les utiliser correctement. Je vois plutôt cela comme un véritable travail de réduction de risques. Quoi qu’on dise, ils vont tout de même utiliser toutes sortes de réseaux. Il est crucial qu’ils puissent différencier une information qui va leur apporter quelque chose en plus d’une autre complètement biaisée. Donc, qu’ils puissent s’assurer de la véracité de cette information. » Et son collègue assistant social de formation d’ajouter : « C’est finalement développer l’esprit critique de ces élèves lorsqu’ils utilisent tant les réseaux sociaux que l’intelligence artificielle par exemple. »

« La montée du masculinisme menace l’égalité des genres »


  • Plus de 2000 jeunes en Wallonie et à Bruxelles ont donné leur avis sur le masculinisme via une consultation du Forum des jeunes.
  • Trois jeunes sur quatre ont déjà entendu parler de masculinisme mais avec des définitions floues et très différentes. Les jeunes sont exposé·es massivement sur les réseaux sociaux (64,5 %) même sans le vouloir.
  • Les jeunes appellent à plus de sensibilisation, une responsabilisation et une régulation des plateformes et une prise de conscience des politiques.

Source : Forum des jeunes