Avril 2022. L’entre-deux-tours de l’élection présidentielle française voit s’affronter, pour la seconde fois en cinq ans, la candidate d’extrême droite Marine Lepen et le candidat-président du centre Emmanuel Macron. Sur les ondes de France Culture, le quarantenaire déclare : « Quand vous voyez le premier tour de l’élection présidentielle, les trois quarts des électeurs se sont exprimés pour trois projets : un projet d’extrême droite […], un projet d’extrême gauche […] et ce que je qualifierais comme un projet d’extrême centre, si on veut qualifier le mien, dans le champ central. »1
Du brouillard politique
Selon Pierre Serna, professeur d’histoire de la Révolution française à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbone, l’extrême centre est une tradition politique qui rythme l’histoire française depuis la Révolution, et Emmanuel Macron en est le représentant actuel : « Cet extrême centre porte en son essence un certain brouillage de concepts politiques. » Tout comme un journaliste d’Elucid en début d’interview, Emmanuel Macron, lors de son entretien sur France Culture d’avril 2022, a employé, comme si cela allait de soi, les expressions « extrême droite » et « extrême gauche » avant de parler d’« extrême centre ». Mais pour l’historien, « les mots peuvent banaliser les formes du politique qui ne le sont pas du tout » : « L’extrême droite est connue, parce qu’elle est bien définie depuis le 15 juillet 1789. Mais l’extrême gauche, quelle est-elle ? Celle que veut définir l’ensemble du corps politique [français], là où nous avons une gauche radicale ? Je ne crois pas que la force politique dirigée par l’ancien sénateur socialiste Jean-Luc Mélenchon2 fasse partie de l’extrême gauche. C’est très important de se mettre d’accord […] sur les mots. Il y a une extrême gauche et elle est bien connue : trotskiste, communiste, internationaliste, révolutionnaire ou encore, anticapitaliste. » Pierre Serna se demande si l’on parle de cette extrême gauche-là ou de la gauche radicale qui a toujours existé. « Cela nous permet d’entrer dans la définition de l’extrême centre qui est une machine à brouiller tous les concepts, à commencer par celui de la gauche. L’extrême centre naît de cela : le brouillard politique. Il arrive toujours lorsqu’il y a une crise grave du politique, des forces traditionnelles à droite ou à gauche. »3

Girouettisme, modération et autoritarisme
Selon l’auteur de L’extrême centre ou le poison français4, le concept repose sur trois piliers : d’abord l’opportunisme politique dit « girouettisme » : « On peut être à droite et tenir des propos conservateurs ou progressistes selon le vent qui tourne », explique-t-il. « Les extrémistes du centre trouvent toujours le moyen de justifier le fait qu’ils se retrouvent là où est le pouvoir dominant. Ces gens ont cette capacité à retourner leur veste, à changer d’avis, à être des “Judas” politiques. » Le second pilier : la modération langagière. Il poursuit : « Ces gens-là font référence à une sorte de stoïcisme républicain, à une nouvelle rhétorique plus sévère ou radicale, mais qui se présente comme consensuelle. » Troisième et dernier pilier : l’autoritarisme : « Si ce centre est extrême et non pas radical, c’est parce qu’ayant une colonne vertébrale idéologique beaucoup moins forte que la droite et la gauche, lorsqu’il conquiert le pouvoir, il est contraint immédiatement, pour s’imposer, d’utiliser le pouvoir exécutif de manière très forte, voire autocratique »5, conclut le professeur.
Modérés, qu’ils disaient
Afin de clarifier le propos, Pierre Serna prend pour exemple le moment où l’extrême centre a été historiquement le plus véritablement à l’œuvre, à savoir pendant le Directoire : « Cette forme radicale du centre apparaît pendant la Convention thermidorienne entre 1794 et 1795, se pratique pendant le Directoire de 1795 à 1799 et s’incarne lors du Consulat par Bonaparte jusqu’en 1804. »6 Une vision également défendue par un autre historien, Johann Chapoutot, pour qui « l’extrême centre est un concept génial » : « Pierre Serna l’a forgé pour expliquer ce qu’était le Directoire : c’est-à-dire l’auto-érection d’une caste qui a décidé de rompre avec la Révolution pour assurer une sécurité juridique et civile afin de pouvoir faire des affaires et donc s’enrichir. »7 Il poursuit : « Ces gens-là se prétendent, déjà en 1795, modérés, tempérés, se moquant de l’argument de la raison contre les extrêmes. C’est tout un vocabulaire créé à cette période-là, alors que ces personnes sont tout sauf modérées. Ce sont des violents, ils tirent sur la foule. Sans oublier que le général Bonaparte est à cet instant précis leur factotum. »8
Un marchepied pour l’extrême droite
C’est par ailleurs ce même concept forgé en 1980 par le philosophe Alain-Gérard Slama puis repris par Pierre Serna pour le cas français qui a influencé l’historien spécialiste du nazisme Johann Chapoutot. Dans son livre Les Irresponsables. Qui a porté Hitler au pouvoir ?9, il démontre de quelle façon l’extrême centre allemand – qu’il qualifie de libéraux autoritaires – a servi de marchepied à l’extrême droite en 1932. « Le Bûrgerliche Mitte (centre bourgeois) représente en 1928 presque 50 % de l’électorat allemand. À l’automne 1932, il n’en représente plus guère que 10 %. Une érosion qui est au-delà du massif. Tout l’enjeu pour les représentants de ce centre bourgeois est de rester au pouvoir malgré l’absence de socle électoral et en l’absence de consécration par le suffrage. Toutes les hypothèses sont envisagées. » Le professeur d’Histoire contemporaine à la Sorbonne cite comme exemple un Conseil des ministres du 10 août 1932 au cours duquel Wilhelm von Gayl, alors ministre de l’Intérieur chargé du respect de la Constitution, expose la situation politique : « Il énumère tous les articles de la Constitution que le gouvernement peut violer pour se maintenir au pouvoir sans suffrage. » « J’insiste sur cet exemple, précise Johann Chapoutot, afin de montrer qu’il y a des acteurs qui ont des intérêts à défendre (d’ordre patrimonial et fiscal) et qui ont des stratégies. Une des options qui s’offrent à eux est l’alliance avec l’extrême droite. »

Les « irresponsables » sont donc, selon l’auteur, les représentants du libéralisme autoritaire : « Libéraux du point de vue économique pour favoriser les intérêts privés : la politique de l’offre, les baisses d’impôts pour les plus riches. Et autoritaires puisqu’évidemment cette politique va contre l’intérêt de la quasi-totalité de la population. Elle va susciter, assez logiquement, des mécontentements et donc il faut intervenir par la violence »10, explique-t-il. « C’est précisément ce qu’il se passe en Allemagne en 1932. Ces centristes qui sont au pouvoir [gouvernement dirigé par le chancelier Franz von Papen (Zentrum), NDLR] disent “nous sommes les modérés, nous sommes tempérés” et il y a les extrêmes. Mais attention, il y a des extrêmes plus extrêmes que d’autres ! Il y a l’extrémisme de gauche qui veut la destruction de la famille, de la société, de la religion et, par contre, il y a l’extrémisme de droite composé d’honnêtes citoyens, préoccupés par le sort de la patrie, ayant des valeurs nationales et avec qui nous pouvons évidemment faire équipe. » Une offre d’alliance aux nazis qui ne se réalisera pas durant l’été 1932. C’est fin janvier 1933 que Papen ouvrir les portes de la chancellerie à Hitler.
Des concepts qui brouillent les pistes
L’extrême droite est le sujet d’étude principal du Pr François Debras. En sciences politiques, celle-ci est traditionnellement définie par trois critères : l’inégalitarisme, le nationalisme et le sécuritarisme. Cependant, pour le politologue liégeois, de multiples concepts ont fait leur apparition. Parmi ceux-ci : la « droite radicale », le « populisme de droite radicale », le « libéralisme autoritaire », la « démocratie illibérale » ou encore – on y vient – l’« extrême centre ». Tous cherchent à comprendre la zone grise dans laquelle nous sommes aujourd’hui. Mais, dans le même temps, ils brouillent immanquablement les pistes : « La mobilisation de certains termes en atténue d’autres », lance le jeune chercheur. Le concept de « démocratie illibérale » illustre parfaitement ce phénomène.
« Le concept de démocratie illibérale permet de montrer le continuum entre la démocratie et les régimes autoritaires. Mais que ce qui est intéressant, c’est de savoir comment il est mobilisé. Il est souvent employé pour qualifier des États européens ou les États-Unis aujourd’hui. Sauf que si l’on étudie d’autres pays tels que l’Iran, nous parlerions de régime autoritaire. Souvent, cela sert également de cache-sexe pour expliquer que les régimes autoritaires, c’est pour les autres, et que nous, nous serions dans des démocraties illibérales. Si l’on se réfère à l’outil juridique, en Europe, la démocratie se définit par les élections et le système représentatif. Mais aussi au travers de l’État de droit et du respect des droits humains de la Convention européenne des droits de l’Homme. »
Donc, poursuit François Debras, « si on plonge dans la définition juridique, une démocratie qui ne respecte pas l’État de droit, ce n’est tout bonnement pas une démocratie. La multiplication des concepts donne l’impression, par exemple, que “notre” démocratie illibérale est moins grave que les régimes autoritaires des autres. » Il en va de même pour l’extrême centre : « Ce concept renvoie à un critère : celui d’extrémisme. Si l’on prend l’approche juridique, nul besoin d’apport de qualificatif afin de mieux le définir. » Et le chercheur liégeois de conclure : « Que l’on parle d’extrême centre ou d’extrême droite, la question n’est pas de savoir quel est le positionnement idéologique, mais plutôt quel est le rapport, en théorie ou en pratique, aux droits humains et à l’État de droit. »
- Guillaume Erner, « Emmanuel Macron, grand entretien sur la culture et les idées », dans « L’Invité(e) des Matins », podcast mis en ligne sur radiofrance.fr, 18 avril 2022. ↩︎
- Malheureux candidat de La France Insoumise (LFI) arrivé à la troisième position à l’élection présidentielle de 2022 juste derrière Marine Lepen et Emmanuel Macron, NDLR. ↩︎
- Olivier Berruyer, « La violence de l’extrême centre : le macronisme est une vieille recette ! », mis en ligne sur elucid.media, 14 septembre 2024. ↩︎
- Pierre Serna, L’extrême centre ou le poison français. 1789-2019, Paris, Champ Vallon, 2026, 300 p. ↩︎
- Quentin Lafay, « L’extrême centre existe-t-il ? », dans « Questions du soir : le débat », podcast mis en ligne sur radiofrance.fr, 21 janvier 2025. ↩︎
- Hugo Boursier, « L’extrême centre a toujours eu une pente devant lui le menant à l’extrême droite », mis en ligne sur politis.fr, 2 septembre 2025. ↩︎
- Sylvain Bourmeau, « Comment l’extrême centre a mis l’extrême droite au pouvoir (en Allemagne, en 1933) », dans « La Suite dans les idées », podcast mis en ligne sur radiofrance.fr, 16 août 2025. ↩︎
- « Factotum » vient du latin médiéval et signifie une personne à tout faire, un serviteur polyvalent, NDLR. ↩︎
- Johann Chapoutot, Les Irresponsables. Qui a porté Hitler au pouvoir ?, Paris, Gallimard, coll. « NRF », Paris, 2025, 304 p. ↩︎
- Vinciane Colson, « Hitler était-il de gauche ? Johann Chapoutot décrypte les contre-vérités », podcast « Libre, ensemble » mis en ligne sur laicite.be/libres-ensemble, 7 février 2026. ↩︎