Pour soutenir les efforts des journalistes et tenter d’apporter un minimum de protection, de logistique et d’écho à leur combat, des associations travaillent avec acharnement. Youssef Habash, président de la branche européenne du Palestinian Journalist Syndicate, témoigne du rôle crucial que joue son association. Accompagné de Ricardo Gutiérrez, secrétaire général de la Fédération européenne des journalistes (FEJ), ils font le point sur la situation des journalistes professionnels à Gaza, tout en rappelant que le blocus médiatique est total, aucun organe de presse ne peut entrer à Gaza depuis le début des conflits.
Un cessez-le-feu sur papier et à l’encre chimérique
Pour Youssef et Ricardo, c’est évident, à Gaza s’opère un réel « médiacide ». Le but est clair : tuer non seulement les journalistes, mais aussi éliminer toute la structure des médias : « Nous parlons de 259 journalistes qui ont été tués jusqu’à présent, déclare Youssef Habash. Nous parlons de plus de 500 journalistes qui ont été blessés, de plus de 40 journalistes qui ont été arrêtés. Certains d’entre eux sont encore en prison en Israël. Nous parlons de plus de 150 institutions qui travaillent dans les médias et ont été détruites. »
« Il faut savoir que chaque cas est vérifié par la Fédération internationale des journalistes », enchaîne Ricardo Gutiérrez, mais aussi par d’autres organisations comme le Comité pour la protection des journalistes américains. Les chiffres sont relativement similaires. Du côté de la Fédération internationale, nous sommes à 234 cas vérifiés. Journalistes et travailleurs des médias, parce qu’il y a aussi des preneurs de son, des photographes. C’est l’ensemble des personnes qui sont les yeux et les oreilles du monde à Gaza puisque la presse internationale est interdite d’accès à Gaza. Nous sommes vraiment face à une situation totalement inédite dans l’histoire moderne. Cela ne s’est jamais produit. Tous les conflits, y compris en Ukraine aujourd’hui ou en Iran avec les frappes, tous les conflits mondiaux sont couverts par des journalistes. L’accès y est souvent contrôlé, avec des conditions restrictives pour assurer la sécurité des équipes qui couvrent ces conflits, mais il est permis. Cela veut dire que tous les États ont toujours joué le jeu de cette information, de cette vérité, sauf Israël aujourd’hui. Depuis le 7 octobre 2023, l’ensemble des médias du monde entier, ainsi que l’ensemble des organisations de journalistes réclament l’ouverture des frontières aux journalistes. »
À cette situation de blocus médiatique s’ajoute le record de victimes dans la corporation. Un journaliste sur dix a été tué à Gaza. D’aucuns disent que derrière cette chape de plomb la volonté est de dissimuler des crimes de guerre et contre l’humanité. « Nous avons documenté des cas, poursuit Ricardo, que l’on peut qualifier d’assassinats ciblés de journalistes. Des drones pilotés par des membres de l’armée israélienne ont été dirigés vers des journalistes qui portaient les signes distinctifs de la profession, des gilets pare-balles “presse”, qui ne permettent aucun doute. Une quarantaine de dossiers ont été soumis à la justice internationale et devraient donner lieu à une condamnation pure et ferme de l’armée israélienne. Parce qu’on est là face à des assassinats. »

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Une solidarité qui s’organise face à un médiacide bien rodé
Selon Youssef Habash, cela ne fait aucun doute, tout cela est pensé et organisé. « Ils ont une histoire à raconter au monde. Tout comme le fait de taxer certains journalistes palestiniens de terrorisme : c’est de la propagande sinon ils ne refuseraient pas l’entrée de la presse à Gaza ». Les journalistes palestiniens sont-ils des membres du Hamas ? Le secrétaire général de la FEJ offre la meilleure des réponses face à ces allégations : « Il faut analyser le travail des journalistes palestiniens comme nous le faisons. Nous, journalistes européens, sommes les premiers à identifier des productions qui seraient de l’ordre de la propagande Hamas. Et il y en a de la propagande bien sûr, de part et d’autre, il ne faut pas se le cacher. Mais l’essentiel des journalistes palestiniens effectue un travail admirable, qui est du point de vue éthique, déontologique, totalement irréprochable. Ce sont des gens qui témoignent de ce qu’ils vivent. Et donc, il n’y a pas de démonstration à faire : il suffit de lire, de voir ce qu’ils produisent et de constater qu’en fait, cela répond à tous les critères de déontologie et à tous les standards de journalisme de qualité. Et heureusement qu’ils sont là ! Je le répète, ce sont les yeux et les oreilles du monde. »
Le soutien des associations internationales, comme la FEJ, est essentiel sur le terrain. « Notre priorité a été de soutenir nos membres, mais aussi de faire le maximum pour leur sécurité et celle de leurs familles », ajoute Ricardo Gutiérrez. « Le journaliste palestinien, pendant le génocide, doit continuer à s’occuper de sa famille. Certains d’entre eux ont voyagé à travers Gaza et ont été bloqués dans certaines zones, ils n’ont pas vu leurs familles pendant des mois. Ce travail a été assuré par une partie de notre branche européenne, ainsi que le lobbying au niveau politique, auprès du Parlement européen, de la Commission et des États membres. Nous leur demandons le respect des règles internationales, le respect des valeurs de l’Europe, de l’humanité, de la démocratie, de la liberté d’expression et d’information. »
Le travail de toutes les associations internationales, tant européennes que canadiennes ou latino-américaines, ne se résume pas à la protection des journalistes, mais de toute la population palestinienne – en ce compris la protection de l’enfance et l’acheminement de nourriture. « Dès le début du conflit, précise Ricardo, cette solidarité s’est manifestée par des dons de la part des syndicats et des associations de journalistes. Ils ont permis de créer des centres de solidarité. Il y a aujourd’hui trois centres de solidarité à Gaza, qui permettent aux journalistes palestiniens, qui, je le répète, sont notre seule voie d’accès à l’information à Gaza, de continuer à faire leur travail dans des conditions plus ou moins correctes. Ce sont des centres où ils peuvent trouver de quoi se protéger (casques, gilets pare-balles…) et s’équiper en matériel professionnel. La connexion à Internet, l’électricité sont nécessaires pour recharger leur téléphone portable, pour continuer à travailler, à diffuser leurs images en Europe, aux États-Unis, partout dans le monde. Il faut savoir qu’à Gaza, toute la société est détruite. Il n’y a plus de rédaction, il n’y a plus de médias traditionnels. »
Dans les premières semaines du génocide, la Fédération internationale des journalistes a également œuvré pour l’évacuation des journalistes gazaouis. « Mais ceux-ci ont refusé, tous ! Ils nous ont dit “nous voulons rester, nous voulons couvrir ce qui se passe. C’est notre manière de contribuer à la résistance par rapport à cette agression armée. Mais créez-nous des poches de sécurité.”
C’est donc grâce au Safety Fund de la Fédération internationale des journalistes que ces poches de sécurité ont été créées, sur le modèle de celles installées en Ukraine. Elles sont au nombre de six, là-bas, réparties dans le pays, y compris dans les zones proches du front, à l’est de l’Ukraine. Aujourd’hui à Gaza, ces fonds de solidarité forment aussi de jeunes femmes à la profession de journaliste. Il y a une hécatombe de journalistes à Gaza, déplore Youssef, on n’a jamais connu ça dans aucun conflit mondial. Mais voir des jeunes femmes se proposer de prendre le relais de ceux qui tombent et qui meurent sous les balles apparaît comme un signe d’espoir fabuleux, et pas seulement pour Gaza. Je pense que ces fonds de solidarité donnent aussi la volonté de survivre et de continuer à informer le monde. On a vu ça aussi dans les camps de concentration : même dans la pire inhumanité, l’humanité parvient à persister, à survivre. »

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Témoigner et archiver pour que justice soit faite
Les fédérations internationales de journalisme sont aussi là pour témoigner, relayer et dresser les comptes des crimes contre l’humanité éventuels, en vue d’en référer aux instances européennes – chaque État étant censé protéger les médias, l’information et les journalistes. « Nous documentons les cas, conclut Ricardo, et pour une quarantaine d’entre eux, nous disposons de preuves, d’éléments qui permettent d’affirmer qu’il s’agit bien d’assassinats ciblés, donc de crimes de guerre, et ces cas-là sont soumis à la justice internationale. Je pense aussi qu’il est important, et c’est le rôle de ces fédérations établies et basées à Bruxelles, tant pour la fédération européenne que pour la fédération internationale, de servir de relais politique pour nos collègues du Palestinian Journalist Syndicate auprès de la Commission européenne, du Parlement européen, du Conseil de l’Europe, de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe, toutes ces organisations intergouvernementales qui doivent être constamment informées de ce qui se passe à Gaza. »
« Mes confrères et consœurs à Gaza sont très reconnaissants de toute cette solidarité, s’émeut Youssef, des mouvements citoyens qui leur apportent leur soutien. C’est pour eux une raison de continuer la résistance. Ce mouvement que nous voyons partout dans le monde, dans les rues, dans les universités, de la part des étudiants, cela apporte tellement de force. Le combat pour la vérité en Palestine, c’est-à-dire en Cisjordanie, dans Jérusalem-Est et dans la bande de Gaza, n’est pas uniquement un combat pour le peuple palestinien, mais pour l’humanité tout entière. »