Ce qui frappe dans l’appartement forestois où vit avec une amie la jeune femme de presque 28 ans, c’est le contraste. Entre le parquet foncé du salon en hauteur et les murs d’un blanc immaculé se trouve un bureau à la teinte auburn. Peu d’objets y sont posés. Un petit carnet noir, un petit baffle gris, un ordinateur portable noir auquel est reliée une paire d’écouteurs filaires qu’elle utilise pour ses calls, un petit dossier rose rempli de flyers d’ASN, ainsi qu’un très grand cadre de la taille exacte du bureau. Comme si celui-ci avait été confectionné pour n’être que la continuité du meuble. Son contenu : une carte du monde. C’est ici, face à ce planisphère que Lana Van Langendonck, native de Bruxelles et parfaite trilingue (français, néerlandais et anglais), effectue l’essentiel de son travail pour la plateforme anglaise ASN.
Militantisme naissant
Signe de l’aspect international de son militantisme féministe et assez naturellement, la jeune femme a débuté comme chargée de campagne en justice de genre pour la partie francophone d’Amnesty International Belgique. Au moment de son engagement, la campagne prioritaire était axée sur le droit à l’avortement. La situation de différents pays était scrutée et le cas spécifique d’une activiste polonaise pour le droit à l’avortement condamnée pour avoir aidé une femme, Justyna Wydrzyńska, à avorter a occupé les six mois de son contrat de remplacement. Initialement éloignée de ces sujets, la Bruxelloise se souvient : « Le jour de mon entrée en fonction, la chargée de campagne que je remplaçais m’a soufflé qu’à mon départ, je serais devenue une experte de l’IVG. » Aucune boule de cristal à l’horizon et pourtant la prédiction est devenue réalité à force de travail et d’intérêt croissant pour la thématique : « Je me suis littéralement plongée dedans. Je m’abonnais à des dizaines de pages Instagram défendant l’avortement, dont celle d’Amnesty. À force de défendre la perspective de l’IVG comme un droit humain en traversant des frontières, j’ai commencé à suivre la page d’ASN. » À la suite d’une vague de recrutement de bénévoles, Lana Van Langendonck a décidé de postuler. À la lecture des profils recherchés par la plateforme, rejoindre l’organisation fondée il y a dix-sept ans par Mara Clark, une Étasunienne expatriée en Irlande et aidant les personnes enceintes désireuses d’arrêter leur grossesse en se rendant au Royaume-Uni, ce fut une évidence : « C’était la première fois que je trouvais un rôle à l’intersection de choses que je savais particulièrement bien faire : la logistique et l’écoute attentive. Jusqu’à ce jour, je trouve que c’est un des rares rôles qui valorise l’empathie comme une compétence cruciale du rôle de first phoner. »

Une action aux contours délimités…
En trois années de bénévolat, l’action de Lana Van Langendonck est restée la même au sein de l’organisation féministe. Celle-ci est composée d’une petite équipe londonienne de quatre personnes rémunérées basée et d’un réseau d’une soixantaine de volontaires dispersées partout en Europe. « Il y a l’équipe “ligne d’écoute”, dont je fais partie, et l’équipe “travel” qui effectue toutes les recherches pratiques concernant les voyages et les IVG les moins chères pour les personnes qui nous contactent. Il y a également l’équipe de traduction spécialisée dans les documents nécessaires à l’accès aux soins », explique la jeune femme. En tant que first phoner, ses shifts d’une semaine du lundi au samedi sont répartis toutes les quatre à six semaines : « La semaine de travail est prévue pour les calls et le samedi est un jour où l’on peut réaliser du travail administratif et nettoyer nos notes avant de les envoyer à nos manageuses. » Jamais dans le cadre de son travail, la first phoner n’a rencontré les clientes d’ASN avec qui elle est en contact. « Cela mobilise des compétences qui sont quand même assez particulières », commente la bénévole. « Si j’arrive à aiguiller une personne seule avec sa grossesse qui vient par exemple de Pologne, de Hongrie ou de France, qui doit voyager, traverser des frontières et par l’unique usage de ma voix l’amener a une communauté de personnes qui est là pour l’aider, pour la soutenir et pour l’amener aux soins dont elle a besoin, c’est déjà un immense honneur pour moi », avoue-t-elle avec émotion. Elle reprend : « Mon travail à ASN, c’est de la résistance autour des frontières et des lois. D’un point de vue humain, je n’ai pas forcément un background qui amènerait vers un métier de contact direct avec les personnes. Et en fait, je me rends compte que c’est là que j’ai envie d’être. »
… mais relatifs
Pourtant, cette distance géographique et psychologique, essentielle à la poursuite de son travail bénévole, est toute relative. La Forestoise se souvient du cas très particulier de cette Belge qui a contacté ASN car elle avait dépassé le délai légal belge de douze semaines et était restreinte dans sa liberté de mouvement. « Son ex-compagnon l’enfermait dans l’appartement. Il avait aussi pris des rendez-vous à sa place auprès d’un gynécologue parce qu’il voulait connaître le sexe du bébé. Elle ne voulait pas. Heureusement, en Belgique, on a quand même des professionnels de la santé qui sont à l’écoute de leurs patient·es. Ils ne l’ont tout naturellement pas informé du sexe. À l’ASN, nous l’avons soutenue. C’était moi qui étais en contact avec elle. Malgré l’omniprésence de son ex-petit-ami, nous sommes parvenus à programmer un rendez-vous pour elle dans une clinique aux Pays-Bas [où le délai légal est de 24 semaines, NDLR], notamment grâce au service Compagnon1 », raconte Lana. Elle précise : « C’était un hasard. Je suis localisée en Belgique, donc j’ai traité un cas belge, notamment parce que je parle flamand. On répartit les cas en fonction des langues que les bénévoles parlent. C’est évidemment toujours plus confortable de parler avec la patiente dans sa langue. Je pense que c’est un cas qui m’a particulièrement touchée parce que c’était proche, parce que je voyais très bien où elle était située et qu’il y avait de la violence domestique. Donc, le fait de ne pas pouvoir bouger, de ne pouvoir rien faire a été très dur pour moi. » Car une fois le rendez-vous pris, la mission de Lana Van Langendonck s’arrête. « J’ai appris avec beaucoup de joie, il y a peu, que la cliente avait réussi à accéder à une IVG », se réjouit-elle.
À l’international mais aussi au plat pays

Aider les femmes à transgresser les lois de leur pays est un aspect constitutif du travail de bénévole à ASN. Lana Van Langendonck en est consciente et c’est d’ailleurs pour cela que son implication se poursuivra malgré la charge émotionnelle. « Ressentir des émotions fortes, c’est du carburant pour la colère et ensuite pour l’activisme », développe la militante qui pratique natation, boxe et yoga afin de se défouler : « Toute mon implication repose sur des histoires réelles. Je pense à celle qui, à quatre heures du matin va, monter dans la voiture d’un inconnu, formé spécifiquement pour l’amener dans une clinique à l’étranger. Elle agira peut-être contre l’avis de sa famille. Durant la nuit, elle traversera une frontière de manière illégale pour accéder à un soin prodigué par des professionnels ne parlant pas sa langue. Elle saignera en rentrant chez elle. » Derrière chaque cas, il y a une personne que la bénévole n’oublie pas.
Si la Belgique n’est pas le pays le plus strict en matière d’avortement, elle n’est pas exempte de toute critique pour la jeune femme. « Le délai légal actuel de douze semaines ne permet pas d’aider toute personne enceinte qui doit accéder à une IVG », précise-t-elle. « Il en exclut environ cinq cents personnes par an. C’est un manquement étatique discriminatoire de la part de la Belgique qu’ASN et d’autres organisations viennent combler. Comment ? Avec notamment des fonds privés provenant des poches de citoyens qui financent les coûts médicaux quand les personnes ne peuvent pas financer elles-mêmes un avortement transfrontalier. Un changement de loi permettrait de soigner les personnes enceintes dans la dignité et la sécurité dans le pays où elles se trouvent, de retirer certaines barrières d’accès et permettrait d’allouer les fonds mobilisés pour financer les IVG transfrontalières vers d’autres personnes qui en ont besoin », poursuit Lana Van Langendonck. Avant de conclure : « ASN n’a pas vocation à exister pour toujours. Nous voudrions que l’accès sécuritaire, digne et accessible à l’IVG soit garanti partout et tout le temps. »
Un vis d’experts réclamé…
Le 22 mars 2023, un groupe d’experts chargé d’évaluer la pratique et la législation de l’interruption volontaire de grossesse en Belgique (mandaté par le gouvernement fédéral alors piloté par Alexander De Croo) publie une série de 25 recommandations2. Voici, pêle-mêle, les principales pistes recommandées par le comité d’experts :
- allonger le délai légal pour avorter à 18 semaines ;
- supprimer le délai d’attente de 6 jours ;
- décriminaliser l’avortement ;
- inscrire l’IVG dans la Constitution ;
- former tous les étudiants en médecine à sa pratique ;
- mieux rembourser la contraception ;
- donner des informations objectives aux femmes qui souhaitent avorter.
Plus de trois ans et demi plus tard, aucune avancée n’est à constater.
… puis mis au frigo
La ministre de la Justice Annelies Verlinden (CD&V) a annoncé début juin 2026 son intention de déposer un avant-projet de loi permettant l’allongement du délai légal de l’avortement en Belgique afin de le faire passer de de 12 à 14 semaines. La ministre souhaite également raboter le délai de réflexion obligatoire entre la première consultation et l’intervention de 6 à 2 jours. La proposition divisant les partis de la majorité Arizona, les débats autour de celle-ci ont été reportés, sine die, à décembre 2026, et englobés avec d’autres dossiers dits « éthiques », à savoir la gestation pour autrui (GPA) et l’euthanasie pour les personnes atteintes de démences. Un camouflet pour les experts ayant formulé les 25 recommandations concernant l’IVG et une crainte pour les défenseurs de l’allongement à 18 semaines que le corps des femmes soit à nouveau la variable d’ajustement du marchandage politique résultant du rassemblement de plusieurs dossiers éthiques.
- Lire à ce sujet notre article d’Anton Van Dyck, « IVG : accompagner celles qui n’ont plus d’autre choix », 6 août 2025. ↩︎
- Comité interuniversitaire multidisciplinaire indépendant en charge de l’étude et de l’évaluation de la pratique et de la législation sur l’interruption volontaire de grossesse, « Étude et évaluation de la loi et de la pratique de l’avortement en Belgique. Synthèse et recommandations », Rapport académique à la demande de la majorité « Vivaldi » au niveau fédéral, mars 2023. ↩︎
