« Je ne trouve pas les mots pour décrire la joie que j’ai ressentie à ces moments-là. » Jiyan Rashid est encore émue lorsqu’elle repense à 2019, quand elle a lancé le premier projet dédié aux personnes en situation de handicap dans le Rojava. Assise sur le canapé de son domicile à Qamichli, ville à majorité kurde située à quelques kilomètres de la frontière turco-syrienne, elle sirote une tasse de çay (thé turc) dans son salon décoré de tableaux et de tapisseries. « Avec deux autres fondatrices, qui partageaient ma situation, nous avons voulu mettre en lumière les difficultés que nous vivons au quotidien. En tant que femme en situation de handicap, témoigne-t-elle, je ne connais que trop bien les obstacles auxquels nous nous heurtons dans la société. Travailler, se marier : pour nous, c’est vraiment très difficile. » Jiyan Rashid se lève et se dirige lentement vers sa chambre. Elle s’arrête ensuite devant le balcon et regarde dehors, tandis que le soleil se couche sur la ville et que la pièce se remplit des ombres du soir. Elle reprend : « Nous nous sommes engagées dans une campagne de sensibilisation contre les stéréotypes les plus répandus et nous avons beaucoup discuté avec les personnes en situation de handicap. Elles ont pu trouver la force qui était en elles et comprendre que chacun d’entre nous fait partie de ce tissu social qui peut contribuer à l’amélioration de la situation. »
Faire tomber les barrières de la stigmatisation
Tout a commencé avec le recensement des personnes en situation de handicap vivant dans la ville et dans les villages environnants. Après deux ans de recherche, en 2021, elle installe à Qamichli le siège social de Nudem, qui signifie « nouvelle ère » en kurde. Au début, elle collabore avec différentes associations et institutions locales. Parmi celles-ci figure Heyva Sor a Kurdistanê (le Croissant-Rouge kurde), qui met à disposition une liste de personnes en situation de handicap. Le bureau des Affaires humanitaires de l’Administration autonome du Nord et de l’Est de la Syrie (AANES), quant à lui, sert de relais entre l’organisation et les familles. « Nous n’avions aucune expérience dans la gestion des activités à mener dans les écoles et auprès des jeunes, et pourtant nous avons organisé des cours d’informatique et lancé de nombreuses autres initiatives. Je me souviens que de nombreux enfants appartenant à une komîn composée de trente-cinq familles sont venus au centre. Nous avions commencé à faire tomber les premiers obstacles liés à la stigmatisation qui pèse sur les personnes en situation de handicap et à construire une société sans différences », poursuit Jiyan Rashid. Aujourd’hui, le système des komîn n’existe plus sous sa forme d’origine. À partir de 2012, ces assemblées de quartier ou de village ont constitué la plus petite unité organisationnelle du Rojava, offrant aux habitants un espace où discuter des problèmes locaux et trouver des solutions communes. « Mes problèmes de santé m’ont amenée à changer de travail, explique Jiyan Rashi. C’est désormais la toute jeune Davian Mahmoud qui dirige Nudem. Une vraie boule d’énergie ! »
L’inclusion, malgré le manque de moyens
« Nous accompagnons de nombreuses familles comptant des personnes en situation de handicap. Nous travaillons avec des adultes et nos locaux accueillent des enfants et des adolescents. La participation est ouverte à tous, y compris aux personnes sans handicap. Cela fait partie du processus d’inclusion pour lequel nous nous battons tant », explique Davian Mahmoud, porte-parole de Nudem, depuis son bureau du centre ouvert à Hassaké. Dans la pièce à côté, un groupe mixte d’enfants est rassemblé autour d’une table, à la recherche de perles colorées. Parmi eux se trouve Sherin, une petite fille au regard vif qui, d’une seule main, entrelace des fils et des perles destinés à former un bracelet.

« Nous travaillons également à Alep. Nous n’avons jamais cessé nos activités, même pendant les attaques : ni dans les villes ni dans les camps de déplacés internes, où nous avons travaillé jusqu’à très récemment. Les déplacements de population survenus au fil des ans ont rempli ces lieux de personnes en situation de handicap. Dans le camp de Washokani, nous en avons recensé quatre cent trente », relate la porte-parole.
La jeune femme se souvient surtout des affrontements de janvier 2026, qui ont abouti, après plusieurs jours de violences, à un accord entre le gouvernement central de transition, dirigé par Ahmed al-Sharaa depuis la chute du régime d’Assad, et les Forces démocratiques syriennes (FDS). Cet accord a lancé un processus d’intégration des forces militaires et des institutions de l’AANES au sein des structures étatiques syriennes. « Nous aimerions continuer à accompagner les personnes qui sont revenues à Afrin, poursuit Davian Mahmoud, mais nous n’avons pas les fonds suffisants. Le gouvernement ne finance pas ce type de projets et les petites subventions que nous avons réussi à obtenir ne suffisent malheureusement pas. » Au cours des derniers mois, la situation économique syrienne s’est particulièrement aggravée. Le pays a été secoué par des manifestations contre la hausse du prix de l’essence, et les services essentiels font toujours défaut.
« Depuis qu’ils ont fermé le centre qu’elle fréquentait, elle ne sourit plus. Elle est toujours nerveuse, elle pleure et elle est très jalouse de sa petite sœur. » Accroupie sur un fauteuil, dans une grande pièce dont les murs sont recouverts de tableaux peints par son père, Dilan, une jeune fille d’à peine vingt ans, a l’air boudeur. « Elle veut sortir. Elle n’est heureuse que lorsqu’elle entend de la musique et qu’elle peut être à l’air libre, parmi les autres », raconte sa mère, tandis que son mari commence à jouer du saz, un instrument à cordes typique du Kurdistan. Dilan esquisse un sourire. Quelques minutes s’écoulent, puis la jeune fille s’enfuit dans sa chambre, tandis que sa mère fond en larmes. « C’est tellement difficile de tout gérer toute seule. Parfois, elle ne veut même pas voir la lumière du soleil », dit la femme, retrouvant son calme.
« Avec Nudem, nous ne pouvons offrir qu’un soutien assez limité », explique Davian Mahmoud qui tente de consoler Dilan. « Elle aurait besoin d’autres professionnels, comme une psychologue, mais nous n’avons pas les moyens financiers d’engager des spécialistes. Même les écoles ne parviennent pas à nous aider : il manque des structures adaptées pour accueillir des personnes présentant ce type de difficultés. »

Reconstruire une vie, défendre des droits
À quelques pas de la maison de Dilan, dans une autre habitation, vit Sami, 36 ans : « Je suis resté paralysé après un plongeon dans une piscine. J’avais 17 ans quand je me suis fracturé une vertèbre cervicale. » Allongé à plat ventre sur son lit, Sami regarde des vidéos en anglais, tandis que sa mère sert du thé, du café et des biscuits. « Ici, le principal problème, c’est le manque d’infrastructures. Avant la guerre, je faisais mes études à l’université de Damas. Je ne pouvais me déplacer qu’avec l’aide de mes amis. Sans eux, monter au deuxième étage aurait été impossible. » Lorsque la révolte a éclaté en Syrie en 2011, Sami a été contraint de quitter la capitale et de retourner à Qamichli. « Au début, j’ai traversé une période vraiment sombre, se souvient-il. Puis j’ai repris mes études dans les universités de la région. Aujourd’hui, je suis une formation en ligne en gestion d’entreprise, mais j’aurais aimé devenir psychologue. »
Militant pour les droits des personnes en situation de handicap, Sami est entré en contact avec Nudem il y a quelques années, lorsqu’il participait au comité préparatoire de la première conférence consacrée aux personnes en situation de handicap dans le Rojava. Dans une région où, sous le régime d’Assad, il n’existait pas de services spécifiques, cette expérience a été l’occasion de placer leurs besoins au cœur du débat public. « Je continue à collaborer avec l’organisation, en m’efforçant d’atteindre les objectifs que nous partageons. En collaboration avec l’administration autonome, nous avons tenté de faire adopter une loi visant à protéger les personnes en situation de handicap dans la région de Jazira », explique Sami. Parallèlement, il se bat pour la préservation de l’identité linguistique kurde et travaille comme enseignant et traducteur au sein d’une fondation dédiée à la langue kurde. « Le nouveau gouvernement nous a confrontés à une situation différente. Nous sommes revenus à la case départ en ce qui concerne la question du handicap, déplore le militant. Nous restons unis au sein d’un comité de jeunes femmes et d’hommes qui aspirent à un avenir meilleur ». Selon l’International Center for Transitional Justice (ICTJ), une ONG internationale spécialisée dans la justice transitionnelle, dans le Nord-Est de la Syrie, 37 % de la population âgée de plus de deux ans vit avec une forme de handicap.

Après la guerre, un avenir incertain
« En 2018, je roulais dans les rues de Hassaké lorsqu’un attentat a visé la voiture dans laquelle je me trouvais avec quelques collègues. Je faisais partie des Asayish, la police locale de l’administration autonome. » Muhammad Fares Salmo attend un contrôle de sa prothèse à l’hôpital Heyva Sor a Kurdistanê, à Qamichli. Ouvert en 2022 avec le soutien de la section italienne du Croissant-Rouge du Kurdistan et d’autres associations, cet établissement est le seul de la région à être spécialisé dans la prise en charge des victimes de la guerre. Depuis quelques années, sa prothèse lui permet de marcher : « En 2021, après douze opérations, on m’a amputé le membre. J’ai dû me réinventer professionnellement, car je ne pouvais plus être policier. Je suis ingénieur agronome, j’ai donc acheté une maison avec un terrain dans un village voisin. » À ses côtés se trouve son épouse, Nesrin Mahmoud Ali. « J’étais moi aussi une asaysh et je voyageais dans la même voiture. J’étais déjà enceinte, et heureusement, je n’ai pas perdu mon bébé. Ça n’a pas été facile, mais la vie m’a aussi offert la joie de rencontrer Muhammad et d’avoir deux enfants », raconte-t-elle en prenant son fils Baran dans ses bras.
« Notre travail consiste avant tout à sensibiliser le public et à lutter contre la stigmatisation qui pèse sur la santé mentale. Quant aux personnes en situation de handicap, nous nous efforçons de répondre à leurs besoins », explique Azad Hesso, responsable de la Fondation Jiyan pour les droits de l’homme, une organisation à but non lucratif qui s’occupe du soutien psychologique des victimes de la guerre et des survivants de la torture. « Nous nous occupons principalement des personnes déplacées à l’intérieur du pays, de celles qui ont subi les conséquences des conflits et des familles des personnes disparues. » Dans le Nord-Est de la Syrie, bien que les bombardements aient cessé, la situation sociopolitique reste très tendue. À Hassaké, des manifestations organisées par les tribus arabes ont lieu fréquemment ; celles-ci réclament une présence accrue du gouvernement central. Pendant ce temps, dans les territoires de Serekaniye toujours occupés par l’armée turque, des milliers de personnes déplacées rentrent chez elles. Elles y trouvent des décombres, des champs de mines et un avenir empreint d’incertitudes.