Espace de libertés · le magazine du Centre d'Action Laïque

Libres, ensemble

Se montrer sous un nouvel angle

Nolan Masure · Doctorant en sociologie et conseiller laïque en IPPJ

En institution publique de protection de la jeunesse (IPPJ), les jeunes privés de liberté n’expriment que très rarement leurs fragilités. Pour eux, « être un homme », c’est être un dur, une sorte de forteresse imprenable. On fait barrage à l’institution, aux autres mais aussi à soi-même. Alors, comment percer ces défenses d’apparence imprenables ? Derrière leur apparence de durs à cuire se cachent bien souvent des adolescents profondément vulnérables. L’un de nos objectifs en tant que travailleur·euse social·e est de comprendre ces fragilités pour les travailler avec eux et œuvrer à leur réinsertion sociale et pédagogique. Grâce à notre bagage de conseiller moral laïque et de thésard, nous avons pu observer ces jeunes en action, performer leur virilité mais aussi leur vulnérabilité. Pour les aider à se dévoiler, les ateliers culturels sont particulièrement intéressants à analyser. En ce sens, le documentaire En abyme est un exemple frappant des possibilités d’expression que proposent l’art et la culture.

Photo © Nicolas Franchomme

À voir


Dans le cadre des Journées nationales de la prison du 12 au 22 novembre 2026, le Centre d’Action Laïque vous invite à l’avant-première du documentaire réalisé par Nicolas Franchomme le mercredi 18 novembre à 18h30 à l’ULB.

Infos et inscription

L’IPPJ rassemble des profils hétéroclites qu’il convient d’animer comme un groupe uni. Chaque pavillon accueille une dizaine de jeunes dans un éternel renouvellement de sa population, le groupe n’étant que rarement le même d’une semaine à l’autre. Ce groupe (appelé « section ») n’a rien d’homogène : des adolescents de 12 ans côtoient des jeunes de près de 18 ans, alors que deux mineurs du même âge peuvent être placés pour des faits différents ou venir de régions éloignées géographiquement. Les cultures, la maturité, les habitudes, tout cela varie donc d’un jeune à l’autre. Si nous évoquons cela, c’est pour préciser une notion très importante à nos yeux : il n’existe pas de profil type de jeune placé en IPPJ. Derrière l’imaginaire de « délinquant »1 véhiculant son lot de stéréotypes se cachent des jeunes aux parcours différents mais surtout meurtris. C’est peut-être là l’un des seuls points communs qui les relient tous.

Des comportements virils qui ont force de loi

Malgré cette diversité, les jeunes privés de liberté forment un groupe qui répond à des logiques sociales et de contrôle. Par logique sociale, nous entendons que le groupe est formé d’individus qui, par leurs interactions, vont mettre au point un système de reconnaissance et de valorisation au sein de l’IPPJ. Certains comportements seront alors scrupuleusement évités, tandis que d’autres seront valorisés. En parallèle, le groupe n’évolue pas dans un lieu quelconque : l’IPPJ – même si celle de Wauthier-Braine que nous avons évoquée ici reste majoritairement ouverte2 – est un lieu sécuritaire, d’évaluation, et donc de contrôle permanent. Se soustraire à la vigilance des adultes n’est pas chose aisée et tout comportement défini comme « déviant » par l’institution est réprimandé, analysé et notifié dans un rapport communiqué au juge. Les jeunes, conscients d’être surveillés en permanence, redoublent alors d’ingéniosité et d’adaptation pour échapper au regard des adultes. L’un de ces moments, visibles dans le documentaire, est particulièrement représentatif : la « pause clope ». Si celle-ci est déjà ô combien rituelle par nature, elle revêt une autre caractéristique en institution : il s’agit de l’un des rares moments où le jeune échappe à la vigilance de l’adulte. Les messes basses, les ragots, une clope qu’on passe « en schmet » (expression argotique, issue de l’arabe, qui signifie en douce, NDLR) à un autre jeune, etc. Autant de situations permises grâce à cette bulle d’air au sein d’un environnement contrôlé.

Certains comportements restent néanmoins tolérés dans l’espace partagé avec les adultes. L’institution, non mixte pour ses pensionnaires, valorise tout particulièrement certains comportements masculins. Sans rentrer dans les détails, disons que si l’on retrace l’historique de celle-ci, on remarque une culture virile qui se perpétue tant bien que mal au sein des équipes éducatives, ouvertes à la mixité depuis 2002. Même si souvent minoritaire et compensée par l’arrivée des nouvelles générations d’éducateur·rices, cette culture s’impose et offre une légitimité aux comportements virils chez les jeunes. Si comportement viril il y a, dès lors, l’imaginaire d’un homme «  fort  » s’impose : celui de l’homme hétérosexuel au corps musclé, prêt au combat et qui ne laisse aucune faiblesse transparaître. Ainsi certains comportements sont bannis par les jeunes : la tristesse et les pleurs doivent laisser leur place à la colère ou à la violence. Une altercation entre deux jeunes se règle en face à face ou en règlement de compte mais sûrement pas par le recours aux adultes. Est-ce que tous les jeunes agissent ainsi et acceptent les règles sans broncher ? Non, mais ceux qui s’éloignent des normes rencontreront, a minima, des difficultés à être intégrés au groupe. En bref, ces adolescents interagissent et réagissent selon un même système normatif, particulièrement masculin et viril, qui laisse peu de place à l’expression des vulnérabilités.

La caméra comme outil

« Première journée de tournage. Au moment de choisir sous quel nom ils apparaîtront face à la caméra, deux jeunes optent pour un pseudonyme afin de préserver leur anonymat, tandis que les autres conservent leur prénom. L’un d’eux explique : “Bah, c’est important, non ? Quand je serai sorti, c’est que j’aurai travaillé sur moi-même. Faut que les gens sachent que j’ai changé.”. Un autre place volontairement sa main tatouée devant la caméra et me sourit lorsqu’elle est filmée. Durant la pause clope, Mike et Elio3 s’éloignent du groupe et parlent, plus fort qu’à l’ordinaire, des possibilités de sortie et du sérieux avec lequel ils envisagent leur placement. Hermano se tourne vers moi, amusé. Son commentaire nous fait rire tous les deux : “Ah m’sieur, ils jouent tellement la comédie ! Ils vivent pour les caméras, regardez comment ils se tiennent à faire les mecs !” »4

Alors, comment permettre aux jeunes d’exprimer leurs émotions s’ils ont tendance à les dissimuler ? Plusieurs solutions sont possibles au sein d’une IPPJ : les entretiens individuels avec les conseillers moraux en constituent un premier exemple. Soumis au secret professionnel strict et non partagé, ces entretiens permettent aux adolescents de faire part de leurs craintes et de leur anxiété sans qu’il leur en soit tenu rigueur.

Deuxième exemple, l’outil qui va tout particulièrement nous intéresser est l’atelier culturel. Le documentaire En abyme. Immersion à l’IPPJ de Wauthier-Braine réalisé par Nicolas Franchomme pour le Centre d’Action Laïque a été construit comme un atelier artistique : l’idée était de former quatre jeunes de l’IPPJ aux techniques de réalisation pour qu’eux-mêmes deviennent acteurs de leur projet. En résulte un documentaire profondément sincère qui, au lieu de plonger dans les stéréotypes d’un « délinquant-type », explore les fragilités, forces et questionnements qui caractérisent ces jeunes tout au long de leur placement. L’extrait partagé ci-dessus montre tout le jeu qui tourne autour de cette activité : les jeunes se donnent des surnoms pour le tournage, sortent de leur rôle de « dur à cuire » et laissent transparaître des failles. Ici, « faire le mec » devient la posture sérieuse d’un garçon prenant son avenir en main, écoutant son comparse et le conseillant avec empathie.

Mais qu’est-ce qui fait d’un atelier un espace où l’on peut se montrer autrement ? Premièrement, l’écart entre l’adulte et le jeune s’amenuise : les rôles deviennent moins structurés et une proximité s’installe. Souvent, au cours des ateliers culturels, le tutoiement et le prénom des adultes sont utilisés, là où l’IPPJ impose aux jeunes le vouvoiement et l’usage du très impersonnel « Monsieur » ou « Madame ». Deuxièmement, le jeune devient acteur et responsable d’un projet : il ne prend pas ce rôle à la rigolade car lui permettre de se rendre maître de la réussite ou non d’un projet change sa posture et lui permet plus aisément de se questionner et de mettre en avant ses qualités. Enfin, l’art reste un outil qui permet de communiquer différemment : la caméra permet de raconter à un public indéfini le quotidien qu’on n’ose pas ou qu’on n’arrive pas à exprimer. Le fait d’être un acteur devant la caméra, de jouer, devient alors un outil que s’approprie le jeune pour présenter une autre facette de lui-même à un public différent de son quotidien.

Le documentaire offre plusieurs exemples qui abondent dans ce sens. Lors d’une balade filmée, la proximité avec les adultes permet à certains jeunes de rire, d’échanger sur leur vie privée et de questionner plus profondément leur placement et les possibilités d’avenir. À la fin de leur séjour en IPPJ, plusieurs d’entre eux ont voulu (même si cela n’a pas toujours été possible) que leur départ soit filmé ou raconté. Une autre séance d’atelier s’ouvre sur un jeune qui évoque son anxiété à l’idée de passer devant la juge, avec l’espoir de voir son projet de sortie d’IPPJ accepté.

Nolan Masure est conseiller moral en IPPJ. Il propose des entretiens individuels aux jeunes. Ceux-ci sont soumis au secret professionnel strict et non partagé. © Nicolas Franchomme

Un autre atelier, philosophique cette fois-ci, est organisé mensuellement avec une animatrice philosophique de Laïcité Brabant wallon. Celui-ci nous offre une scène particulièrement touchante lorsqu’il est demandé aux jeunes, à l’aide de polaroids, de photographier une situation en rapport avec la « force ». L’un d’eux doit photographier quelque chose de fort à l’extérieur, mais de faible à l’intérieur : « Nasser se dirige alors vers Titouan et lui demande s’il peut le photographier. Titouan prend une pose conquérante, en bandant ses muscles. Nasser lui explique alors ce que la consigne signifie, ce qui fait réagir Titouan : “Mais bâtard ! Je t’encastre, moi !”. Nasser réplique : “Fais pas genre ! Tu sais très bien ce que je veux dire. Intérieurement, tu vas pas bien. Tu te laisses avoir par la drogue…C’est une façon de te dire qu’on est là, frère.”. Titouan se calme et sourit à ces mots. »5

En 2026, vous avez sûrement entendu parler du manque de places en IPPJ. De même, vous avez dû lire qu’il y aurait un besoin urgent d’en créer de nouvelles, majoritairement en régime fermé, pour répondre à une liste d’attente faramineuse. Cette année, un projet-pilote prévoit que quarante bracelets électroniques pourraient être posés à des mineurs d’âge, que ce soit comme alternative ou en vue d’une fin de placement en IPPJ. Pourtant, le sécuritaire n’est pas reconnu pour faciliter la réinsertion : au mieux, il ne donne que la fausse impression d’une société plus sécurisée, plus contrôlée. Si l’on veut diminuer les placements en IPPJ, ce n’est pas en augmentant le nombre de places disponibles : c’est en investissant dans la prévention, dans l’accompagnement sur le terrain, dans l’amélioration des conditions d’accès à un enseignement de qualité.

En IPPJ, enfermer un jeune crée plus de carences qu’il n’en soigne. En abyme pose un constat fort : les jeunes placés, avant d’être des « délinquants », sont des mineurs en danger et en situation de détresse. Ce que démontre habilement le documentaire est que faire confiance aux jeunes, leur offrir un accompagnement et les laisser maîtres de leur projet leur permet, parfois pour la première fois, de se projeter vers l’avenir et de prendre en main leur réinsertion. Mais encore faut-il vouloir l’entendre…

Pour aller plus loin


  • Chloé Branders, Théâtre en réclusion. Du jeu à la subversion, Bruxelles, Larcier-Intersentia, coll. « Crimen », 2023, 412 p.
  • Alice Jaspart, Aux rythmes de l’enfermement. Enquête ethnographique en institution pour jeunes délinquants, Bruxelles, Bruylant, coll. « Galets rouges », 2015, 302 p.
  1. La notion est si vague scientifiquement (qui définit la déviance ?) que nous préférons utiliser des guillemets. ↩︎
  2. On pourrait en débattre longtemps, mais la différence majeure entre un régime ouvert et fermé en IPPJ est l’absence d’un système de sécurité contraignant qui empêche les jeunes de sortir de leur lieu de vie. Cela n’empêche pas pour autant, pour une grande majorité d’entre eux, de ressentir les effets d’un enfermement psychologique. ↩︎
  3. Prénoms d’emprunt. ↩︎
  4. Extrait du carnet de terrain, 2026. ↩︎
  5. Ibid. ↩︎