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Les cultureux

Sous la Cité Miroir, l’abri qui refuse d’oublier

Catherine Haxhe · Journaliste

En descendant quelques marches sous les anciens Bains de La Sauvenière à Liège, on tombe sur une porte métallique frappée du mot « Abri », verrous ronds encore intacts. Derrière elle, six alcôves circulaires reliées entre elles, un espace conique que personne, ou presque, n’avait jamais visité avant juin 2026. C’est là, dans les entrailles de la Cité Miroir, que se cache le seul abri anti-aérien classé au Patrimoine wallon.

Photo © Noiseless Art

À visiter


L’Abri, expérience immersive tout public à partir de 11 ans

Visite par groupes de 15 personnes

Personnes claustrophobes s’abstenir

Infos

Axelle Van Harten, directrice de la Cité Miroir, nous attend pour une émouvante plongée dans un lieu que nous connaissons pourtant bien. Dans le grand bassin de ces anciens Bains de La Sauvenière, comme beaucoup de Liégeois, nous avons appris à nager. Pourtant, nous ignorions totalement l’existence de cet abri anti-aérien. La petite et la grande histoire se rejoignent souvent. « L’alarme a retenti, la porte s’est ouverte, nous devons descendre ! », nous dit-elle avec empressement, nous entraînant dans le sous-sol du bâtiment.

Un ajout de dernière minute, dans un pays qui se croyait à l’abri

L’histoire de ce sous-sol commence par une absence. Quand l’échevin liégeois Georges Truffaut lance le projet des Bains et thermes de la Sauvenière en 1936, aucun abri n’est prévu dans les plans. L’architecte moderniste Georges Dedoyard, désigné au terme d’un concours au règlement très strict, imagine un complexe résolument tourné vers le loisir et la santé : deux bassins de natation, une section d’hydrothérapie, un dancing, un café-restaurant. Un paquebot de béton et de verre, inspiré du Bauhaus1, dont le hall des bassins s’étend sur quatre-vingts mètres.

Mais l’Europe change de visage pendant que le chantier avance. Le bombardement de Guernica en 1937 pousse la Ville de Liège à réclamer l’ajout d’un abri anti-bombardement au sous-sol du bâtiment. La guerre elle-même vient perturber les travaux : le bombardement de la nuit du 25 mai 1940 endommage la voûte en béton translucide, dont 2 500 dalles devront être remplacées. Le bâtiment ouvre finalement ses portes en mai 1942 sous l’occupation nazie. Georges Truffaut, mort en résistant en Angleterre un mois plus tôt, ne verra jamais son projet achevé.

Un refuge pensé pour tenir plusieurs jours

L’abri lui-même occupe environ 300 mètres carrés organisés en six alcôves circulaires interconnectées, une configuration que les spécialistes considèrent comme rare, peut-être unique en Belgique. « Jusqu’à quatre cents personnes pouvaient s’y entasser lors des alertes, précise Axelle Van Harten. Le lieu n’a pas été conçu pour un simple passage de quelques minutes : une infirmerie, des douches et des latrines permettaient aux occupants de rester protégés pendant plusieurs heures, voire plusieurs jours, à l’abri des explosions, des débris et des gaz toxiques. »

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, l’abri n’a pas servi durant les grands bombardements de 1940 ou 1944 sur la ville elle-même. Jennifer David, responsable pédagogique de l’ASBL Mnema qui gère aujourd’hui la Cité Miroir, précise : « Le moment exact de son utilisation réelle, c’est l’hiver 1944-1945. Lors des bombardements visant le territoire liégeois en préparation de la bataille des Ardennes, des habitants du quartier et des usagers des bains sont venus s’y réfugier. » Axelle Van Harten souligne : « L’architecture de l’abri tranche avec celle des bassins qui l’entourent : on y sent clairement une structure ajoutée après les plans initiaux, comme un corps étranger greffé sur le paquebot de Dedoyard. »

Classé en 2005, l’abri anti-aérien construit pendant la Seconde Guerre mondiale sous les anciens Bains de La Sauvenière à Liège n’est pas tombé dans l’oubli. © SPW/AWaP

Succès, naufrage et sauvetage

Une fois la guerre terminée, les Bains et Thermes de La Sauvenière connaissent un âge d’or. Plus de 800 000 baigneurs sont enregistrés en 1943, année record, et ils barbotent dans des bassins équipés d’appareils de suspension permettant à cinquante apprentis nageurs de s’entraîner simultanément. Un complexe sportif complet s’y développe avec judo, escrime, lutte, tennis de table et boxe. « Tout cela dans une logique d’émancipation populaire. Et puis il faut savoir que dans les années 1960 et 1970, de nombreux Liégeois venaient aussi s’y laver car les salles de bains étaient inexistantes dans beaucoup de logements », précise la directrice de la Cité Miroir.

Mais le succès ne dure pas éternellement. Faute de répondre aux normes de sécurité modernes, les Bains ferment leurs portes en 2000 et le bâtiment tombe peu à peu à l’abandon, seules quelques installations continuant de fonctionner. Il faudra attendre 2004 pour qu’un sursaut se dessine, avec la création de l’ASBL Mnema à l’initiative des Territoires de la Mémoire chargée de porter le projet de reconversion du bâtiment en « Cité Miroir ». Le site échappe alors de justesse à un projet de parking grâce à la mobilisation conjointe des Territoires de la Mémoire et du Centre d’Action Laïque de la Province de Liège. La même année, le bâtiment est partiellement classé au Patrimoine wallon.

Les travaux de réhabilitation, confiés au bureau d’études Pierre Beugnier & Associés et à Triangle Architectes à partir de 2009, transforment radicalement la vocation du lieu : d’un espace sportif et thermal, on passe à un lieu culturel avec salle de spectacle et espaces d’exposition, entièrement repensé sur le plan technique. La Cité Miroir est inaugurée en janvier 2014, accueillant 22 000 visiteurs dès sa semaine d’ouverture. En mai de la même année, l’exposition permanente « Plus jamais ça ! » y prend place, retraçant le parcours des déportés dans les camps nazis avant de confronter le visiteur à l’urgence de résister au présent.

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Au-delà de la découverte d’un lieu « sous la ville », le parcours immersif est une expérience qui mobilise les sens et suscite la réflexion. © François-Xavier Cardon

L’abri, dernier espace resté fermé

Pendant toutes ces années de renaissance, l’abri anti-aérien restera le seul espace du bâtiment inaccessible au public. Il faudra attendre un chantier spécifique, financé à hauteur de 1,3 million d’euros dans le cadre du Plan de relance de la Wallonie, pour qu’il rouvre enfin le 6 juin 2026. « Sur les six alcôves d’origine, trois ont été restaurées à l’identique, ajoute encore Axelle Van Harten, tandis que les trois autres accueillent désormais un parcours immersif avec projections, conçu pour honorer la mémoire des victimes civiles des conflits armés. »

C’est dans ce dernier volet que se joue la partie la plus frappante de la visite. L’expérience, accessible en français, néerlandais, allemand et anglais, dure environ 75 minutes et débute par le retentissement d’une alerte, aux côtés de personnages fictifs incarnant des habitants du quartier de l’époque. « Nous avons voulu que la scénographie sonore et visuelle plonge directement le visiteur dans l’urgence de la mise à l’abri. C’est pour cela que je vous ai un peu pressée au début de notre visite, me dit Axelle Van Harten. Vous avez pu aussi remarquer la voix de la soldate accueillant les groupes d’un ton ferme, entre sirènes et injonctions à avancer sans s’arrêter, pour ne pas bloquer les personnes derrière soi ». En effet, notre guide du jour ne s’y trompe pas : saisissante et un rien oppressante, cette reconstitution ne cherche pas à adoucir la peur qu’elle documente.

Interroger le présent à travers le passé

Ce qui distingue L’Abri d’un simple musée mémoriel, c’est sa volonté assumée de ne pas s’arrêter au passé. Le parcours pose une question qui reste d’actualité brûlante : comment protéger les populations civiles en temps de guerre ? Quels échos établir entre les bombardements d’hier et les conflits armés d’aujourd’hui ? La scénographie mêle ainsi mémoire locale et regard critique sur les violences de guerre contemporaines, refusant de cantonner l’expérience à un simple exercice de commémoration.

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Le devoir de transmission devient une urgence collective, alors que disparaissent les derniers témoins directs de la Seconde Guerre mondiale. © François-Xavier Cardon

Cette dimension réflexive prend une forme visuelle marquante dans certains espaces du parcours où des silhouettes lumineuses projetées sur les murs incarnent des figures anonymes, témoins ou victimes, qui semblent s’adresser directement au visiteur. L’objectif du dispositif est de faire ressentir plutôt que de seulement raconter : en descendant dans une première alcôve, « le public découvre l’histoire et surtout les émotions d’habitants représentés de manière scénographique », pour reprendre les mots de Jennifer David, avant de traverser les espaces restaurés à l’identique, où subsistent encore les lourdes portes grises à volants de verrouillage et les épaisses conduites de ventilation d’origine.

Un maillon de plus dans la vocation citoyenne du lieu

L’ouverture de L’Abri s’inscrit dans une trajectoire cohérente pour la Cité Miroir qui revendique aujourd’hui plus de 80 000 visiteurs et près de 300 événements par an. Le lieu, déjà porteur d’un parcours consacré à la mémoire des camps nazis et aux luttes sociales, trouve dans cet abri antiaérien un complément naturel : un espace où l’histoire locale, plutôt que de rester figée dans une vitrine, sert de point d’appui pour interroger le présent. Le sous-sol longtemps caché des anciens Bains de La Sauvenière est ainsi devenu, quatre-vingts ans après sa construction hâtive, un outil de vigilance et de transmission autant qu’un vestige patrimonial.

  1. Le Staatliches Bauhaus est une école d’architecture et d’arts appliqués, fondée en 1919 à Weimar (Allemagne) par Walter Gropius. Par extension, Bauhaus désigne un courant artistique. Source : Wikipédia. ↩︎