Les cultureux

Accueil - Les cultureux - De Rops à nous, sans relâche

De Rops à nous,
sans relâche

Amélie Dogot · Secrétaire de rédaction

Mise en ligne le 24 février 2022

À travers ses dessins, peintures et gravures, Félicien Rops nous parle tout autant des débats de son siècle que du nôtre. Le musée Rops à Namur – ville dont l’artiste protéiforme était originaire – propose de rentrer dans son œuvre par la porte des droits humains. Suivez le guide !

« La Grève », 1876 (eau-forte, pointe sèche)

Collection du Musée Rops, Province de Namur

Les ruelles de la capitale wallonne sont très calmes en cette froide journée d’hiver. Un petit groupe d’adultes, venu de Flémalle en train pour s’offrir une excursion d’une journée dans la capitale wallonne, chemine vers le musée Rops. Programme de la matinée : le parcours « Rops & les droits humains ». Le groupe, constitué autour d’un « projet d’équipe destiné à ouvrir les horizons » est mené par Aloïse Moffarts, psychologue pour adulte et Charline Steegen, secrétaire médicale. Toutes deux travaillent au Service de santé mentale du CPAS de Flémalle qui organise des activités ouvertes à tout.e.s pour sortir de l’isolement. Le guide du jour, Vincent Van den Branden, les attend à l’intérieur, près du comptoir de l’accueil.

À bâtons rompus

À Namur

Le parcours « Rops & les droits humains » est accessible aux groupes toute l’année sur réservation auprès du Musée Félicien Rops.

Infos et réservations

Le parcours habituel mène les visiteuses et visiteurs devant une dizaine d’œuvres qui servent de base à la discussion : Les Dames au pantin sont l’occasion de parler de la condition féminine, La Grève permet de revenir sur le plus sanglant des droits des travailleurs, La Peine de mort renvoie évidemment au droit à la vie et à la sécurité de sa personne, les Adieux d’Auteuil servent de prétexte à une discussion sur la répression de l’homosexualité : les droits surgissent partout dans les œuvres militantes de l’artiste touche-à-tout. « Rops était un précurseur ? », interroge une des dames du groupe vêtue d’un manteau rouge. « En matière de défense des droits, cela ne fait aucun doute ! » confirme le médiateur culturel.

Santé et culture, la paire défaillante

Aujourd’hui, passée la présentation générale du peintre, dessinateur, graveur, mais aussi éditeur, le guide inverse la tendance pour parler de l’engagement de l’artiste à travers les droits inaliénables âprement revendiqués à son époque. Exposée sur la façade, Pornocratès, la célèbre dame au cochon, nous parle d’esclavage et de servitude, mais aussi d’émancipation : « Avec cette femme aux yeux bandés qui se laisse porter par ses instincts et qui assume ses désirs, Rops a voulu marquer l’entrée de cette dernière dans le monde et l’avènement de la femme sacrée. Il la place à l’égale de l’homme. »

De la prostitution aux maladies vénériennes très répandues au XIXe siècle, le sujet débouche sur le droit à la santé actuel. « Aujourd’hui, les non-vacciné.e.s sont montré.e.s du droit », poursuit le guide. « Le problème sanitaire est devenu politique. Les restrictions sanitaires constituent autant d’atteintes à la liberté de circulation, à la liberté d’opinion et d’expression et aux droits culturels. Le vaccin n’est pas un devoir légal ; le médecin a pour devoir d’informer les patients sur les risques et le patient a le droit de choisir de se faire vacciner ou non. Les risques de dérives sont bien réels : la menace plane de retrier des droits censés être inaliénables aux non-vaccinés. »

La discussion se poursuit autour de la sulfureuse production éditoriale d’œuvres érotiques et sur les œuvres sataniques de Rops, pied de nez à l’emprise catholique sur les mœurs d’alors, et dévie sur les dégâts causés par le capitalisme et l’ultralibéralisme actuel. « Cela nous a quand même empêchés de rentrer dans les musées sans CST ! » lance la dame au bonnet rose et gris. Sa voisine en rouge de compléter : « Oui, alors qu’on pouvait rentrer sans problème dans les centres commerciaux… »

felicien_rops

Véronique Carpiaux et al., Rops & les droits humains, Province de Namur et Amnesty International, 2019, 52 pages.

Combat d'hier et d'aujourd'hui

Comme Félicien Rops à son époque, les militants des droits humains n’ont pas peur de dénoncer les travers de leur temps, qu’ils soient d’ordre politique, économique ou social. La visite thématique « Rops & les droits humains » et la brochure du même nom sont nées en 2008, à l’occasion des 60 ans de la Déclaration universelle des droits de l’homme », nous explique Stéphanie Dogot, co-auteure de l’édition actualisée de la brochure. « Le musée Rops a demandé à Amnesty International Belgique de se pencher sur les droits humains en choisissant des œuvres de la collection du musée. »

Ce sont donc onze œuvres qui ont été soigneusement sélectionnées, chacune renvoyant à une article de la Déclaration. Les œuvres y sont analysée, replacées dans le contexte du XIXe siècle et éclairées par un commentaire sur la situation dans le monde. Fin 2019, peu de temps après les 70 ans de la DUDH, le contenu de la brochure a été mis à jour afin de coller à l’actualité la plus récente. Le temps de lancer la visite thématique, un certain virus faisait son apparition, fermant les portes des musées et interdisant pendant de nombreux mois les visites groupées.

En parcourant la brochure ou au gré des explications de nos deux médiateurs culturels, ce qui nous saute aux yeux, tels les célèbres pantins de Félicien Rops, c’est la contemporanéité des droits défendus par l’artiste. Rops qui a exercé l’art de la caricature pour se moquer du pouvoir politique et religieux s’est pris un sacré revers avec La Médaille de Waterloo. Sa critique lithographique du régime totalitaire de Napoléon III a heurté l’opinion publique et a failli se finir dans un bain de sang. Le lien est vite fait avec l’affaire des caricatures de Mahomet. Comme on le découvre dans la brochure, « à l’époque où Rops réalise cette œuvre, les artistes et intellectuels français qui osaient à peine critiquer la politique du Second Empire étaient remis à l’ordre et parfois contraints à l’exil. La Belgique, donc la Constitution garantissait la liberté d’expression, a accueilli plusieurs de ces proscrits. » Victor Hugo en fait partie. « Pour assurer leur liberté d’opinion et de création, Rops et plusieurs de ses amis de l’Université libre de Bruxelles créent des revues telles que Le Crocodile et L’Uylenspiegel où diffuser leurs textes et dessins critiques. »

« La Médaille de Waterloo », 1858 (lithographie)

Collection du Musée Rops, Province de Namur

De façon générale, « le sujet des droits humains fait écho aujourd’hui, plus qu’on peut parfois l’imaginer », lance Vincent Van den Branden. Le fait que les droits humains restent à défendre, « c’est l’angle d’attaque de la visite », corrobore Stéphanie Dogot. « Un constat qui pousse au débat, à la réflexion et à la participation active des visiteurs : rien n’est jamais acquis, il faut toujours se battre aujourd’hui pour défendre les droits humains. Un système politique qui change peut tout remettre en question, on a pu le voir avec Donald Trump. Le XIXe siècle était mouvementé en matière de revendications sociales, mais le XXe et le XXIe le sont aussi ! »

Tendance citoyenne

« Dans la foulée des mouvements sociaux comme celui des jeunes pour le climat, on constate une réelle prise de conscience citoyenne de la part du public, qui ne vient plus seulement pour admirer les œuvres de Félicien Rops. Au-delà du point de vue artistique, elles sont devenues un support illustratif pour les questions de société. On voit de plus en plus d’instits et de profs qui viennent dans cet esprit. » En ce qui concerne le public scolaire, le parcours d’éducation culturelle et artistique inscrit dans le Pacte d’excellence favorise clairement cette tendance. Le public associatif suit également, aspirant lui aussi à une meilleure compréhension des réalités dépeintes. Car Félicien Rops reste un artiste à découvrir sous l’angle de l’engagement social et politique.

Partager cette page sur :