Face aux violences liées aux trafics de drogues, aux consommations visibles dans l’espace public et à la précarité qui touche une part croissante de la population bruxelloise, les réponses doivent être multiples : sécurité, santé, aide sociale, logement, prévention, réduction des risques. Pourtant, au moment où les besoins augmentent et où les équipes de terrain sont davantage sollicitées, les moyens consacrés à certaines de ces réponses diminuent. À Bruxelles, cette contradiction fragilise des services qui interviennent au plus près des personnes concernées, mais aussi dans les quartiers et les espaces publics où ces réalités se rencontrent. Que peut produire une politique publique qui demande davantage au terrain tout en lui donnant moins de moyens pour agir ?
La précarité ne touche pas uniquement des quartiers. Elle touche d’abord des personnes. Et elles sont de plus en plus nombreuses. Le dernier dénombrement réalisé en 2024 a recensé 9 777 personnes sans chez soi en Région bruxelloise, soit une augmentation de 24,5 % en deux ans. Près d’un millier vivaient dans l’espace public. Parmi les personnes rencontrées au sein des structures, une sur quatre était privée de droits faute de titre de séjour. Ces chiffres donnent une idée de l’ampleur des situations auxquelles les services sociaux, de santé et de proximité sont confrontés.
À cette précarité s’ajoutent l’isolement, les difficultés d’accès aux droits, les problèmes de santé, les parcours résidentiels instables, les violences et, pour certaines personnes, des consommations de drogues qui deviennent problématiques ou se tiennent dans des conditions particulièrement précaires. Tout cela ne se concentre pas dans quelques rues : cela traverse la métropole bruxelloise, même si certains espaces cumulent davantage de difficultés et deviennent, aux yeux du public, des hotspots (quartiers chauds, NDLR).
Cette concentration des difficultés a des conséquences pour les personnes qui vivent et travaillent dans ces quartiers, comme pour celles qui les fréquentent. Un quartier identifié comme hotspot risque d’être réduit à ce qui s’y passe de plus visible : trafics, violences et consommations dans l’espace public. La stigmatisation qui en découle touche pourtant les habitants, les commerçants, les familles, les personnes sans logement et toutes celles et tous ceux qui continuent d’y vivre leur quotidien. Ces espaces ont besoin de sécurité, mais aussi de services capables d’y être présents et de répondre à la diversité des réalités.
Dans ces situations, l’intervention ne commence pas toujours par une demande clairement formulée. Elle peut commencer par un accueil, une orientation ou une rencontre dans l’espace public. Ce premier lien peut ouvrir d’autres possibilités : retrouver des droits, accéder à des soins, stabiliser un logement ou reprendre pied dans un parcours.
C’est dans cet espace que s’inscrit le travail de DUNE. Depuis vingt-six ans, l’association intervient auprès de personnes usagères de drogues en situation de grande précarité, dans son lieu d’accueil comme dans l’espace public. Elle travaille avec les services de santé et d’aide sociale, les services de logement et de nombreux partenaires de terrain, tout en allant vers celles et ceux qui restent éloignés des institutions. L’objectif est de permettre aux personnes de retrouver un accès aux droits, à la santé et aux ressources dont elles ont besoin pour reprendre en main leur situation.
Ce travail repose sur une présence régulière, une équipe formée et des liens construits dans la durée. Il permet d’intervenir au contact des réalités, parfois bien avant qu’une situation ne devienne une urgence. La réduction des risques s’inscrit dans cette approche : elle ne signifie ni renoncer aux soins ni considérer une consommation ou une situation de précarité comme une fatalité. Elle part du principe qu’il faut pouvoir entrer en contact avec une personne là où elle en est, sans attendre qu’elle ait pu résoudre ses difficultés.
L’équipe de DUNE est aujourd’hui davantage mobilisée : les réalités rencontrées se complexifient et les pouvoirs publics attendent du secteur social-santé qu’il intervienne là où les tensions sont les plus fortes. C’est dans ce contexte que la Région bruxelloise a décidé de réduire les moyens consacrés au volet prévention du Plan global de sécurité et de prévention (PGSP). La politique bruxelloise de sécurité repose sur l’idée que sécurité et prévention doivent être pensées ensemble. Le PGSP soutient notamment un volet préventif largement porté par le secteur associatif : travail de rue, médiation, prévention, réduction des risques et accompagnement des personnes les plus vulnérables.
En 2026, ce maillon est pourtant fragilisé. Le nouveau volet du PGSP a entraîné une réduction importante du nombre de projets soutenus : sur les 39 projets financés en 2025, 14 ne sont pas reconduits et deux voient leur financement réduit. Les associations concernées n’ont été informées officiellement de ces décisions qu’en cours d’année. Cette décision touche notamment le champ de la réduction des risques. Modus Vivendi, qui joue un rôle central dans l’organisation de l’accès au matériel de réduction des risques à Bruxelles et dans le testing1, est fortement concerné. DUNE l’est également, avec une réduction qui affecte en particulier son travail de rue.
Pour DUNE, cette décision signifie la perte de deux postes de travail. Ce sont deux personnes en moins dans une équipe déjà fortement sollicitée, mais aussi une perte d’expertise et de liens construits au fil du temps. Lorsqu’un poste disparaît, il faut décider ce qui ne pourra plus être fait : certaines permanences seront moins fréquentes, certaines interventions ne pourront plus avoir lieu, certaines collaborations devront être réduites.
Cette décision intervient alors même que l’activité de DUNE augmente. Au CLIP, le service d’accueil de DUNE, la file active dépassait 1 400 personnes en 2025. Les accueils du soir sont passés de 3 816 en 2021 à 11 484 en 2025. Ces chiffres ne signifient pas que toutes ces personnes ont les mêmes besoins. Ils démontrent que les lieux de proximité accueillent davantage de personnes et doivent aussi répondre à des besoins toujours plus divers. Cette augmentation de l’activité rend d’autant plus importante la présence des travailleuses et travailleurs sociaux, notamment dans les secteurs identifiés comme des hotspots. Dans ces quartiers, les trafics et les violences peuvent renforcer les tensions dans l’espace public. Pourtant, les personnes qui y vivent ne sont pas responsables de ce qui s’y passe. Elles en subissent les conséquences : sentiment d’insécurité, regard extérieur négatif sur leur quartier, difficultés pour les commerces et pour la vie quotidienne.
Répondre à ces réalités suppose plusieurs leviers : lutter contre les réseaux criminels et les violences, garantir la sécurité des personnes, maintenir une présence sociale et sanitaire, prévenir les situations qui risquent de s’aggraver et permettre aux personnes éloignées des institutions de retrouver un accès aux droits et aux services. Pour les personnes vulnérabilisées, l’insécurité se combine avec l’absence de logement, l’éloignement des droits et des soins et l’instabilité des parcours. Les réponses de sécurité doivent donc s’articuler avec des réponses sociales, sanitaires et préventives.
C’est aussi ce que signifie « prévenir ». Ce n’est pas promettre qu’un problème disparaîtra. Ce n’est pas empêcher toute consommation de drogues ni nier les trafics, les violences ou les difficultés qui peuvent les accompagner. C’est intervenir suffisamment tôt pour qu’une situation ne devienne pas plus grave qu’elle ne l’est déjà : maintenir un lien avec une personne qui s’éloigne des institutions, repérer une situation de violence, éviter qu’un problème de santé ne devienne une urgence, permettre de retrouver une stabilité, un logement ou une activité.
Le paradoxe est là : les services qui travaillent directement avec les personnes doivent répondre à des besoins croissants dans un contexte marqué par les violences, la précarité et les tensions dans l’espace public, tandis que les moyens qui permettent de les faire fonctionner diminuent. Une réduction de moyens ne fait pas disparaître les besoins. Elle peut déplacer le moment et le lieu de leur prise en charge. Une difficulté non repérée à temps peut réapparaître dans un service d’urgence, un hôpital, un service social, une maison de justice, une prison ou dans la rue, où elle peut devenir plus difficile à résoudre.
Une équipe de rue ne se constitue pas en quelques semaines. Une relation de confiance ne se décrète pas. Une connaissance fine d’un territoire ne s’acquiert pas du jour au lendemain. Une compétence qui disparaît avec un poste supprimé ne revient pas automatiquement lorsque les moyens réapparaissent. La continuité est une condition de l’efficacité. En 2026, cette continuité a été mise à mal par des mois d’incertitude. Les associations concernées ont attendu leurs financements pendant une grande partie de l’exercice, alors que des crédits provisoires avaient été votés. En juillet, plusieurs structures ont appris par la presse que des projets seraient supprimés ou fortement réduits, avant les informations officielles sur les conséquences.
Face aux trafics, aux violences, aux consommations visibles et à la précarité, aucune réponse ne peut suffire seule. La sécurité est nécessaire, mais elle ne remplace ni le soin, ni l’aide sociale, ni le logement, ni la prévention, ni la réduction des risques. La question est donc aussi celle de la cohérence des politiques publiques : peut-on demander davantage au secteur social-santé au moment même où les moyens qui lui permettent d’agir diminuent ? Réduire les moyens ne réduit pas les besoins. Cela risque surtout de rendre leur prise en charge plus tardive, plus difficile et, potentiellement, plus coûteuse.
- Analyse du contenu et du dosage des composants contenus dans les produits psychotropes en circulation afin de réduire les risques liés à leur consommation, NDLR. ↩︎