Le 18 avril 2026, Alex Karp, cofondateur de Palantir Technologies, fait publier vingt-deux thèses tirées de son dernier livre sur le compte X du groupe. Il y réclame le réarmement de l’Allemagne et du Japon ainsi qu’un service militaire universel aux États-Unis. Arnaud Miranda et Gilles Gressani y décryptent deux jours plus tard, dans Le Grand Continent, le plan d’un Occident technofasciste1. Pour celles et ceux qui emploient le mot depuis le retour au pouvoir de Trump, la publication ressemble à un aveu. Palantir équipe des polices européennes et le service public de santé britannique : l’entreprise signe désormais de son propre logo la doctrine que ses critiques lui prêtaient. En décembre 2025, l’autrice de ces lignes soutenait dans un article de la Fondation Jean-Jaurès que le « technofascisme » agissait comme une loupe mal orientée. Le mot grossit la figure du tyran et laisse dans le flou les contrats et les serveurs par lesquels nous sommes gouvernés. Le manifeste de Karp invite à rouvrir le dossier et à instruire le procès du mot, en commençant par sa défense.
Plaidoyer pour un mot
Les journalistes français Nastasia Hadjadji et Olivier Tesquet ont placé le terme dans le sous-titre de leur enquête Apocalypse Nerds. Comment les technofascistes ont pris le pouvoir2. Ils rappellent que le fascisme ne tombe jamais d’un ciel serein et qu’une menace se nomme avant d’avoir abouti. Leur livre décrit des élites technologiques décidées à défaire l’État social pour n’en garder que la fonction répressive confiée à leurs entreprises. L’année écoulée leur a fourni des preuves. Aux États-Unis, des agents de la police de l’immigration identifient les passants par reconnaissance faciale avec leur téléphone. Le 23 décembre 2025, le département d’État américain a interdit de séjour l’ancien commissaire européen Thierry Breton et quatre autres Européens accusés de censure pour avoir défendu le règlement européen sur les services numériques3. Quand un gouvernement sanctionne des individus parce qu’ils ont participé à l’élaboration de règles et que des patrons de la tech publient des programmes relatifs à la civilisation, le terme « fascisme » ne relève plus de l’outrance. Le sociologue français Irénée Régnauldrecense dans La sommation technologique4 les relais français de cette droite technologique. Il emploie lui-même le terme, tout en admettant qu’il sert d’abord à dénoncer. Une dénonciation a sa place dans le débat public, pourvu qu’elle vise la bonne cible.
La nostalgie d’un visage
Le 17 octobre 2026, des centaines de milliers de personnes sont descendues dans la rue en France à l’appel d’une mobilisation lancée sur TikTok, sans syndicat ni porte-parole. Dans les jours qui ont suivi, l’entourage du Premier ministre a mis en cause La France insoumise, le parti de gauche radicale de Jean-Luc Mélenchon ainsi que l’ultragauche. Les agents chargés des ingérences étrangères ont cherché en vain une main extérieure. Gouvernants et critiques du technofascisme partagent ce réflexe qui consiste à donner un visage à ce qu’ils ne comprennent pas. Le mot rapporte une emprise diffuse à une figure connue, celle du chef armé d’une doctrine, au prix de plusieurs contresens.

Les fascistes italiens et Mussolini ont marché sur Rome en octobre 1922 en vue de bâtir un État total. Palantir se contente de connecter ses logiciels aux fichiers d’une administration, mais une fois installés, les coûts de sortie sont si élevés que ses clients préfèrent les conserver malgré les scandales. Le terme « technofascisme » confond un régime qui se conquiert avec une infrastructure qui se loue. La riposte la plus sérieuse au manifeste a d’ailleurs pris la forme d’une clause : le ministre britannique d’État à la science, à la recherche et à l’innovation Patrick Vallance a promis de l’activer pour sortir le service public de santé de son contrat avec Palantir au printemps 20275.
En France, des milliers d’étrangers attendent leur titre de séjour devant l’écran de l’Administration numérique pour les étrangers en France (ANEF), la plateforme numérique des préfectures. Aucun fonctionnaire n’a décidé de les faire patienter, mais leurs dossiers restent coincés dans un logiciel saturé. Parler de technofascisme revient alors à prêter une intention à ce qui relève souvent de la panne. Le mot oublie aussi la part que nous y prenons : d’un clic sur « tout accepter » ou d’une mise à jour installée la nuit. Cette tutelle obtient par le confort d’utilisation l’adhésion que les régimes du XXᵉ siècle arrachaient par la peur. L’étiquette rassure en désignant un ennemi à renverser et ses usagers retombent dans le travers qu’ils reprochent aux complotistes, celui de chercher un maître derrière chaque contrainte.
Nommer pour donner prise
En mai 2017, la dessinatrice, autrice de bande dessinée et ingénieure en informatique française Emma (connue sous le pseudonyme Emma Clit) publie sur Facebook « Fallait demander ». La bande dessinée raconte l’histoire d’une femme débordée à qui son compagnon répond, quand elle craque, qu’il suffisait de lui demander6. La sociologue française Monique Haicault avait parlé de charge mentale dès 19847. Mais il a fallu une bande dessinée partagée plus de 200 000 fois pour que cette fatigue cesse de passer pour un trait de caractère et que des couples en discutent à table.
L’historien italien Enzo Traverso jugeait un concept politique à sa capacité d’équiper une société pour penser et agir8. À cette aune, « technofascisme » sonne l’alarme mais n’appelle pas de réponse. Il désigne à des citoyens un adversaire lointain alors qu’ils n’ont affaire qu’à des formulaires et à des identifiants. L’indignation contre Peter Thiel, milliardaire canado-américano-allemand, cofondateur de Palantir et grand financier de la droite trumpiste, ne communique rien à l’allocataire dont le dossier attend un code de vérification. Cette indignation ne parle pas davantage aux patients français dont les données de santé dorment sur des serveurs de Microsoft. Ni l’un ni les autres n’y trouvent de quoi contester ce qui organise leurs vies.
Une servitude sans maître
Vers 1548, le jeune Étienne de La Boétie s’étonnait que des peuples entiers supportent un tyran qui ne tenait sa puissance que d’eux. Il leur indiquait la sortie : « Soyez résolus de ne servir plus et vous voilà libres »9. La « servitude volontaire » dont il parlait supposait un maître identifiable et un consentement qu’il suffisait de ne plus accepter. Qui doit déclarer ses revenus ou toucher une allocation passe désormais par un compte en ligne, faute de guichet, et la sujétion tient à l’impossibilité pratique de faire autrement. La note de l’autrice de ces lignes, publiée en décembre 2025 et intitulée « Technofascisme : quand la peur du totalitarisme empêche de voir le pouvoir des infrastructures »10, proposait d’appeler cet état « infra-servitude » parce que la contrainte travaille sous la surface, au sein des codes des logiciels et dans les petites lignes des contrats. Cette contrainte prend l’apparence de simples conditions d’utilisation. Elle procède par des gestes d’allure technique : standardiser les outils d’un ministère à l’autre, rendre les données faciles à déplacer à l’intérieur d’un écosystème mais difficiles à en faire sortir et assurer une maintenance qui garantit la stabilité en échange d’une délégation permanente.
En 1840, Alexis de Tocqueville imaginait déjà pour les démocraties un pouvoir « absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux »11 qui amollit les volontés plutôt que de les briser. Il confiait encore le rôle du tuteur à l’État. L’infra-servitude, quant à elle, conserve la tutelle mais répartit le tuteur entre des fournisseurs privés et des normes techniques. À l’Université libre de Bruxelles, le philosophe Thomas Berns a décrit avec la juriste Antoinette Rouvroy une « gouvernementalité algorithmique », c’est-à-dire une manière de diriger les conduites qui anticipe les comportements au lieu de les interdire. Berns a montré qu’elle ôte à ceux qu’elle encadre jusqu’à la possibilité de lui désobéir12. L’infra-servitude prolonge le travail en descendant d’un étage, vers les serveurs que loue un ministère et vers le pays de leur propriétaire.
Le 17 octobre 2026, lycéens et automobilistes ont désobéi malgré tout. Ils se sont donné rendez-vous sur une application que ni la police ni le renseignement ne savaient lire, preuve que les outils de la sujétion peuvent aussi servir la révolte13. Personne, en revanche, ne manifeste contre les interfaces de programmation, ces protocoles invisibles qui relient les logiciels entre eux. Leur colère s’est fixée sur le prix des carburants et les professeurs absents, ce qu’ils pouvaient voir et chiffrer d’un pouvoir qui s’exerce ailleurs.

Sous la douceur de l’étau
En mai 2025, des journalistes d’Associated Press révèlent que Karim Khan, procureur de la Cour pénale internationale (CPI), ne peut plus ouvrir sa messagerie Microsoft. Visé par des sanctions américaines, il a dû se replier vers l’entreprise technologique suisse Proton14. Brad Smith, le président de Microsoft, assure que son groupe n’a jamais coupé les services de la Cour. Les équipes de la CPI préparent depuis le passage à OpenDesk, suite bureautique allemande qui intègre une sélection de logiciels collaboratifs de type open source visant à renforcer la souveraineté numérique. La note que nous avons rédigée en 2025 distinguait le projet technofasciste, idéologique et bruyant de l’infra-servitude diffuse et sans auteur. L’affaire du procureur décrite ci-devant brouille cette frontière. Un étau garde sa douceur tant que personne ne tourne la poignée ; cette poignée appartient à qui possède le serveur comme au gouvernement auquel il doit obéir.
Une dépendance acceptée par commodité peut alors devenir, du jour au lendemain, l’arme d’un projet politique. Le verdict cible les cofondateurs de Palantir et tous ceux qui voudraient tenir la poignée. L’étau, quant à lui, a été fabriqué par nos sociétés. Celles-ci peuvent encore le desserrer en glissant une clause de sortie dans chaque marché public ou en publiant la liste des fournisseurs dont dépendent les administrations. Ces gestes font moins de bruit qu’un manifeste, mais ils fournissent aux citoyens des textes à voter et à contester, ce que l’indignation ne leur offre pas. À Bruxelles, où ont été écrites les règles qui ont valu à Thierry Breton son interdiction de séjour aux États-Unis, des commissaires européens proposent aujourd’hui d’assouplir le règlement général sur la protection des données (RGPD) au nom de la simplification15. La loupe trouvera davantage à identifier dans les contrats que nous acceptons sans les lire que dans le visage du tyran.
- Arnaud Miranda et Gilles Gressani, « Le manifeste de Palantir pour la domination », mis en ligne sur www.legrandcontinent.eu, 20 avril 2026. ↩︎
- Nastasia Hadjadji et Olivier Tesquet, Apocalypse Nerds. Comment les technofascistes ont pris le pouvoir, Quimperlé, Divergences, 2025, 200 p. ↩︎
- Mathilde Saliou, « Cinq Européens dont Thierry Breton interdits d’entrée aux États-Unis », mis en ligne sur www.next.ink, 24 décembre 2025. ↩︎
- Irénée Régnauld, La sommation technologique. Au temps des catastrophes, Paris, La Fabrique, 2026, 208 p. ↩︎
- Darie Nani, « Palantir Is About To Lose Its NHS Contract Because Alex Karp Cannot Keep His Mouth Shut », mis en ligne sur www.sovereignmagazine.com, 22 avril 2026. ↩︎
- Depuis « Fallait demander » a été éditée dans Emma, Un autre regard, t. 2, Paris, Massot, 2017, 112 p. ↩︎
- Monique Haicault, « La gestion ordinaire de la vie en deux », dans Sociologie du travail, no 3, 1984. ↩︎
- Enzo Traverso (dir.), Le totalitarisme. Le XXᵉ siècle en débat, Paris, Seuil, coll. « Points Essais », 2001, 923 p. ↩︎
- Étienne de La Boétie, Discours de la servitude volontaire ou Le contr’un, rédigé vers 1546-1548 et publié post mortem en latin en 1574 et ensuite en français en 1576. ↩︎
- Lennie Stern, « Technofascisme : quand la peur du totalitarisme empêche de voir le pouvoir des infrastructures », mis en ligne sur jean-jaures.org, 4 décembre 2025. ↩︎
- Alexis de Tocqueville (1805-1859), « De la démocratie en Amérique », t. II, Paris, Charles Gosselin, 1840, IVᵉ partie, chap. 6. ↩︎
- Antoinette Rouvroy et Thomas Berns, « Gouvernementalité algorithmique et perspectives d’émancipation », dans Réseaux, no 177, 2013 et Thomas Berns, Gouverner sans gouverner. Une archéologie politique de la statistique, Paris, PUF, 2009, 168 p. ↩︎
- Lennie Stern, « 17 octobre : apprendre à anticiper en ligne les mobilisations sociales devient urgent pour l’État », mis en ligne sur www.nouvelobs.com, 22 octobre 2026. ↩︎
- Tjitske Lingsma, « Comment les sanctions peuvent être une arme technologique américaine contre la CPI », mis en ligne sur www.justiceinfo.net, 19 mars 2026. ↩︎
- « Omnibus numérique européen : un risque pour la protection des droits numériques des citoyens », rapport d’information no 626, mis en ligne sur www.senat.fr, 13 mai 2026. ↩︎
