Espace de libertés · le magazine du Centre d'Action Laïque

Vous dites ?

Ils ont peur de leur avenir : et nous, avons-nous peur de les écouter ?

Alain Moriau · Président de la Fédération laïque de l’Aide à la Jeunesse (FLAJ)

Depuis plusieurs jours, des milliers de jeunes de la Fédération Wallonie-Bruxelles descendent dans la rue pour protester contre les réformes de l’enseignement portées par la ministre de l’Éducation Valérie Glatigny. Ils ne manifestent pas par plaisir de contester. Ils expriment une inquiétude profonde : celle de voir leur avenir se rétrécir.

Photo © Mehdi Toukabri

Les jeunes voient les difficultés de leurs familles s’aggraver, les inégalités se creuser, leurs enseignants s’épuiser et les économies s’accumuler dans l’enseignement. Ils craignent que l’accès aux études et à la réussite dépende davantage encore des moyens financiers de chacun. Leur colère mérite une réponse politique, pas un jugement sur leur âge.


Donner la parole, c’est former des citoyens


Depuis plus de vingt ans, dans le milieu de l’Aide à la jeunesse et de l’accrochage scolaire, j’ai rencontré des milliers de jeunes confrontés à l’échec, au décrochage, à la précarité ou au sentiment de ne compter pour personne. Leur première demande est souvent simple : être écoutés, respectés et reconnus. Je pose souvent cette question : comment peut-on demander à un jeune d’être citoyen si on ne lui reconnaît pas le droit à la parole ? Manifester, débattre et contester pacifiquement sont des actes citoyens. Ces élèves interrogent des choix qui engagent leur vie. Au lieu de les considérer comme des perturbateurs, nous devrions saluer leur volonté de participer à la démocratie. N’est-ce pas aussi une mission de l’école ?

À la Fédération laïque de l’Aide à la jeunesse, nous défendons la liberté de conscience, le libre examen, l’égalité des droits et l’émancipation. Ces principes perdent leur sens si les conditions matérielles empêchent certains jeunes de choisir leur avenir. L’école ne peut se résumer à une ligne budgétaire. Elle aide à apprendre et à se construire. Elle est aussi un rempart contre l’exclusion et le décrochage. Économiser aujourd’hui sans mesurer les conséquences sociales, c’est risquer de briser des parcours demain.


L’émancipation n’est pas une dépense superflue


Les violences commises en marge de certaines manifestations ne peuvent être cautionnées. Elles ne doivent pas discréditer des milliers d’élèves qui s’expriment pacifiquement. À la FLAJ, nous souhaitons que la prévention prenne le pas sur la répression. Nous pensons que des éducateurs présents dans les rues seraient plus efficaces pour prévenir les violences que des policiers chargés de les réprimer. Plutôt que de chercher à museler ces jeunes, commençons par les écouter.

Ces jeunes ne demandent ni une école sans exigences ni un avenir garanti. Ils veulent les moyens de réussir et le droit de participer aux décisions qui les concernent. Les écouter suppose une concertation sincère et la possibilité de revoir les mesures qui accentuent les inégalités. Dans un monde traversé par les crises, les conflits et la montée des extrémismes, la jeunesse a déjà bien des raisons de douter. Ne faisons pas de son éducation une variable d’ajustement.

La FLAJ défend une école qui accompagne plutôt qu’elle n’exclut, qui émancipe plutôt qu’elle ne trie. Une jeunesse qui manifeste n’est pas une jeunesse perdue. C’est une jeunesse qui refuse de renoncer. Ce qui devrait nous inquiéter, ce ne sont pas les images des jeunes descendus dans la rue pour défendre leur avenir. C’est le jour où ils ne croiront plus suffisamment en la démocratie pour le faire.