Espace de libertés · le magazine du Centre d'Action Laïque

Au travail, les travailleurs !

Vincent Dufoing · Directeur « Projets communautaires » du Centre d’Action Laïque

Le travail, c’est quelque chose qui permet de garder ou de gagner de la dignité. Quelqu’un qui travaille, il a une autonomie, une liberté.  »

Les points forts de ce livre


  • Présentation d’une grande quantité de données liées aux conditions de travail et à leur avenir
  • Procédés scénaristiques originaux
  • Dessin clair, expressif et fluide

→ Documentaire-fiction aussi sérieux qu’amusant

Les bémols


  • Entrée dans le procédé poétique et onirique un peu laborieuse
  • Beaucoup d’informations qui peuvent saturer l’esprit
  • Point de vue des élites (décideurs et entrepreneurs), tonalité très orientée vers l’innovation, la motivation et la réussite (vision libérale du travail)
  • Pas de réflexion approfondie sur le travail en dehors d’un « capitalisme réinventé »

Les scénaristes Muriel Pénicaud, ancienne ministre française du Travail, et Mathieu Charrier, journaliste et responsable de la programmation à la Cité de la BD d’Angoulême, et le dessinateur Nicoby proposent une bande dessinée originale qui traite un sujet complexe : l’avenir du travail et, plus particulièrement, de ses conditions. Il est expliqué à une adolescente, Soraya, qui doit réaliser une étude scolaire sur cette thématique. Le trio a choisi d’explorer l’avenir du travail de manière assez poétique, voire onirique : ils mettent en scène une Soraya qui se rend au brunch de retraite de sa grand-mère Catherine. Cette dernière, après avoir gravi plusieurs échelons professionnels au sein de l’usine Pépin Malin (une usine de parapluies), y a terminé sa carrière comme directrice des ressources humaines. Ce brunch est l’occasion pour Soraya de rencontrer de différentes manières treize personnalités en relations de sa grand-mère et de les interroger sur leur vision du futur du travail. Ces rencontres répondent à des mécanismes scénaristiques et visuels originaux tels que l’apparition d’une personnalité sortant d’une affiche murale ou une autre s’exprimant à travers un smartphone, allant jusqu’à la téléportation de protagonistes sur différents lieux de travail.

Les treize personnalités – bien vivantes – que Soraya rencontre ont indirectement collaboré à la rédaction de cette BD. Elles proviennent de secteurs variés et présentent des profils différents mais complémentaires : de Christine Lagarde, présidente de la Banque centrale européenne, à Philippe Martinez, patron de la CGT, en passant par Benoît Barzin, PDG du Groupe Saint-Gobain et Sophie Bellon, président de Sodexo.

Toute une série de thématiques sont abordées successivement au gré des rencontres pilotées par la grand-mère de Soraya : l’incertitude actuelle qui plane sur le monde du travail, les promesses de lentes transformations de celui-ci, la nécessité de trouver du sens à ce qu’on fait professionnellement, la nécessité de l’égalité femmes-hommes, la montée inexorable de l’IA qui présente des avantages et des inconvénients, etc.

Les auteurs insistent à raison sur l’IA qui va faire disparaître certains métiers au bénéfice de nouveaux, à l’exception des métiers artisanaux qui vont être peu touchés par cette évolution. Au contraire du monde médical, de l’industrie agroalimentaire ou de la construction automobile, pour ne citer qu’eux, qui en retirent déjà beaucoup de profit en matière d’efficacité, de vitesse et de précision. D’une manière générale, l’IA est envisagée comme un outil qui va permettre de rendre du temps à l’humain tant dans sa vie professionnelle que privée, en supprimant beaucoup de tâches répétitives et rébarbatives et en permettant à chacun d’avoir accès à des services sur mesure. Les aspects négatifs liés à l’IA ne sont évidemment pas oubliés : perte d’emplois, augmentation de l’anonymat professionnel, stress lié à son apprentissage et à son utilisation par certaines personnes, augmentation du sexisme et du racisme si les algorithmes ne sont pas assez encadrés par l’humain, moindre accès pour les pays pauvres, nécessité que l’humain en garde les commandes, etc.

Au milieu de ces interactions, les auteurs et l’illustrateur proposent un voyage documentaire dans le temps à la rencontre de celles et ceux qui ont fait évoluer positivement le monde du travail. Ce rappel est salutaire car il permet d’identifier le fil historique qui a permis au travail de devenir plus respectueux de l’humain : liberté d’entreprendre, santé au travail, interdiction du travail des enfants, abolition de l’esclavage, création des syndicats, accès des femmes, Sécurité sociale, mesures pour favoriser l’égalité femmes-hommes, semaine des 35 heures, etc.

Au fil des autres rencontres de personnalités actuelles liées au monde du travail, Soraya reçoit des informations sur la nécessité de rendre le monde du travail plus inclusif, procédure qui s’avère plus efficace que l’imposition de quotas. Elle apprend que le monde de la construction nuit gravement à l’environnement car il est coupable à lui seul de 40 % des rejets de CO2 dans l’atmosphère. Il lui est également démontré l’utilité de l’application de la responsabilité sociétale des entreprises (RSE) qui se présente comme un processus permanent et volontaire d’amélioration des considérations d’ordre social, environnemental et économique dans la gestion globale de l’entreprise.

Plusieurs interlocuteurs de Soraya insistent sur le caractère nécessaire de l’égalité femmes-hommes car les inégalités et les violences faites aux femmes sur leur lieu de travail, liées à la prédominance du machisme au sein de notre société, sont déterminantes pour la qualité du travail. Soraya prend aussi conscience du fait que 160 millions d’enfants travaillent encore dans le monde. Pour ce faire, et pour beaucoup d’autres situations, il lui est spécifié que tous les syndicats devraient fonctionner impérativement de manière démocratique, ce qui n’est malheureusement pas toujours le cas.

L’un des grands enseignements délivrés à Soraya est la nécessité primordiale de donner du sens au travail. Les pistes énoncées ne manquent pas : transition écologique à mettre en œuvre au sein des entreprises, prise en compte par ces dernières des adaptations rendues nécessaires par le dérèglement climatique, accompagnement adéquat des métiers en transition, interventions plus grandes des salariés dans les prises de décisions qui les concernent, formation professionnelle adaptée à la réalité du monde du travail, etc.

Dans cette réflexion tout entière vouée à l’amélioration du travail, l’auto-entrepreneuriat, un des bras armés du tout au capitalisme, est vertement critiqué – ce qui est assez étonnant : Soraya y apprend que le sentiment de liberté est un incitant insidieux à devenir un auto-entrepreneur qui ne bénéficiera pas des mêmes droits et de la même protection sociale que les salariés. Il s’agit de la seule remise en question du travail présente dans l’ouvrage. On peut trouver regrettable que le scénario ne laisse aucune place à une réflexion plus globale sur la notion de travail et sur le capitalisme, ce qui aurait permis au propos de moins verser dans une vision libérale unilatérale.

Soraya apprend enfin que le management doit être basé sur la confiance et la bienveillance à l’égard des salariés, source de moins d’absentéisme, de plus d’épanouissement et de satisfaction des clients et que les salaires des différents protagonistes des entreprises doivent répondre à un principe d’équité. Le télétravail, très en vogue actuellement, n’est pas oublié : il est considéré comme positif pour la production mais négatif en matière d’innovation, de lien social et de sentiment d’appartenance.

En guise de conclusion, trois conseils sont donnés aux jeunes : s’informer en remontant à la bonne source, être passionné par son job au lieu d’y être contraint, et prendre du plaisir à assurer un travail qui corresponde à leurs attentes. Il s’agit évidemment d’une vision assez « idyllique » qui délaisse la contrainte « alimentaire » qui s’impose souvent. Beaucoup de jeunes – et de moins jeunes ! – n’ont pas toujours le choix : travail ne rime clairement pas toujours avec épanouissement.

La BD se termine par un clin d’œil : la grand-mère de Soraya, qui a transmis à sa petite fille tant d’explications et de conseils sur le travail, trouve sa vie dépourvue de sens dès ses premiers jours de retraite. C’est à Soraya de lui conseiller d’occuper positivement son temps en devenant bénévole dans le secteur associatif !

D’une manière générale, cette BD est construite sur un scénario intelligent qui permet au lecteur de prendre conscience de tout ce qui interfère avec le monde du travail d’aujourd’hui et de demain. Elle exige une attention soutenue de par la grande quantité de données qu’elle contient, les dessins et les phylactères de Nicoby n’enlèvant en rien la densité de ces données par rapport à une livre « classique ». Beaucoup de bons croquis ne valent pas vraiment mieux qu’un long discours, serait-on même tenté d’écrire. Parce qu’il constitue néanmoins un bon catalogue de données qui doivent par ailleurs bénéficier d’une exploitation pédagogique, nous conseillerions Travailler demain aux enseignants et aux jeunes à partir de 15 ans.

Muriel Pénicaud, Mathieu Charrier et Nicoby, Travailler demain. Le futur du travail vu par 13 personnalités, Glénat, Grenoble, 2025, 144 pages.