Le 9 juin dernier, la laïcité organisée en Flandre et à Bruxelles1 a fêté son jubilé de diamant. Il y a tout juste soixante ans, l’association de fait Unie Vrijzinnige Verenigingen (UVV) voyait le jour. Cinq ans plus tard, elle devenait une ASBL, connue depuis quinze ans sous le nom de deMens.nu. Dans ce petit pays qu’est la Belgique, la situation est unique : la communauté non confessionnelle est reconnue et financée par l’État en tant que courant philosophique. Mais le monde dans lequel ce groupe continue d’évoluer n’est plus celui de 1966. Depuis, bien des choses ont changé : il suffit de penser à l’année 1968 qui, avec les événements de Mai-68, a été sans doute une année encore plus mémorable.
Intéressons-nous à ces changements du point de vue des humanistes laïques, en mettant en avant deux idées clés émises par d’anciens présidents de l’UVV et de l’Humanistisch Verbond (HV) dans la publication Humanisme in de samenleving de 1994. Sylvain Loccufier, ancien président du HV, affirme à juste titre que les humanistes laïques ne veulent pas seulement vivre au sein de la société, mais aussi l’orienter et la réorienter. Sonja Eggerickx, ancienne présidente de l’UVV, met quant à elle l’accent sur la nécessité de maximiser la capacité d’agir. Intuitivement, nous savons bien sûr que notre société a connu une profonde réorientation au cours des soixante dernières années et que la capacité d’action des individus s’est accrue. Ce n’est pas pour rien que L.P. Hartley a écrit : « Le passé est un pays étranger ; là-bas, on fait les choses différemment »2.
Un monde en mutation
Arrêtons-nous d’abord un instant sur ce que les jeunes générations d’aujourd’hui considèrent comme allant de soi. Une morale sexuelle libérée, accompagnée des connaissances et de l’utilisation des moyens de contraception qui vont de pair. Eh bien, ce n’était pas le cas en 1966. Le secteur culturel subventionné dont bénéficient également les organisations laïques n’existait pas non plus en 1966. Le droit des femmes à ouvrir leur propre compte bancaire et à percevoir des allocations en cas de chômage. Pas plus. Le droit à l’avortement – limité selon les normes internationales – pour mettre fin à une grossesse non désirée. Vous l’avez deviné : pas en 1966. La prise en compte du point de vue des enfants dans les débats politiques et sociaux, soutenue par un Commissariat aux droits de l’enfant. Encore une fois, pas en 1966. La possibilité pour les adultes peu scolarisés d’apprendre à lire et à écrire afin de pouvoir participer pleinement à la société. Inexistante. L’égalité des droits pour les personnes LGBTQIA+. Pas encore. La possibilité pour les parents en désir d’enfant de recourir à la procréation médicalement assistée. Même pas en rêve. Et bien sûr, l’usage de droits en tant que patient et du droit – ici aussi encore très limité – à choisir soi-même la fin de sa vie. En 1966, il n’en était évidemment pas question.

Cette énumération n’est bien sûr pas exhaustive. Elle est en revanche symbolique. Chaque élément de cette liste partage avec les autres une caractéristique : au cours des soixante dernières années, le mouvement laïque néerlandophone – l’UVV et ses associations membres – s’est mobilisé et a fait pression pour que les droits dont nous jouissons aujourd’hui soient ancrés dans la société et s’imposent pour chacun d’entre nous. Sans pour autant pouvoir revendiquer la paternité de ces nouveaux droits – ce qui ferait violence à la vérité historique qui est complexe –, des actions ont été menées à partir d’une vision du monde « centrée sur l’humain », critique et empathique, soutenant à la fois le progrès scientifique, la dignité humaine et la liberté de choix.
Six décennies de combat pour les droits
À cet égard, il est intéressant de feuilleter d’anciens numéros de deMens.nu Magazine, d’Antenne (l’ancien magazine de l’UVV), de Het Vrije Woord (magazine de la HV) ou encore de bulletins laïques locaux. Comme une capsule temporelle : un aperçu de cet « autre monde » dans lequel de nombreux bénévoles et collaborateurs rémunérés se sont engagés à la poursuite d’un idéal : un monde où les gens peuvent être libres.
Voici quelques exemples à titre d’illustration. Commençons par deux événements de 1962, quelques années donc avant 1966. Les philosophes Jaap Kruithof et Jos Van Ussel – ce dernier étant le premier sexologue de Flandre dont le travail reste inégalé – ont publié, dans le sillage des rapports américains de Kinsey, le livre Jeugd voor de muur (La jeunesse face au mur) sur la sexualité des étudiants de l’Université d’État de Gand. L’accueil réservé par la communauté catholique a été loin d’être compréhensif, ce qui a entrainé une condamnation par les médias nationaux. La même année, le procès Softenon s’est déroulé à Liège au cours duquel la famille Coipel-Vandeput a été acquittée après avoir mis fin à la vie de leur fille née avec de nombreuses de malformations. Les médias ont présenté cette affaire comme un procès lié à l’euthanasie, où les opinions laïques et catholiques s’opposaient diamétralement.
La morale sexuelle libre a longtemps été réprimée, comme en témoigne la pénalisation officielle de l’éducation sexuelle sous toutes ses formes, jusqu’à l’abrogation de la loi [du 20 juin 1923 réprimant la provocation à l’avortement et la propagande anticonceptionnelle, NDLR] en 1973. J’ai moi-même interviewé un jour un professeur d’éthique non confessionnelle à la retraite qui, avant 1973, enseignait cette matière et avait égaré un préservatif. Il s’ensuivit une chasse au trésor dans la classe car, officiellement, l’éducation sexuelle n’était pas abordée en cours. Une « petite histoire » mais un bel aperçu de cet autre monde qu’est le passé.
En ce qui concerne les personnes LGBTQIA+, l’histoire belge est peut-être un peu plus sujette à un « flou artistique ». Il n’y a pas eu de poursuites officielles, mais tout de même. Jusqu’au milieu des années 1980, il fallait avoir 18 ans pour être considéré comme ayant la capacité d’agir dans le cadre d’une relation homosexuelle, alors que pour les relations hétérosexuelles, cet âge était fixé à 16 ans. De plus, ce n’est que vers les années 1970 que l’homosexualité a cessé d’être considérée comme un trouble mental. Un long chemin a été parcouru jusqu’à la légalisation du mariage homosexuel en 2003.
C’est encore dans les années 1970 que l’on assiste au déploiement du secteur culturel subventionné, dont font également partie les organisations laïques néerlandophones. Citons notamment le financement des premiers centres (de rencontre) laïques ainsi que la reconnaissance d’organisations dans le domaine socioculturel. N’oublions pas non plus, bien sûr, les années 1981, 1993 et 2002. Celles-ci ont vu s’accomplir la reconnaissance et le financement de la laïcité comme philosophie non confessionnelle telle que nous la connaissons aujourd’hui, avec l’UVV comme organisation faîtière néerlandophone, sous l’égide du Conseil central laïque, représentant la communauté non confessionnelle au niveau fédéral.

Les derniers exemples que nous citerons ici sont tous tirés d’une décennie qui a peut-être apporté le plus de libertés par rapport aux cinq précédentes : sous les gouvernements qui ont pris les rênes du pouvoir à la fin du siècle dernier, dont les chrétiens-démocrates ne faisaient pas partie, bien des choses ont changé. Les droits et le point de vue de l’enfant ont trouvé un porte-parole avec la création du Commissariat aux droits de l’enfant en 1997. La cohabitation légale pour les couples hétérosexuels et homosexuels a été réglementée en 1999. À partir de 2002, les cours de néerlandais sont devenus obligatoires pour les personnes en cours d’intégration, les travailleurs immigrés n’ayant été considérés comme des citoyens à part entière que bien trop tard. En 2002 ont suivi les lois sur l’euthanasie, les droits des patients et les soins palliatifs. À partir de 2003, une loi anti-discrimination a été adoptée et la procréation médicalement assistée a enfin été prise en charge par les caisses d’assurance maladie après la fixation en 1999 de normes de qualité pour les centres de fertilité. Et en 2006, l’adoption par les couples de même sexe est devenue une possibilité légalement reconnue.
Une année marquée au fer rouge est 1990, celle de la loi dépénalisant partiellement l’avortement. Cette loi reste la seule votée en Belgique à la majorité variable et qui, de surcroît, a fait du pays un royaume sans roi pendant 36 heures. Par rapport aux autres pays, la Belgique a tardé à dépénaliser l’avortement. Et ce vote a également entraîné un gel de tous les dossiers éthiques au niveau politique jusqu’à la fin des années 1990.
Continuer la lutte
Parmi les évolutions mentionnées ci-dessus, lesquelles considérez-vous comme des droits acquis ? Après avoir lu cet article, vous pourriez peut-être conclure que nous avons progressé au cours des soixante dernières années. Est-ce vraiment le cas ? Pouvons-nous être sûrs que ces lois resteront en vigueur ? En tant qu’humanistes laïques, il semble judicieux de ne pas considérer cela comme des acquis. Les lois sont en effet, dans une certaine mesure, le reflet d’un consensus social. Et ce consensus se forge par l’information, la connaissance et l’action. Pensez un instant à cet enseignant qui, avant 1973, a dû fouiller toute l’école à la recherche d’un préservatif mais qui a tout de même choisi de donner ce cours. Chérissons ce qui est, construisons ce qui doit advenir et défendons ce qui est nécessaire. La défense des droits ne se fait pas dans de grands traités. Elle commence par chacun d’entre nous, lorsque nous nous engageons dans le monde en tant qu’humanistes laïques.
Cet article est une version adaptée en français de « 60 jaar vrijzinnigheid. Verworven rechten koesteren en blijven verdedigen » paru dans deMens Magazine, no 2, avril-juin 2026, pp. 14-17. Il est publié ici avec l’aimable autorisation de deMens.nu.
- En région bruxelloise, compte tenu du bilinguisme, deMens.nu et le Centre d‘Action Laïque œuvrant côte à côte pour leur communauté linguistique respective, NDLR. ↩︎
- Cette phrase est la première ligne du roman Le Messager (The Go-Between) de l’écrivain britannique L.P. Hartley (1895-1972) paru en 1953, NDLR. ↩︎
Waar is da feestje ?

Village des familles, village associatif, débats, spectacle, concert, marche aux flambeaux… DeMens.nu poursuit la célébration de son 60e anniversaire avec le festival des lumières « Passionnément unis » le 24 octobre 2026 au Domaine provincial De Schorre à Boom (Anvers). Infos et réservations