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Travail du sexe en Belgique : les zones d’ombre de la loi

Mehdi Toukabri · Journaliste

En quatre ans, la Belgique a successivement dépénalisé (mars 2022), puis légalisé (mai 2024) le travail du sexe. Historiques, ces deux avancées majeures ont permis de lever le voile sur une profession longtemps stigmatisée. Toutefois, certains angles morts subsistent : le dénombrement des travailleur·euses du sexe (TDS) salarié·es, le passage délicat au régime du salariat, la difficile accession aux soins de santé, le mal-logement et la précarité. Autant d’aspects mis en lumière par celles et ceux qui défendent de cette loi au moment où la Cour constitutionnelle risque de l’annuler.

Photo © Alex Linch/Shutterstock

« Je pèse mes mots. C’est tout bonnement révolutionnaire ! » Daan Bouwens, porte-parole de l’Union belge des travailleur·euses du sexe (Utsopi), ne cache pas l’énorme satisfaction que lui procure encore aujourd’hui la loi de 2024 encadrant le travail du sexe sous contrat de travail : « Il faut se rendre compte du renversement concernant les mentalités et le langage. Non seulement, de la part de l’État, mais aussi des institutions avec lesquelles nous sommes en contact. Il y a à peine cinq ans d’ici, on n’aurait jamais pu en rêver. »

Tirs croisés

Pourtant, le texte porté par le ministre du Travail de l’époque, Pierre-Yves Dermagne (PS), ne fait pas que des heureux. En mars 2026, neuf associations ont décidé de saisir la Cour constitutionnelle afin d’annuler la norme : « Cette loi est tout bonnement antiféministe », affirme Mireilla Crespo, présidente de l’association féministe et abolitionniste Isala, active dans le soutien de personnes en situation de prostitution, qui compte parmi les associations qui ont introduit le recours en annulation. « Depuis 2022, la Belgique s’engage dans une démarche contraire à celle de la pénalisation du proxénétisme. De plus, ce n’est pas une loi qui est demandée sur le terrain. Les femmes ne souhaitent pas avoir des contrats de travail dans la prostitution. C’est vraiment contradictoire de vouloir, d’un côté, protéger les femmes dans les spécificités de leur vulnérabilité et, de l’autre, acter dans la loi la marchandisation du corps des femmes dans la prostitution. Donc, pour nous, c’est une loi qui est contraire aux droits garantis aux citoyens belges, tels qu’inscrits dans la Constitution. Raisons pour lesquelles nous souhaitons l’annulation de cette loi et de pouvoir revenir en arrière. »

Depuis 2024, la Belgique est le premier pays au monde à permettre aux TDS d’être salarié·es. © Loredana Sangiuliano/Shutterstock

Du côté d’Utsopi, l’argument ne passe pas. Pour Daan Bouwens, le cadre du travail belge des travailleur·euses du sexe permet de contrer efficacement les situations d’exploitation et de proxénétisme : « La Belgique est le premier pays au monde qui a adopté un cadre du travail spécifiquement pour les travailleurs et travailleuses du sexe. Cela veut dire que dans les mains de la justice et de l’inspection sociale, une checklist existe pour vérifier si les normes et les règles pour la protection des TDS sont respectées ou non. On dispose donc désormais d’un outil pour détecter l’exploitation dans le secteur. C’est d’une importance vitale. Dans le passé (avant la décriminalisation de 2022 et la loi du travail de 2024), si une personne était entre les griffes d’un trafiquant, si elle était victime de la traite d’êtres humains, selon le droit pénal, le trafiquant aurait déjà pu être poursuivi. Mais les activités de la victime n’étaient alors pas du tout considérées comme du travail. Désormais, elles le sont. Dans les faits, cela veut dire que lorsqu’un trafiquant est condamné, il est aujourd’hui possible pour le juge de l’obliger à payer le salaire de la victime. Donc, une compensation financière pour le travail non rémunéré ».

Un faible nombre de TDS salarié·es

Cependant, pour que les TDS puissent accéder au statut de salarié·e et donc, à la Sécurité sociale, au chômage, aux congés payés et à la protection contre les abus, un employeur doit au préalable les embaucher. Pour ce faire, les patrons doivent obtenir un agrément de la part des autorités fédérales. C’est précisément sur ce point que la situation patine. À ce jour, selon Daan Bouwens qui se réfère aux chiffres du journal Le Soir, seuls treize agréments ont été octroyés surplus d’une vingtaine sollicités. Donc, il existe environ une petite centaine de TDS sous contrat. « Pour moi, il ne faut pas descendre cette loi directement. Durant plus de trente ans, on a vécu dans un régime de tolérance. Il y avait certains endroits où un contrat était exigé par l’inspection sociale. En fait, si pendant trente ans, un gérant a vécu sous une politique de tolérance, pourquoi se mettrait-il en règle du jour au lendemain lorsqu’une nouvelle loi du travail voit le jour ? Le premier agrément a été délivré en juillet 2025. Un an plus tard, le chiffre est à treize. Est-ce que c’est un succès ? On verra », développe le porte-parole d’Utsopi.

L’accès aux soins toujours compliqué

Depuis 2025 et en dépit du peu de TDS sous contrat de travail, sept infections sexuellement transmissibles, comme la gonorrhée, la chlamydia, le VIH/SIDA ou encore l’hépatite B, figurent désormais sur la liste des maladies professionnelles reconnues. Une avancée qui cache une autre réalité : l’accès aux soins des TDS reste toujours entravé.

Laura Vesentini, chercheuse en sciences sociales de la santé à la VUB, s’est intéressée au chemin des soins de santé pris par les TDS et aux obstacles rencontrés par celleux-ci sur leur route. L’étude réalisée en partie après la dépénalisation de 2022 « montre que les besoins des travailleur·euses du sexe en matière de santé vont bien au-delà des sujets classiques tels que les maladies sexuellement transmissibles et la contraception. Les plaintes physiques telles que les maux de tête et les douleurs dorsales sont particulièrement fréquentes ». Pour la chercheuse, un lien direct peut être établi entre ces difficultés et les conditions de travail : « Pensez à une masseuse érotique qui doit rester debout pendant de longues périodes et effectuer des gestes répétitifs », dit-elle. De plus, la santé mentale des TDS est fortement impactée par leur profession. Laura Vesentini souligne que « la peur constante d’être “exposé·e”, la double vie que certain·es mènent et l’image sociale négative créent du stress et de la pression psychologique. » Le mal-être des TDS face aux conditions de travail dangereuses ou insalubres et des clients difficiles est également pointé. Une prise en charge correcte de leur santé mentale et physique reste très difficile, car les TDS se retrouvent encore régulièrement confrontés à l’incompréhension et aux préjugés des médecins généralistes. « Ils et elles signalent que les médecins réagissent parfois négativement ou n’ont aucune idée de ce qu’implique leur travail », explique Laura Vesentini.

Il est important de souligner que lors de l’étude, « seuls les TDS de nationalité belge ont pu être interrogé·es. Les personnes sans papiers, qui vivent souvent dans des conditions encore plus précaires et qui ont moins accès aux soins de santé, restent largement sous le radar »1.

Les portes closes du logement

Un élément également développé dans l’étude menée par l’ASBL Alias2 et l’ULB est le lien étroit établi entre travail du sexe et situations de mal-logement. Les recherches ont montré que « le logement constitue à la fois un lieu de vie et un outil de travail pour une partie du public concerné. Disposer d’un logement est présenté comme essentiel pour la sécurité, l’autonomie et la santé, mais la majorité des personnes interrogées vivent dans des formes d’habitat précaire relevant du “sans-abrisme caché”, telles que l’hébergement chez des tiers, les logements temporaires ou les locations informelles. »3 Selon Mauro Striano, ancien coordinateur d’Alias et Ana Daniela Dresler, chercheuse en étude urbaine à l’ULB, non seulement l’accès aux droits sociaux, mais également l’accès aux soins de santé et la stabilité administrative sont entravés par ces situations. Selon les auteur·ices de l’étude, l’absence de foyer stable rend également plus complexe la sortie de la prostitution, alors que l’accès à un logement sûr peut en revanche agir comme un levier d’autonomisation sociale et financière. Une recherche appuyée Guillhem Lautrec, directeur d’Alias depuis cinq ans, qui note que le public pris en charge par son ASBL est, pour la grande majorité, demandeur d’asile.

« La première chose, précise le directeur, c’est que les personnes que l’on rencontre ne se définissent pas forcément comme TDS. Certaines oui, certaines non. Le seul point commun entre toutes ces personnes est qu’à un moment donné, elles ont une forme de sexe transactionnel, tarifé. Ce qui les rend vulnérables aux questions de mal-logement, ce n’est pas le fait d’être TDS, c’est le fait de ne pas avoir de titre de séjour. Certaines sont confrontés à des problèmes de santé et n’ont pas accès aux soins. »

Un angle mort de la législation actuelle du travail du sexe, selon le directeur de l’association bruxelloise. Pour lui, les facteurs de vulnérabilité en matière de mal-logement sont « d’abord le statut de séjour, le non-accès aux soins, et puis les facteurs de vulnérabilité cumulés que sont le fait d’être étranger, migrant, racisé, d’être une personne trans, d’être un HSH4, etc. Ce cumul renforce l’exclusion au niveau du logement, et même parfois l’exclusion au niveau des structures et des dispositifs censés faciliter l’accès au logement. Aujourd’hui, par exemple, une femme trans qui se présente dans des structures d’accueil pour sans-abri n’est pas sûre d’être accueillie correctement. »

Sur les treize agréments délivrés par les autorités fédérales aux employeurs, aucun ne se trouve sur le territoire bruxellois. Pas même à la rue d’Aerschot à Schaerbeek, lieu connu de travail du sexe de la capitale. © Werner Lerooy/Shutterstock

Un marché du travail peu engageant

Et Guillhem Lautrec, de conclure : « Le cadre légal du droit du travail du salariat en Belgique exclut et précarise énormément de gens. Il y a des squats remplis d’hommes et de femmes qui rêveraient de pouvoir avoir accès au salariat, quelles que soient leurs pratiques. Des gens qui ont des diplômes dans leur pays d’origine, des gens qui sont prêts à travailler et qui n’ont pas accès au marché du travail. Que ce soit pour du sexe ou pour de la boulangerie, moi, ça m’est égal. Le problème, c’est l’accès au marché du travail. En fait, la loi de 2024 n’exclut personne. Elle met juste les TDS au même niveau que tous les autres travailleurs. C’est-à-dire un marché du travail qui n’est pas fait pour tout le monde et ne donne pas accès au travail à tout le monde. Les TDS ont le droit d’être traité·es comme les autres salarié·es, même dans un système capitaliste… pas terrible ».

En son sein, la loi prévoit d’elle-même sa propre réévaluation deux années après sa mise en place, soit fin 2026, soit début 2027. « Cette évaluation permettra, le cas échéant, d’adapter le cadre légal afin de garantir la pleine effectivité du dispositif »5, annonce le cabinet du ministre de l’Emploi, David Clarinval (MR). Vingt mois à peine après son entrée en vigueur, la loi se retrouve prise entre deux feux : l’attaque frontale des associations abolitionnistes et les alertes de chercheurs et des représentants des TDS sur les angles morts de la législation actuelle. Mais avant toute évaluation, le gouvernement devra en tout cas prendre acte de la décision de la Cour constitutionnelle attendue en automne.

  1. Cf. « La recherche sur le travail du sexe à la VUB : la dépénalisation a peu d’impact visible sur l’accès aux soins », 5 juin 2026. ↩︎
  2. Association spécialisée dans l’accompagnement psycho-médico-social des hommes et des personnes trans concernées par la prostitution/le travail du sexe à Bruxelles. ↩︎
  3. Cf. « Un lien étroit entre travail du sexe et mal-logement, selon une étude d’Alias et de l’ULB », mis en ligne sur bx1.be, 18 décembre 2025. ↩︎
  4. Homme qui a des relations sexuelles avec des hommes, NDLR. ↩︎
  5. Cf. Marine Buisson, « Neuf employeurs agréés en dix-huit mois : le lent décollage du travail du sexe sous contrat », dans Le Soir, 6 juillet 2026. ↩︎