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Là-bas

Apostasie au Nigeria : la vie en suspens de Mubarak Bala

Propos recueillis par Vinciane Colson · Journaliste Libres, ensemble

Même si le Nigeria est une République fédérale dotée d’une Constitution laïque, le blasphème y est interdit. Dans les États musulmans au nord du pays, où la charia est appliquée en parallèle du système coutumier, l’apostasie et le blasphème sont considérés comme des crimes passibles de la peine de mort. C’est dans cette région qu’est né Mubarak Bala, le président de l’Association humaniste du Nigeria. Arrêté en 2020, alors que son fils avait seulement 6 semaines, il a vu sa vie basculer à la suite de propos publiés sur Facebook et jugés blasphématoires. Condamné à vingt-quatre années de réclusion, il a passé quatre ans et demi en prison, avant d’être libéré après une procédure en appel et une mobilisation internationale. Réfugié en Allemagne et toujours menacé, il vit éloigné de sa famille. Rencontre.

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Qu’est-ce qui vous a amené à quitter l’islam ? 

Dès mon adolescence, ma curiosité pour la science m’a éloigné de la religion. Au départ, je ne pouvais pas l’admettre moi-même, j’avais peur de découvrir que la religion n’était pas vraie. Tous ceux qui m’entouraient avaient-ils tort ? Mais en mûrissant, en prenant confiance en moi, j’ai commencé à dire à mes amis et à ma famille que je ne croyais plus en Dieu. C’était en 2014. Ils ont dit que j’étais fou, m’ont emmené dans un hôpital psychiatrique et m’ont administré de force des médicaments. Le médecin me disait que je devais croire en un Dieu. Je lui répondais que ma croyance, c’était l’humanisme. Mais il s’en fichait, selon lui, je devais être musulman. Après six mois, un autre médecin, plus ouvert d’esprit, a déclaré que l’athéisme n’était pas une maladie mentale. Donc j’ai pu sortir. Mais des amis fanatiques de mon père, qui prônent la charia dans le Nord du Nigeria, lui ont dit qu’il était trop indulgent avec moi en optant pour une hospitalisation alors qu’en réalité, il était censé me rejeter ou me faire tuer. Leurs efforts ont fini par porter leurs fruits : cinq ans plus tard, ils ont lancé une pétition et m’ont fait arrêter puis condamner. J’ai purgé presque cinq ans de prison, mais j’aurais dû en faire bien plus. 

Pour quels motifs avez-vous été condamné ?

Concernant l’apostasie, le diagnostic psychiatrique m’a sauvé. Vu qu’on me considérait comme fou, je ne pouvais pas vraiment être jugé pour avoir quitté l’islam. Mais j’ai reçu des menaces de mort, on me disait que j’étais plus dangereux que Boko Haram. Le Nigeria est à moitié musulman, à moitié chrétien. Les États appliquant la charia représentent un tiers du pays. Et ils veulent vraiment être des talibans. Ils ne souhaitent pas appartenir au système nigérian, censé être laïque. Et comme ils disposent d’un important bloc électoral, même le gouvernement fédéral tend à satisfaire les musulmans. 

À cela s’ajoutent la violence et l’extrémisme…

Oui, nous souffrons de Boko Haram, des enlèvements, des meurtres, des attentats à la bombe. Je publiais des posts sur Facebook disant que nous devons vraiment sortir de l’islamisme radical, de l’idéologie djihadiste et de la promotion de la charia. Mais ça a été interprété comme une insulte à l’islam. J’ai également été accusé d’avoir insulté le Prophète.

Quelles ont été les conditions de votre arrestation ?

Quand la police fédérale m’a arrêté en 2020, elle m’a gardé pendant des mois sans me donner les raisons de mon arrestation et sans prévenir ma famille. J’ai seulement pu voir le juge deux ans plus tard. Il m’a dit que si je plaidais coupable, avec les remises de peine, je serais libéré presque immédiatement. J’ai ainsi plaidé coupable de tous les chefs d’accusation. Le procès n’était pas sûr ni pour moi, ni pour ma famille et mes avocats. J’ai alors été condamné à des peines cumulatives, notamment pour des propos susceptibles d’entraîner des troubles à l’ordre public. Donc si je déclare que votre religion provoque des violences et qu’à la suite de ça, vous allez commettre des crimes, c’est ma faute et c’est moi qui suis jugé responsable… On m’a aussi dit que j’étais soutenu par un complot diabolique international. Ils nous appellent « les entrepreneurs juifs », pensant que les Juifs nous ont payés pour être apostats. Par « Juifs », ils entendent en fait tous les Blancs. Ils les détestent. Ils ne comprennent rien au monde moderne. Ils vivent en 1440. 

Humanists International et d’autres associations se sont mobilisées pour obtenir votre libération. Mais au Nigeria, y a-t-il des gens qui vous soutiennent ? 

Bien sûr. Je suis président de l’Association humaniste du Nigeria. Il y a des musulmans laïques, humanistes, qui considèrent que j’ai le droit à la liberté d’expression et le droit de critiquer l’islam. Le Nigeria est une société libre où vous pouvez critiquer la corruption et le terrorisme. Mais vous ne pouvez pas discuter de tout ce qui touche à l’islam. C’est un sujet tabou. Or même si on lutte contre le terrorisme, on ne pourra pas le vaincre tant que cette idéologie djihadiste est enseignée aux enfants et qu’ils sont endoctrinés. J’ai reçu beaucoup de soutien, de la part de musulmans et de chrétiens au Nigeria, mais ils ne peuvent pas toujours s’associer publiquement à moi, sous peine de mettre leur carrière ou leur vie en danger. Je pense que le gouvernement est dans une impasse : une grande partie des votes provenant du bloc musulman, il préfère le satisfaire plutôt que de le contrarier.

Vous êtes libre mais vous avez perdu presque cinq ans de votre vie en prison et vous avez dû quitter votre pays. Comment vous sentez-vous ? 

Beaucoup de gens me demandent : « Si tu en avais l’occasion, referais-tu les choses de la même façon ? » Bien sûr que oui. Quand j’ai commencé à critiquer l’islam, je savais que je risquais de perdre la vie. Je n’aurais jamais pensé atteindre l’âge de 30 ans. Je me suis promis de rentrer chez moi un jour, lorsque les conditions seront meilleures, et de repartir de zéro. J’ai l’impression d’être le bouc émissaire. Mais peut-être que grâce à moi, ces problèmes prendront fin et que plus personne ne sera interné dans un hôpital psychiatrique simplement parce qu’il a changé de religion ou parce qu’il a critiqué la religion. J’espère être le dernier à être arrêté et enlevé. Mais il faut savoir qu’aujourd’hui, beaucoup de nos membres sont tués au sein de leur propre famille. On annonce juste qu’ils sont morts dans un accident. 

Qu’est-ce qui a été le plus dur à vivre ?

J’ai des sentiments mitigés, car j’ai perdu énormément mais je ne suis pas mort. Depuis ma sortie de prison, je ne me suis pas trop exposé publiquement, parce que je suis toujours menacé et je ne souhaite pas mettre en danger ma famille ni mes amis. En fait, ce n’est pas seulement la peine de prison qui a été difficile, mais également le boycott. Depuis 2014, quand j’ai annoncé que je quittais l’islam, ma vie n’a plus jamais été la même. J’étais devenu un paria, personne ne voulait m’approcher. 

Voyez-vous une évolution des mentalités au Nigeria ? 

Malheureusement, le Nigeria est actuellement sur une mauvaise pente. On entend parler régulièrement d’attaques terroristes, de meurtres, d’attaques contre des civils. Je n’ai donc pas vraiment d’espoir. Mais grâce à mon expérience personnelle, j’escompte pouvoir donner un coup de pouce. Je ne vais pas retourner immédiatement au Nigeria. Je dois reprendre des forces, retrouver la santé et rassembler des ressources. Mais je veux changer la trajectoire du pays. Je vise la présidence. Je sais qu’il est trop tôt pour en parler, je suis trop faible. Mais j’espère rassembler les ressources et les relations nécessaires, à distance respectable, pour lancer quelque chose qui mènerait à un Nigeria laïque où nous aurions un avenir. On ne devrait pas être obligé de quitter son pays simplement parce qu’on a changé de religion. Nous sommes en train de perdre notre pays. Rien que dans le Nord du Nigeria, environ 12 millions d’enfants ne sont pas scolarisés, essentiellement à cause de la pratique islamique. C’est ce qu’on appelle « le système Almajiranci ». Les enfants ne vont pas à l’école, ils mendient pour se nourrir et n’ont aucun avenir. Ces enfants grandissent sans rien faire d’autre que de paresser, la machine terroriste peut donc les endoctriner. Même si vous tuez des milliers de terroristes, d’autres grandissent dans ce système et on se retrouve avec des terroristes à perpétuité. 

Mais vous gardez espoir ?

La situation peut s’améliorer. Mais nous devons avoir la ferveur, l’énergie et le courage de continuer.