
Le père de la loi sur la dépénalisation partielle de l’avortement en Belgique a mené bien d’autres combats que l’on découvre avec ravissement dans le dernier ouvrage de Pierre Van den Dungen, Docteur en Philosophie et Lettres de l’Université libre de Bruxelles, professeur à L’ENSAV La Cambre et président de la fondation Henri Lafontaine. « Roger Lallemand, la liberté en chemins » aux éditions Fondation Henri La Fontaine, explore la vie du Sénateur socialiste, avocat, passionné d’art et de philosophie, ami de Jean-Paul Sartre, de Simone de Beauvoir, de Régis Debray, d’Alain Badiou, mais aussi de Guy Verhofstadt et du chanoine Pierre de Locht. Mille vies bien remplies relatées ici avec respect et admiration.
À contre-courant
Évidemment, se pencher aujourd’hui sur des personnalités progressistes, n’est pas très tendance. A l’heure de la discorde et du clivage, évoquer un homme pondéré et à l’écoute des milieux qu’il côtoyait, n’est pas chose banale. Mais c’est le pari de Pierre Van den Dungen « j’aime depuis toujours les biographies, témoigne-t-il. A travers la personnalité d’un humain, découvrir les groupes, les milieux qui se sont construits m’a toujours passionné. En l’occurrence, voilà quelqu’un qui naît au début des années 1930, une époque où l’idée de changer le monde et d’avoir un regard universel et progressiste est émergeant. »
Pourtant rien ne le prédestinait à une carrière politique, ni juridique. Né à Quevaucamps, près de Belœil, dans une famille modeste, père forgeron et plombier zingueur, mère tenant une quincaillerie, c’est son passage à l’ULB qui va vraiment lui ouvrir les voies du combattant. C’est un moment émancipateur. « Il y a un mot-clé qui traverse toute sa vie, poursuit Pierre Van den Dungen, c’est le libre-examen. Il définit son passage à l’Université libre de Bruxelles et tout son parcours. Avancer et questionner les problématiques sans jamais avoir recours aux dogmes ou à la morale. A partir de là, il envisagera chaque combat ou problématique sous l’angle de l’analyse, en veillant à ne jamais apporter une réponse marquée par une morale, quelle qu’elle soit. »
Car comme le précise encore Pierre Van den Dungen, la morale est toujours celle des autres. Tandis que le libre-examen, lui, est l’analyse d’une problématique sous tous ses angles. il sera également très attaché à ce qu’on appellera la démocratie libérale et ses libertés politiques, estimant qu’elle doit être accompagnée d’une démocratie sociale.
L’équité, comme une fleur à la boutonnière

« Ce qui est passionnant chez Roger Lallemand, c’est la force de son engagement pour l’équité, il veut nourrir l’homme mais pas seulement physiquement, il veut une émancipation par la nourriture intellectuelle. C’est un passionné d’art, il écrivait d’ailleurs beaucoup de poèmes ; il imagine une société éveillée où les unes et les uns sont citoyens en conscience. Il va d’ailleurs faire partie du cercle du libre-examen, il en sera président et invitera toute une série de conférenciers, notamment Sartre. »
Cette invitation va donner lieu à une amitié solide entre Lallemand, Sartre et Simone de Beauvoir. Voilà le deuxième élément qui marque sa jeunesse, cette rencontre à laquelle fait référence l’auteur dans son titre, « Les chemins de la liberté », roman en trois volumes de Sartre. « Oui, poursuit Pierre Van den Dungen, Roger Lallemand est, dans son jeune âge, profondément sartrien, l’existentialisme le séduit. Les personnages des « Chemins de la liberté » sont torturés par leurs choix, leurs principes et leur exigence mais ils ont aussi soif d’indépendance exhaustive. »
Une autre rencontre décisive sera celle du philosophe Régis Debray dont il se lie d’amitié après avoir été désigné pour la défense de l’auteur. Debray est en effet arrêté en 1967 en Bolivie, pour s’être engagé auprès de Tché Guevara à Cuba.
Leur point commun ? Croire aux luttes libératrices, notamment celle de l’anticolonialisme. Pour eux, permettre l’indépendance, politique mais aussi économique, aux anciens pays colonisés et soumis aux divers impérialismes, pouvait aboutir à une démocratie à l’échelle planétaire.
Debray disait de lui : « J’ai pour lui une très grande reconnaissance, parce qu’il joignait des choses souvent séparées, telles que la générosité, l’intelligence, l’audace, trois vertus rarement combinées. Lui les réunissait en sa personne. J’ai un sentiment de gratitude et de grande estime pour l’avocat, le laïque, le lettré qu’il était. Roger incarne une période de l’histoire de l’Europe qui est sans doute close, une période où l’on pouvait combiner à la fois la culture et la politique, la lutte pour la justice, qui impliquait combats et batailles. »
Cette lutte les soudera. Une lutte en faveur des droits humains et de la construction d’une Europe libérale et sociale, qui tiendrait compte des principales revendications d’un programme social-démocrate. « Oui, ajoutePierre Van den Dungen, même si Roger Lallemand n’était pas révolutionnaire, il entretenait une certaine relation avec l’extrême-gauche, mais avec une défense idéologique, non violente. Sans être communiste, il avait l’espoir à moitié caché d’une autre voie que le capitalisme ».

Comme l’illustre parfaitement l’auteur dans son essai, Roger Lallemand fut un homme aux mille vies. Mais le combat qui le fera véritablement connaître est celui pour la dépénalisation partielle de l’avortement. Nous sommes en 1990, le 3 avril, la loi dite « loi Lallemand-Michielsen » est votée et approuvée à la majorité, suite à une « impossibilité de régner » du Roi Baudouin. Roger Lallemand et la parlementaire libérale flamande, Lucienne Herman-Michielsens, après d’âpres débats, parviennent à leurs fins. C’est un combat que Roger Lallemand portera à bout de bras par la voie judiciaire avec la défense du Docteur Willy Peers, arrêté sur dénonciation anonyme pour avoir procédé à environ 300 avortements. Pierre Van den Dungen ajoute : « Roger Lallemand estime qu’il y a là d’abord une question de justice parce qu’il est convaincu de l’égalité totale en droit entre les hommes et les femmes. Mais surtout, il constate que les femmes les plus aisées peuvent, elles, se faire avorter à l’étranger, alors que les femmes de milieux populaires sont totalement délaissées et décèdent en nombre après des avortements clandestins. Nous sommes en 1973-1974, il y a aussi très peu de moyens de contraception. »
A la suite de ce combat pour la dépénalisation partielle de l’avortement, Roger Lallemand va poursuivre d’autres luttes éthiques. Il jouera par exemple un rôle important pour le droit de mourir dans la dignité et l’euthanasie en Belgique. Jusqu’au terme de sa vie Roger Lallemand se battra pour faire appliquer strictement le droit plutôt que la morale chrétienne catholique alors dominante. Pour lui, empêcher le droit, c’est contrevenir à l’État de droit, c’est renverser l’idéal démocratique.
Un modèle intergénérationnel
Une école bruxelloise dans la commune de Saint-Gilles porte aujourd’hui son nom. Ainsi son parcours peut encore nous inspirer. « Oui, répond sans hésiter Pierre Van den Dungen, justement, je pense que l’idée qui a toujours guidé Roger Lallemand est la réflexion. La réflexion comme pratique de la politique. Cela peut, certains diront que cela doit, encore nous guider aujourd’hui. Ne pas trop laisser de place à l’émotion. Freiner ce besoin qu’ont à notre époque les politiques d’hyper réagir par le biais des réseaux sociaux et de se départir finalement du temps de la réflexion qui est nécessaire à la construction d’un véritable programme. On a parfois l’impression qu’un grand nombre de politiques pensent uniquement à gagner, c’est-à-dire à être de bons combattants lors des périodes électorales pour rapidement oublier le rôle primordial qu’ils doivent assumer afin de diriger un pays. Le point de vue de Roger Lallemand est franc et direct, il estime que les hommes et femmes politiques doivent apaiser l’opinion par des solutions construites avec une logique concrète plutôt que d’aboyer avec la meute. »
Cette figure de sage, d’homme de justice, respecté et reconnu, qui savait s’entourer d’amis aux idéologies politiques parfois éloignées de la sienne, on la retrouve dans cet ouvrage passionnant de Pierre Van den Dungen, dont la préface du livre est signée par Guy Verhofstadt. Voici encore un ami aux convictions politiques différentes. Il nous révèle la phrase de Roger Lallemand qui l’a marqué et accompagné dans son parcours : « La politique ne se réduit pas à la gestion de la société. Elle est une morale de la responsabilité et de la solidarité, une éthique de la générosité. » « Une manière de faire de la politique comme il n’y en existe plus beaucoup aujourd’hui », souligne en conclusion Pierre Van den Dungen.
Bio express
Naissance le 17 janvier 1932 au sein d’une famille de forgerons de Quevaucamps (Beloeil).
Licencié en philologie romane et docteur en droit de l’Université libre de Bruxelles.
Président du Cercle du Libre Examen de l’université.
Président de la Conférence du jeune barreau de Bruxelles pour l’année judiciaire 1971-1972.
Ami de Simone de Beauvoir et de Jean-Paul Sartre qu’il invite à donner une conférence à la tribune de la Conférence du jeune barreau de Bruxelles le 24 février 1972.
Roger Lallemand est connu pour être allé défendre Régis Debray, alors détenu en Bolivie pour avoir soutenu Che Guevara en 1967, et le militant libertaire Roger Noël, alias « Babar », emprisonné en Pologne pour son soutien à Solidarność en 1982.
Avocat du gynécologue Willy Peers arrêté sur dénonciation anonyme, en janvier 1973, pour avoir procédé à l’avortement d’une jeune femme de 27 ans présentant un handicap mental.
Coauteur de la loi sur la dépénalisation de l’avortement en Belgique. Il s’implique dans de nombreux débats éthiques en Belgique.
Proche d’André Delvaux et de Jacques Brel, il est à l’origine de la loi du 30 juin 1994 relative aux droits d’auteurs et droits voisins.
Sénateur entre 1979 et 1999 et président du Sénat de Belgique entre le 10 mars et le 9 mai 1988. Il a reçu le titre de ministre d’État en 2002.
Il décède le 20 octobre 2016 à Saint Gilles à l’âge de 84 ans.