Le populisme pénal1 ne constitue pas une idéologie structurée, mais une mécanique en cascade : l’émotion suscite une demande de sécurité et de sévérité ; les médias amplifient cette demande ; le politique y répond par des mesures répressives visibles et rapides ; et la justice, dépendante de ses choix, s’inscrit dans ce mouvement. Jérôme Jamin, politologue (ULiège), directeur du centre d’étude Démocratie, et Juliette Moreau, avocate et membre de l’Observatoire international des prisons (section belge) ont posé les bases conceptuelles du « populisme pénal ». Selon eux, cette logique alimente également l’idée d’une justice laxiste malgré un durcissement réel et objectivé des politiques pénales. Elle repose aussi sur des représentations simplifiées de la criminalité, souvent associée à l’altérité (notamment les personnes étrangères), où la figure du détenu est réduite à celle d’un ennemi social, invisibilisé dans son humanité. Cet engrenage rend les citoyens totalement indifférents à l’efficacité réelle des politiques pénales.
L’extension du filet pénal au-delà de la prison
Si les peines alternatives sont régulièrement mises en avant comme une solution à la surpopulation carcérale ainsi que pour favoriser la réinsertion, contrairement à une idée répandue, ces alternatives ne remplacent pas nécessairement l’incarcération. Il a été constaté qu’elles s’ajoutent souvent à l’arsenal existant et s’appliquent à des personnes qui n’auraient de toute façon pas été incarcérées auparavant, tout en s’accompagnant d’un allongement de la durée des peines et d’une diversification des formes de contrôle. Loin de désengorger les établissements, le filet pénal est en réalité élargi et la peine prend la forme d’un « contrôle social », expliquent nos experts. Comme l’avait anticipé Michel Foucault, la prison s’étend sous d’autres formes de contrôle plus diffuses.
En outre, cette inflation pénale s’accompagne d’un processus de déshumanisation progressive du détenu qui devient une figure abstraite, rendu invisible dans sa réalité quotidienne. Le système tend ainsi à ne plus traiter des individus, mais des « profils à risque ». C’est cette dynamique qui conduit certains intervenants à parler non plus de surpopulation, mais de « détention de masse ».

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La prison, une peine par défaut
La mécanique du populisme pénal n’est pas sans conséquence, a fortiori sur la justice, la surpopulation carcérale et la fragilisation de l’État de droit. L’un des constats les plus largement partagés par Vincent Seron, président du Département de criminologie (ULiège), spécialiste en pénologie, renseignement et sécurité, Damien Vandermeersch, avocat général à la Cour de cassation, et Marc Nève, président du Conseil central de surveillance pénitentiaire (CCSP), concerne l’inefficacité de la prison. En pratique, le recours à l’emprisonnement demeure central, malgré son inefficacité démontrée en matière de récidive et ses effets délétères sur les personnes détenues, leurs familles et la société en général. Comme le souligne Damien Vandermeersch, qui a participé à la rédaction du nouveau Code pénal devant entrer en vigueur en septembre 2026, et qui consacre la peine de prison comme l’« ultime remède », la prison apparaît moins comme une solution que comme un « ultime non-remède ».
La hausse de la population carcérale est davantage corrélée à des facteurs socio-économiques qu’à une augmentation de la criminalité. Le taux de criminalité n’est pas lié au taux d’incarcération. Le système pénal tend, en réalité, à être mobilisé pour répondre à des problèmes sociaux : la pauvreté, la santé mentale, les assuétudes et la précarité sociale. On traite dès lors des symptômes (les infractions) plutôt que des causes (les inégalités sociales, entre autres). La prison devient un outil de gestion des déséquilibres sociaux plutôt qu’une réponse à la dangerosité.
Entre instrumentalisation et contradictions politiques
Dans ce contexte, défendre des politiques de réhabilitation ou des conditions de détention dignes est jugé « invendables électoralement ». Ainsi, le populisme pénal, ou « populisme punitif » comme il a pu être renommé dans ce panel, empêche la mise en œuvre de politiques pénales rationnelles au profit de réponses symboliques.
La place de la victime est fréquemment instrumentalisée afin de justifier des peines de prison toujours plus sévères, alors même qu’il est établi que les victimes sont davantage en demande de réponses permettant d’éviter la répétition de faits similaires que de sévérité en tant que telle. Si le réflexe initial est souvent celui de la punition, il convient de revenir à une question plus fondamentale : comment l’intervention pénale peut autant que possible, permettre à la fois aux victimes et aux auteurs de se reconstruire ?
Un affaiblissement démocratique de la justice
Le populisme pénal ne se traduit pas uniquement par une inflation répressive : il soulève également des enjeux démocratiques majeurs, en fragilisant la confiance dans la justice et en menaçant son indépendance. L’instrumentalisation des victimes, le non-respect des décisions de justice par ceux qui nous dirigent, la diffusion de discours sécuritaires déconnectés des réalités empiriques participent à un système qui peine à se réformer en profondeur.
À terme, c’est la fonction même de la justice qui se trouve altérée, progressivement réduite à un instrument pris dans une logique circulaire : la perte de confiance dans son efficacité nourrit des demandes de sévérité accrue, lesquelles renforcent des réponses répressives sans pour autant restaurer cette confiance.

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Conséquences sur les droits fondamentaux : une fragilisation croissante
Claudia Bonamini, coordinatrice du Mécanisme national de prévention de la torture (MNP), Agathe De Brouwer, avocate spécialisée en droit des étrangers et en droit pénal, et Eliott Vanoetteren, avocat pénaliste, co-président de la section belge de l’Observatoire international des prisons, constatent les effets du populisme pénal sur les droits fondamentaux et particulièrement sur les publics les plus vulnérables : le populisme pénal frappe plus durement les personnes détenues étrangères, déjà exposées aux logiques populistes dans les politiques d’asile et d’immigration. À l’intersection de ces deux registres, il est le produit de politiques spécifiques, pensées et justifiées dans un cadre discursif qui tolère davantage d’atteintes aux droits fondamentaux lorsqu’elles visent ce public.
La location de places de prison au Kosovo2 en est une illustration emblématique : inefficace et non respectueuse des droits fondamentaux. Pour Claudia Bonamini, cette proposition simpliste comporte de nombreux obstacles sur le plan du respect du droit à la vie familiale, du droit à être défendu par un avocat, des conditions de détention et de préparation à la réinsertion.
Une justice à géométrie variable
En outre, la situation administrative des personnes étrangères influence l’ensemble du parcours pénal. Cela se traduit par le recours plus fréquent à la détention préventive, un accès limité aux alternatives à la prison et à davantage d’obstacles aux aménagements de peine, contribuant ainsi à leur surreprésentation dans la population pénitentiaire. En effet, le « risque de fuite » justifie la détention préventive. Comparaître alors devant le juge en tant que détenu fragilise en pratique la présomption d’innocence et empêche de démontrer des efforts de réinsertion. Dans ces conditions, il devient plus difficile pour le juge d’envisager une alternative à l’incarcération pour une personne déjà détenue que pour une personne comparaissant libre et dans de nombreux cas, les magistrats se montrent plus réticents à prononcer des peines alternatives ou exigent des garanties plus importantes que pour une personne belge, supposée rester sur le territoire où elle a ses attaches. Cette logique produit un effet cumulatif : être en situation irrégulière accroît à la fois le risque de détention préventive et celui de peines plus lourdes.
Vers une hiérarchisation implicite des droits fondamentaux ?
Cette dynamique s’est renforcée ces dernières années, notamment à la suite des mesures du ministre Francken facilitant le retrait du droit de séjour pour les personnes condamnées. Ces mesures entraînent des conséquences en chaîne : impossibilité d’accéder à certaines modalités d’exécution de la peine, obstacles à la réinsertion, voire enfermement prolongé dans des situations administratives inextricables.
Sans droit de séjour, ces personnes devraient alors être éloignées. Or, les politiques d’éloignement, brandies également comme étant « la » solution, se heurtent en pratique à de nombreux obstacles juridiques et matériels (absence de papiers, refus des pays d’origine, situations d’apatridie), laissant certaines personnes dans des « limbes » juridiques, privées de droits sans perspective, nulle part.
Défendre des politiques de réhabilitation ou des conditions de détention dignes est jugé “invendables” électoralement.
Résister au populisme pénal : quelles perspectives ?
La réalité est aussi préoccupante que persistante : le « populisme pénal » promet une sécurité immédiate, mais au prix d’un affaiblissement progressif de la Justice et l’État de droit. Reconnaître cette dérive ne revient pas à nier les attentes légitimes de sécurité. Il s’agit au contraire de refuser qu’elles soient instrumentalisées, simplifiées, voire détournées, au détriment de politiques réellement efficaces, justes et respectueuses des droits humains. La sécurité durable ne se construit ni dans la surenchère punitive ni dans l’illusion d’un contrôle absolu, mais dans la lucidité, la cohérence et le courage politique.
Des pistes concrètes existent et dessinent une autre voie. Réintroduire de la rationalité dans le débat public grâce à un travail de sensibilisation et d’éducation permanente. Développer des alternatives crédibles à l’enfermement : une justice réparatrice qui redonne sens à la peine en la reliant à la responsabilisation et à la compensation du préjudice ; un renforcement ambitieux des politiques sociales et de santé, notamment en matière de santé mentale et d’assuétudes ; ou encore la réglementation du cannabis et des autres drogues, permettant de sortir d’une logique pénale pour privilégier une approche sanitaire.
Ces perspectives ne relèvent pas de l’utopie. Elles existent déjà, parfois à petite échelle, et démontrent qu’un autre équilibre est possible : une justice qui protège sans exclure, qui sanctionne sans écraser, qui répare autant qu’elle responsabilise. En filigrane, une conviction s’impose : une société ne se juge pas à la sévérité de ses peines, mais à la manière dont elle traite les plus vulnérables. Réhumaniser la justice, c’est redonner une place au lien, à la compréhension et à la réparation. C’est dans cette capacité à repenser collectivement le sens de la justice que réside, sans doute, la possibilité d’un horizon plus juste.
- En collaboration avec ses régionales et la Fondation d’assistance morale aux détenus (FAMD), le Centre d’Action Laïque, a organisé un colloque intitulé : « Quand la peur fait loi : comprendre et résister au populisme pénal » le 31 mars 2026. Les différent·es intervenant·es à ce colloque ont nourri la réflexion préalable à la rédaction de cette analyse. ↩︎
- Lire à ce sujet notre article de Lilas Rigaux, « Prisons : le piège de l’externalisation », 22 juin 2026. ↩︎