Depuis ses débuts, le Parlement européen était dominé par une majorité composée des trois grandes familles politiques, qui avaient en commun de vouloir faire avancer la construction européenne : le PPE, les socialistes et démocrates (S&D) et les libéraux (Renew). L’extrême droite y était marginale, bien que montante depuis une vingtaine d’années. Les élections de juin 2024 ont cependant acté un bouleversement du paysage politique : elle y détient dorénavant un quart des sièges.
Un Parlement européen fragmenté
Pour bien comprendre la situation politique actuelle, quelques chiffres sont utiles. Le Parlement est composé de 719 députés, donc la majorité s’élève à 360 voix. Le PPE compte 187 députés élus et constitue ainsi le premier groupe.
L’extrême droite est quant à elle divisée en trois sous-groupes, qui, tous ensemble, rassemblent 191 membres. Les trois groupes parlementaires d’extrême droite sont :
- Les Conservateurs et réformistes européens (CRE), 79 députés, avec notamment le parti Fratelli d’Italia de Giorgia Meloni, le PiS (Droit et justice) polonais et la N-VA. Il s’agit d’un groupe d’extrême droite souverainiste et identitaire, avec de nombreux membres ultraconservateurs.
- Patriotes pour l’Europe (PfE), 85 députés, ce qui en fait le groupe numériquement le plus important. Parmi les membres notables, le Vlaams Belang, le Rassemblement national, le Fidesz (parti de Viktor Orbán en Hongrie), etc. Il représente une extrême droite nationaliste, anti-européenne, pro-russe, xénophobe et trumpiste.
- L’Europe des nations souveraines (ENS), 27 députés, néofasciste, dirigé par l’AfD allemande, qui avait été exclue du groupe d’extrême droite le plus important pour ses sympathies néonazies.
Dans ce paysage parlementaire, l’arithmétique des sièges offre au PPE une position hégémonique. Il peut en effet, selon ses préférences, voter avec la majorité pro-européenne composée des socialistes et libéraux, ou choisir une majorité alternative avec les trois groupes d’extrême droite, qui assure 378 voix. Ce choix lui garantit un pouvoir jamais vu au sein du Parlement, dont il use et abuse pour mettre en œuvre son projet de dérégulation, ce qui revient de plus en plus souvent à défaire ce qu’il a lui-même contribué à construire au cours des législatures précédentes. À titre d’exemple, la première Commission von der Leyen (2019-2024) avait adopté plusieurs importantes mesures pro-environnementales, notamment le pacte vert pour l’Europe, maintenant dans le viseur de la droite et de l’extrême droite.
En pratique, le PPE peut demander au groupe des socialistes et démocrates et à celui des libéraux d’appuyer son programme de dérégulation, sous la menace de s’allier à l’extrême droite. Ces deux groupes font face à un dilemme : accepter le programme du PPE avec des concessions cosmétiques, pour la forme, ou voir adopté un texte plus dur par la coalition PPE-extrême droite.
Changement de stratégie à l’extrême droite
Cette stratégie d’alliance avec l’extrême droite a aussi été rendue possible par une évolution de l’approche de ces partis envers l’Union européenne. Longtemps, la plupart des partis d’extrême droite étaient explicitement hostiles à la construction européenne. Même s’ils avaient des représentants au Parlement, ceux-ci n’y étaient guère actifs ; ils utilisaient leur fonction de député européen comme une tribune politique, mais ne participaient pas ou très peu à ses travaux, qu’ils rejetaient en bloc, par principe.
Depuis le Brexit, la plupart des partis d’extrême droite ont changé leur position. Ayant compris l’erreur des Brexiters, ils ne veulent généralement plus sortir leur pays de l’UE, mais s’attellent désormais à la modifier de l’intérieur, pour réduire l’influence et la portée des politiques européennes. Ils partagent ainsi certains objectifs politiques avec la droite (PPE) qui souhaite déréguler les normes européennes. Certains de leurs buts se rencontrent donc : affaiblir voire démanteler certaines politiques publiques et réglementations européennes visant à protéger les droits sociaux, l’environnement, à réguler les réseaux sociaux et les usages de l’IA, etc.
Surtout depuis 2024, ces groupes politiques d’extrême droite participent plus activement aux politiques et au fonctionnement du Parlement, en demandant et en obtenant des postes de direction (vice-présidents du Parlement, etc.). L’exemple le plus clair de ce changement de stratégie est celui de Fratelli d’Italia, l’un des membres les plus importants du groupe CRE. Le parti de la Première ministre italienne, Giorgia Meloni, s’est inséré dans la majorité en obtenant un poste de vice-président de la Commission (une première pour un parti d’extrême droite, NDLR), mais également un poste de vice-président du Parlement. Les partis des groupes Patriotes pour l’Europe et L’Europe des nations souveraines se tiennent quant à eux plus à l’écart, mais cela n’empêche pas le PPE de compter sur leur vote pour faire passer leurs mesures concernant la dérégulation et la politique migratoire très restrictive. La fin du cordon sanitaire au niveau européen s’inscrit donc dans une tendance lourde : on assiste de plus en plus souvent à des coalitions entre droite classique et extrême droite au sein des États membres (Pays-Bas, Suède, Italie, etc.).
Le visage de l’alliance avec l’extrême droite
Le chef du groupe PPE, Manfred Weber, de l’Union chrétienne-sociale en Bavière, entend profiter pleinement du pouvoir que lui donne la place centrale de son groupe politique, et ne ressent aucune gêne à s’associer à l’extrême droite pour faire avancer son programme politique. S’il prétend ne pas vouloir d’alliance « structurelle » avec elle, il multiplie les collaborations de fait dans un grand nombre de domaines.
Il ne se sent pas lié par l’accord avec les groupes socialiste et libéral ayant permis l’élection de la Commission, dont la présidente Ursula von der Leyen et treize membres sont issus du PPE. Un jeu dangereux, alors que l’extrême droite a déjà déposé plusieurs motions de censure contre la Commission, et que Weber a des difficultés à contrôler ses troupes. En effet, quatre députés français du groupe PPE, dont François-Xavier Bellamy, ont voté la dernière en date contre les instructions explicites de Weber.
Des omnibus dérégulateurs
Concrètement, les conséquences de cette collaboration se font sentir à plusieurs niveaux.
Le premier texte concerné est le règlement anti-déforestation, qui oblige les grandes entreprises à veiller à ce que les produits qu’elles importent dans l’Union ne proviennent pas de surfaces déboisées. La droite s’est associée avec l’extrême droite à deux reprises pour repousser l’entrée en vigueur de ce texte et affaiblir les protections qu’il contient.
La directive dite « Omnibus I » va dans le même sens. Adoptée en novembre 2025, elle vide de leur substance les directives sur le devoir de vigilance européen (CS3D) et sur les obligations de durabilité des entreprises (CSRD) ; des textes qui contraignaient les grandes entreprises à prendre des mesures pour que leurs chaînes de valeur situées hors de l’UE respectent un ensemble de règles sociales et environnementales.
L’« omnibus numérique », en préparation, a pour but de déréguler le domaine de l’IA, qui a été encadré par des normes européennes durant la précédente législature. Dans sa version actuelle, l’omnibus permettrait un plus grand usage des données personnelles pour « entraîner » les modèles d’IA. L’objectif est d’augmenter la compétitivité des entreprises européennes, mais cet affaiblissement du règlement sur la protection des données favoriserait encore davantage des géants américains de la tech, alors même que ceux-ci instrumentalisent leur pouvoir à des fins politiques.
Cette collaboration se traduit également en commissions parlementaires. Le PPE y collabore avec l’extrême droite sur les dossiers de politique d’asile et de migration. Le PPE a ainsi placé un député de Fratelli d’Italia (CRE) aux commandes des travaux sur un règlement relatif à « l’établissement d’une liste des pays d’origine sûrs ». Le texte, qui permet de traiter de manière plus expéditive les demandes d’asile de ressortissants de certains pays considérés comme sûrs, a été voté en commission parlementaire par le PPE et les groupes d’extrême droite, et est devenu la base d’un accord avec le Conseil de l’UE (où sont représentés les gouvernements des États membres).
Attaquer les ONG, mais protéger les copains
La société civile fait aussi les frais de cette collaboration : les groupes PPE et d’extrême droite ont créé un « groupe de travail de contrôle » du financement européen des ONG ; une mesure concernant spécifiquement les ONG environnementales et sociales, dans le viseur de l’extrême droite depuis des années.
Un autre exemple particulièrement inquiétant de la collaboration avec l’extrême droite est le refus opposé par le PPE, allié aux groupes d’extrême droite, d’autoriser une mission de contrôle de l’État de droit en Italie. La visite des députés européens dans le pays, prévue pour y évaluer la situation de l’État de droit et des droits fondamentaux, avait été préalablement approuvée par les députés du PPE, du S&D et de Renew dans le cadre d’un programme qui comprenait également une visite en Espagne (plusieurs missions de ce genre ont déjà eu lieu dans une dizaine de pays). Seule la mission en Italie, gouvernée par une coalition dominée par l’extrême droite (Fratelli d’Italia, membre des CRE), a été annulée.
Cet épisode, qui a déclenché de fortes protestations de la gauche en Italie, montre que le PPE n’hésite pas à instrumentaliser ces missions pour protéger ses amis d’extrême droite en sabotant les garde-fous qui ont été progressivement mis en place au niveau européen. Le gouvernement Meloni, qui a su habilement s’allier au centre droit, bénéficie de la connivence du PPE dans son entreprise de démontage progressif de l’État de droit en Italie.
Cette dérive du groupe de la droite modérée est porteuse de dangers pour la démocratie et les droits humains en Europe. L’alliance du centre droit avec des partis nationalistes va gravement affaiblir l’Union de l’intérieur alors qu’elle doit faire face à la montée des périls internationaux.