Espace de libertés · le magazine du Centre d'Action Laïque

Libres, ensemble

Harraga : les Tunisiens ont perdu leurs illusions

Pierre Schondbrodt · Journaliste

En Tunisie, on les appelle les « Harraga » : celles et ceux qui brûlent leurs papiers pour prendre le bateau et espérer une vie meilleure en Europe. La situation politique et socio-économique en Tunisie est devenue tellement catastrophique et sans espoir pour de nombreux jeunes qu’ils préfèrent tenter la traversée de la Méditerranée. Devenue la route migratoire la plus dangereuse au monde, cette frontière censée être infranchissable ne dissuade pas mais tue. En juillet et août 2021, environ 8000 personnes ont atteint les côtes italiennes au départ de la Tunisie. Parmi elles : des Syriens, des Afghans, des Erythréens mais aussi 70 % de Tunisiens.
© Pierre Schonbrodt

Le 17 décembre 2010, Mohamed Bouazizi, un jeune Tunisien de 26 ans, s’immolait par le feu à Sidi Bouzid pour dénoncer la précarité dans laquelle une grande partie de la population devait vivre. Ce fut l’élément déclencheur de la révolution et du Printemps arabe, dont la Tunisie fut l’épicentre. Les manifestations ont eu raison du régime… mais les choses ont-elles vraiment changé ? Une corruption toujours bien présente, une transformation institutionnelle et administrative (trop) lente, un chômage endémique : de nombreux Tunisiens estiment aujourd’hui que la révolution n’a servi à rien. 

Nous nous sommes rendus en Tunisie en mars 2022, à la rencontre des Tunisiens qui ont perdu leurs illusions mais aussi de migrants d’origine subsaharienne littéralement bloqués dans le pays, face à une Europe devenue forteresse infranchissable. 

Leurs revendications sont simples : travail et dignité. « Il y a tellement d’endettements en Tunisie, explique Slim, journaliste et membre de la société civile que nous avons rencontré. Maintenant, on n’a plus le rêve d’avoir une voiture, une maison ou de faire étudier les enfants dans une belle école. Non, on a juste le rêve de manger. Après la révolution, on a attendu que le changement vienne d’en haut… mais il n’est pas venu. Personne ne s’est dit que c’était le citoyen tunisien qui était le moteur économique. C’est la crise. On est dos au mur. Mais je garde espoir… parce que je suis obligé de garder l’espoir. »Les Tunisiens espèrent une vie meilleure pour leurs enfants, à l’image de ces chauffeurs de taxi qui témoignent dans le documentaire et qui ressentent une certaine fierté d’avoir des enfants qui ont réussi à passer en France et en Allemagne. Ils ne les ont plus vus depuis 5, 10, 15 ans mais ils croient en une vie meilleure pour eux, même si la plupart sont sans-papiers en Europe. 

Septembre 2022 · 46 min. · Réalisation : Pierre Schonbrodt