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Les cultureux

Comprendre l’héritage colonial de l’Europe 

Catherine Haxhe · Journaliste

Évoquer les fondements structurels du colonialisme européen n’est pas chose aisée. Se pencher ensuite sur la manière dont les pays européens ont conservé leurs pouvoirs après l’effondrement de leurs empires et les conséquences que cela eut sur les pays nouvellement indépendants est une tâche plus ardue encore, mais ô combien essentielle. Jusqu’au 14 mars 2027, une exposition à la Maison de l’Histoire Européenne explore l’héritage colonial de l’Europe et nous invite à réfléchir à la manière dont cette histoire continue de façonner la société actuelle. Elle se nomme « Post-Colonial ? » et son point d’interrogation fait toute la différence.

“Raft Of Medusa”, 2016 Acquired 2024. EU, EP, House of European History. © Alexis Peskine

Dans le grand hall d’entrée de la Maison de l’Histoire Européenne, nous avons rendez-vous avec Constanze Itzel et Ayoko Mensah. La première est Directrice du musée et la seconde Commissaire de cette exposition qui présente une vingtaine d’œuvres, plus de 200 objets, interviews, vidéos et témoignages, le tout en quatre langues.

En quoi cette exposition est-elle novatrice par rapport à d’autres? 

Constanze Itzel : La Maison de l’Histoire Européenne se veut un musée engagé. Nos critères, pour le choix des sujets, c’est leur pertinence dans notre époque actuelle. Afin que le musée puisse jouer un rôle positif dans la société. Nous avons aussi la responsabilité de raconter une partie de l’histoire qui est encore trop souvent négligée, qui n’est pas suffisamment enseignée dans les écoles ou montrée dans les musées. La particularité de cette expo « Postcolonial ? » c’est sa transnationalité. Habituellement, les expos sur le sujet ne le font que d’un point de vue national. Or ici, en tant que musée européen, nous élargissons la perspective sur l’esclavage. Il y a beaucoup de surprises quand on parcourt l’expo. On connaît évidemment les grands pays colonisateurs, mais on est peut-être moins au courant que les pays scandinaves ont participé eux aussi à la colonisation ou que des pays comme la Pologne ont essayé d’avoir des colonies. Si le regard sur ce phénomène se fait d’un point de vue transnational, on embrasse toute l’envergure de l’exploitation, de la violence et des génocides. Avec tous les pillages des ressources naturelles, des ressources humaines, de l’art ; même les pays qui n’ont pas eu des colonies se sont enrichis, en ont profité et en profitent encore aujourd’hui.

Botanist Kid (Boy), 2024
Acquired 2024. EU, EP, House of European History © Yinka Shonibare CBE RA
Botanist Kid (Boy), 2024
Acquired 2024. EU, EP, House of European History © Yinka Shonibare CBE RA
Cette exposition n’est pas qu’historique, elle est aussi scientifique et artistique ?

Ayoko Mensah : Nous avons été trois curateurs à travailler sur cette expo avec toute une équipe. C’est effectivement un accomplissement collectif. Nous y réfléchissons depuis des années, ce fut vraiment un long processus, parce qu’il y avait un vrai challenge. Comment raconter cette histoire et ce sujet d’un point de vue transnational dans un espace qui est relativement restreint de 500 mètres carrés ? Il était essentiel de pouvoir inclure dans notre narratif des œuvres d’art, aux côtés d’objets historiques et de récits personnels pour parvenir à cette multiperspectivité parce que souvent les objets que nous avons sont liés à l’histoire et au narratif des vainqueurs, des puissances qui ont colonisé. Comment donne-t-on et transmet-on le récit du point de vue des peuples colonisés ? C’était un challenge. Les œuvres d’art effectivement jouent un rôle important dans cette mesure et nous renvoyons à toutes ces civilisations précoloniales qui étaient extrêmement développées. Nous exposons par exemple une magnifique tête sculptée du Mexique datant du XVIe siècle ; nous voulions rappeler que des civilisations entières ont été complètement balayées, effacées par la colonisation. C’était important pour nous de non seulement montrer qu’il y a eu la traite esclavagiste, le colonialisme qui remonte au XVe siècle, mais qu’avant cela, le monde n’était pas une terra incognita : elle l’était pour les européens, mais il y avait avant eux des civilisations extrêmement élaborées. 

Constanze Itzel  : Nous avons dû nous focaliser sur le colonialisme européen parce que c’est déjà une histoire tellement dense et complexe que nous ne pouvions pas aborder tous les mouvements impérialistes à travers le monde. En Asie ou l’intérieur de l’Afrique, sans oublier le colonialisme intra-européen, mais on ne pouvait pas tout aborder, c’était impossible. 

Colonial Dress, 2008
Acquired 2019. EU, EP, House of European History © Susan Stockwell
Pourquoi ce point d’interrogation dans le titre de l’exposition « Postcolonial ? » ? 

Constanze Itzel  : En fait, ce système colonial a vraiment eu un impact global dans l’ordre économique et il est encore actif aujourd’hui et en lien avec cette histoire coloniale dans la hiérarchisation des peuples. Ce que l’on a appelé « la création des races » est une invention de l’Europe, la théorisation de Karl von Linn est encore vivace aujourd’hui … « Race supérieure, race inférieure ».

Ayoko Mensah : Dès le début de l’expo, il y a cette œuvre d’art « Postcolonial Globechild » de Yinka Shonibare, artiste contemporain britannico-nigérian, qui a voulu montrer le lien entre colonialisme, extraction des ressources nécessaires à l’industrialisation de l’Europe et révolution industrielle. Le développement de l’Europe et des nations européennes, telles qu’on les connaît aujourd’hui, est fondé sur le colonialisme, et la crise environnementale et climatique en est le résultat direct. 

Tout comme la plupart des frontières dans le monde ont été créées par des Européens ?

Constanze Itzel  : Oui, elles furent deux ou trois nations à se répartir le monde en une soirée. Sans prendre en compte les cultures et les civilisations locales. Tout comme l’idée de l’État-nation a été exportée dans le monde entier. Vous parliez des richesses accumulées pendant la période du colonialisme en Europe : on peut parler du caoutchouc, des ressources naturelles qui étaient nécessaires à l’industrialisation de l’Europe, mais aussi de l’art dérobé et ça, c’est une question très pertinente pour notre musée qui veut une approche critique vis-à-vis de l’histoire de l’Europe. D’ailleurs, cela ne concerne pas que le colonialisme : cela concerne aussi le national-socialisme, le stalinisme, les dictatures dans le sud de l’Europe. Nous n’avons pas peur de démontrer ce qui était néfaste, ce qui a été fait de mal en Europe et en dehors de l’Europe. Il ne s’agit pas de culpabilité, mais de responsabilité et de reconnaissance des faits. Ensuite, il faut essayer de construire quelque chose de meilleur. Notre volonté est que les musées européens jouent un rôle positif dans la société, qu’ils opèrent pour la durabilité, pour l’inclusion, pour la diversité. Nous avons aussi la responsabilité de reconnaître la diversité des narrations, la diversité des perspectives ; nous sommes en train de travailler dessus d’un point de vue plus large pour le musée dans sa globalité, pour faire en sorte que ces narrations ne soient plus seulement celles des sociétés dominantes. Et cela même pour notre exposition permanente.

Avez-vous eu carte blanche ou avez-vous subi des lobbyings de certains pays européens ? 

Constanze Itzel  : Oui, il y a du lobbying, mais nous ne cédons jamais à ces tentatives. On nous a demandé d’embellir le récit européen, de mettre en avant nos valeurs. Nous l’avons fait, mais sans omettre la réalité. D’un autre côté, nous avons eu carte blanche, car l’institution qui nous porte, le Parlement européen, n’interfère jamais dans les contenus.

Ayoko, comment avez-vous sélectionné les 200 objets et documents ?

Ayoko Mensah : Nous avons travaillé sur les quatre parties de l’exposition. Des fondements structurels du colonialisme jusqu’à la fin des empires coloniaux. C’est intéressant de voir combien notre histoire est liée aux empires coloniaux et à la période des décolonisations. Pour chaque section, notre équipe curatoriale a recherché des objets historiques qui soient vraiment signifiants. Je pense, par exemple, pour la partie sur les fondements structurels à la copie originale de l’acte de signature de la Conférence de Berlin de 1884-1885, cruciale et emblématique du colonialisme européen du XIXe siècle avec ces puissances européennes qui se réunissent et qui s’entendent pour se partager l’Afrique et ses ressources. Nous exposons également l’acte qui met fin aux colonies britanniques en 1833 et qui stipule que ceux qui seront indemnisés sont les propriétaires d’esclaves. Cela représentait des sommes colossales et la couronne britannique a dû faire des emprunts bancaires que les Britanniques ont dû rembourser pendant des décennies, jusqu’en 2015. Haïti a également dû payer son indépendance, ce qui l’a ruinée. Et l’on sait aujourd’hui qu’Haïti est un des pays les plus dangereux au monde et les plus en difficulté. 

Botanist Kid (Boy), 2024
Acquired 2024. EU, EP, House of European History © Yinka Shonibare CBE RA.
Il y a un concept assez méconnu après la décolonisation, c’est « l’engagisme ». C’est quoi exactement ? 

Ayoko Mensah : C’est très intéressant parce que cet engagisme montre à quel point le système perdure.Après la fin officielle du colonialisme ou même de la traite esclavagiste, les puissances européennes gardèrent exactement le même système de fonctionnement économique et donc ont eu besoin de travailleurs dans les colonies. L’exemple type, c’est l’île Maurice qui fut un foyer de l’engagisme pour l’Empire britannique. Des Indiens ont été massivement déportés à l’île Maurice pour continuer à cultiver les plantations et notamment le sucre, dans des conditions qui n’étaient guère meilleures que celles de l’esclavagisme. Tu n’es pas esclave, je t’engage. On avait changé les termes, mais cela restait du travail forcé et de la misère. 

Où en sommes-nous aujourd’hui avec le colonialisme selon vous ?

Constanze Itzel  : Nous ne sommes pas certains que tout soit terminé, au contraire. À travers l’exposition, on interroge ce système et cette condition postcoloniale en en montrant aussi les continuités. Avec ce point d’interrogation, on s’interroge et on montre qu’en fait, il y a une certaine persistance : on invite le visiteur à réfléchir. Sans le culpabiliser. Cette histoire est importante pour comprendre l’Europe d’aujourd’hui et construire celle de demain. C’est un point sur lequel nous allons travailler dans la nouvelle exposition permanente : dans la déclaration de Robert Schuman, lorsqu’il suggère la création de la CECA, la Communauté du Charbon et de l’Acier, il désire que l’Europe s’unisse pour développer l’Afrique. Dans le traité de Rome en 1957, le territoire était trois fois supérieur au territoire de l’Union européenne actuel. La question de l’Europe est une question mondiale, comme dit l’historien et politologue camerounais, Achille Mbembe1

  1. Achille Mbembe (1957 -) est un historien, politologue et enseignant universitaire camerounais. ↩︎