Finalement, ce qui est dingue, ce n’est pas d’arriver à cela [l’entraide], c’est de devoir écrire des livres sur ces évidences ! Décidément, notre société est allée bien loin dans le processus de rupture des liens… »
Les points forts de ce livres
- Approche accessible et résolument optimiste de la collapsologie
- Plaidoyer pour des réseaux d’entraide comme contre-pouvoir à taille humaine
- Pistes concrètes pour renforcer les solidarités au quotidien
→ Ouvrage utile pour qui s’intéresse à la résilience et à l’action collective
Les bémols
- Propositions parfois trop théoriques
- Plusieurs angles morts : causes des crises, garanties démocratiques, risque de repli communautaire

Voilà un essai salvateur à plus d’un titre : Pablo Servigne rappelle, car cela est hautement nécessaire, que nos sociétés modernes sont continuellement en proie à des crises et font souvent face à des catastrophes. Il insiste sur la notion d’entraide entre personnes qui, heureusement, s’impose toujours dans de telles situations mais qui, le plus souvent, agit plus comme un pansement sur les plaies des victimes. L’auteur plaide pour la mise en place à différents niveaux de réseaux d’entraide avant que les catastrophes n’apparaissent. Et ce, afin que les réponses données soient plus efficaces et permettent une meilleure résilience, tout en rendant la vie plus agréable en temps ordinaire.
Face à l’égoïsme et au manque de confiance en soi et en les autres, Pablo Servigne, collapsologue assumé, rappelle avec force que l’entraide est le seul remède aux crises en tous genres, car elle seule permet d’instituer durablement la confiance contre la peur et la liberté contre l’oppression. Car, oui, les portes fermées qui claquemurent nos sociétés modernes ne permettent pas de faire face efficacement ni à l’adversité ni aux tempêtes et encore mieux de les prévenir. En d’autres termes, par la création d’un véritable lien social – ce qu’il appelle une « culture populaire de l’entraide » – l’auteur plaide pour mieux organiser la prévention afin de mieux pouvoir guérir nos plaies et, par voie de conséquence, de nous émanciper des catastrophes.
S’il est un fait que toute catastrophe brise la normalité et permet de mettre en évidence nos manques de liens, nos solitudes, nos peurs et nos mauvais rapports au monde, le Réseau des tempêtes théorisé par l’écopsychologue américaine Joanna Macy1 permet, par l’enchevêtrement de réseaux locaux et plus globaux, de nous mettre en relation avec les autres et avec le vivant, de nous responsabiliser et de nous donner une puissance d’agir insoupçonnée. Le but ? Non seulement mieux survivre à court terme, mais aussi mieux vivre à long terme. Cela peut se résumer par « placer la citoyenneté au cœur de l’action collective » et « s’organiser en amont des institutions étatiques » sans forcément s’opposer à celles-ci.
Du survivalisme au « supervivalisme »
Pablo Servigne vilipende l’individualisme, l’esprit de compétition, le repli sur soi, le virilisme et le matérialisme qu’il relie à du « sousvivalisme ». Il nomme à juste titre ce modèle de fonctionnement sociétal « bunker » car il renvoie tant à l’enfermement qu’à l’hostilité. Il plaide donc pour un « supervivalisme » qui doit miser sur la confiance, l’entraide et le lien social et, in fine, la robustesse. C’est le fil rouge de son essai.
Pour ce faire, de manière très perspicace, Pablo Servigne présente les quatre principes du supervivalisme : améliorer le tissu social à l’échelle locale, se préparer au pire en groupe(s), faire primer l’humain sur le matériel et améliorer nos vies dès aujourd’hui. Cela revient-il à enfoncer une porte ouverte ? Pas vraiment ! Si ces principes paraissent évidents, ils ne sont que très peu mis à l’œuvre dans nos sociétés. Comme l’énonce l’auteur, « ce qui est dingue, ce n’est pas d’arriver à cela [l’entraide], c’est de devoir écrire des livres sur ces évidences ! Décidément, notre société est allée bien loin dans le processus de rupture des liens… ».
À ce stade de sa réflexion, l’auteur décrit les ressorts des liens sociaux à utiliser dans une stratégie donnant-donnant dénuée de toute naïveté (car les principes qui sous-tendent le vivant ne sont en rien naïfs) : « donner », « s’engager dans la réciprocité » et « pardonner », ce qui revient à réinstituer de la sociabilité et à recréer un capital social dont nos ancêtres étaient coutumiers alors, qu’actuellement, le vide social prévaut. Le « contrat social » de Jean-Jacques Rousseau et l’œuvre du sociologue Émile Durkheim, pour ne citer qu’eux, en sont de beaux exemples.
Pablo Servigne continue sa démonstration en décrivant les différents modes de liens complémentaires à revaloriser : les liens affinitaires qui relèvent de la communauté (« ce qui reste quand tout le reste a disparu ») et les liens « voisinautaires » (chouette néologisme pour désigner les personnes géographiquement proches) qui sont empreints de fraternité et de sororité. Les communautés affinitaires présentent l’avantage de structurer les visions, de mutualiser les savoirs et de construire un vrai récit. Quant aux communautés « voisinautaires », elles permettent d’améliorer le quotidien et d’agir vite en cas de crise. On comprend aisément que les deux types de communautés se complètent et que l’un ne peut exister sans l’autre.
Retisser les liens sociaux pour renforcer la résilience
Au niveau des liens sociaux à retisser, l’auteur différencie les « liens denses » qui sont tissés avec les proches et qui suppose en engagement mutuel et les « liens légers » qui caractérisent les relations avec des connaissances lointaines et occasionnelles et qui permettent d’explorer des mondes différents tout en faisant circuler les idées. Il poursuit sa réflexion en décrivant les liens de cohésion qui sont essentiellement horizontaux entre personnes similaires soudées par la confiance au sein de groupes sociaux homogènes ; les liens de connexion qui relient des groupes sociaux hétérogènes et qui permettent l’innovation ; les liens d’organisation plus verticaux qui relient les personnes aux institutions et qui apportent de la protection et permettent des opportunités. Il est évident que tous ces liens nécessitent de la confiance mutuelle, particulièrement les liens d’organisation, ce qui est trop peu le cas actuellement.
Après cette analyse, Pablo Servigne présente la méthode qu’il préconise pour créer les réseaux des tempêtes : la convivialité, la nécessité d’un réel engagement par l’authenticité et l’entraide face à l’adversité et également en dehors de celle-ci. Il rappelle que, plutôt que de paniquer et monnayer leurs aides, les êtres humains sont naturellement portés vers l’entraide quand des catastrophes surviennent. Cependant, une entraide spontanée présentera évidemment moins d’efficacité et engendrera moins de résilience si elle n’a pas été préparée. Il rappelle que l’entraide est toujours à valoriser même en dehors des catastrophes, particulièrement en ces temps de crise économique (qui durent depuis cinquante ans, finalement !) durant lesquels l’État se désengage de beaucoup de choses… Avec beaucoup d’à-propos – car il faut le répéter encore et encore auprès des jeunes générations –, l’auteur remet en mémoire que les mutuelles, les syndicats, les collectifs de quartiers… sont nés de la lutte ouvrière d’il y a plus d’un siècle afin de permettre plus de justice sociale. À ne jamais oublier, évidemment !
Pablo Servigne plaide donc pour que l’entraide soit envisagée comme un contre-pouvoir à taille humaine, que ce soit entre les êtres humains ou avec le vivant en général. Car elle peut et doit permettre de s’attaquer aux causes profondes d’injustice dans un grand élan horizontal de convergence des luttes sociales. Il rappelle que résister est nécessaire mais ne suffit pas : l’entraide peut guérir les blessures, réparer les corps et les esprits, préserver ce qui existe, favoriser la co-régulation et offrir plus de sécurité de vie. Ainsi, l’entraide permet de « transformer la douleur individuelle en ressource collective » et, de manière générale, de conférer à notre société plus de robustesse, de joie et de créativité.
Vers une nouvelle culture démocratique de l’entraide
On l’aura compris : pour Pablo Servigne, ce ne sont pas les crises qui posent problème mais bien notre manière de (ne pas) faire société. Cet angle de vue est très salvateur, car il permet de prendre du recul par rapport aux crises qui monopolisent continuellement nos esprits. C’est à nous à changer de focale, d’intimer un changement de modèle de société en instituant une véritable culture de l’entraide. L’Histoire est jalonnée d’exemples en la matière avec la Résistance à partir de 1943, la Révolution française, les Printemps arabes, les Gilets jaunes…
L’auteur relève un paradoxe : la liberté a enfermé les gens dans leur sphère privée et, par voie de conséquence, dans la solitude, au détriment de la vie collective. C’est le genre de paradoxe qui met mal à l’aise, mais qui est essentiel pour envisager une autre société. En effet, que permet la liberté sans l’égalité et la solidarité ? Attention, danger ! Certains libéraux extrêmes, voire libertariens, qui nous gouvernent ont leur propre conception de ce trio de valeurs : avec l’aide de certains médias, ils encouragent la méfiance et la défiance ; dans un contexte de compétition qu’ils mettent en œuvre, ils considèrent les gens comme irresponsables et font tout pour les rendre amorphes ; ils imposent leurs ordres et une obéissance aveugle… L’auteur rappelle que le libéralisme extrême ne relève pas de la nature humaine ; il correspond à une « mythologie culturelle moderne » : si la compétitivité doit exister, elle doit être intermittente et cadrée. Il faut nécessairement passer de l’obsession de la survie à la coopération, à la bienveillance et à la solidarité qui sont les véritables gages de vie en temps ordinaire et de survie en période de crise.
Pablo Servigne met d’autres mots sur sa démonstration ô combien pertinente : il valorise la « tribu » caractérisée par l’entraide, la sécurité et l’identité tout en se rendant compte qu’elle peut favoriser les appartenances forcées et nuire à l’émancipation et à la mobilité. Il estime que la « tribu » doit donc être incluse dans la démocratie de masse. Ces deux mondes doivent être nécessairement hybridés : la densité, la fiabilité, la culture locale, l’ancrage que permet la tribu doivent être intégrés dans la liberté rationnelle et morale, la culture globale et l’esprit d’ouverture que la démocratie de masse permet. Et il rappelle que les réseaux sociaux n’encouragent nullement cette hybridation, car l’abstraction qui les caractérise ne fait qu’augmenter la perte de densité du lien social. L’auteur plaide donc pour la création de « nouvelles tribus ».
Réseaux citoyens et institutions
Pablo Servigne se pose dès lors une question essentielle : comment faire en sorte que les différents réseaux qui seront créés puissent coopérer entre eux et avec les institutions publiques ? Par des articulations simples qui devront être créées avant les catastrophes afin d’éviter toute improvisation et d’accroître la puissance d’agir. Cette articulation entre réseaux privés et l’État nécessitent évidemment une confiance réciproque : les personnes devront respecter les protocoles officiels et les institutions (qui ne peuvent pas de toute façon tout gérer) leurs administrés dans leurs capacités à agir. En d’autres termes, il estime que seule une démocratie assumée par tous permet de créer une nouvelle culture de gestion des risques et des crises tout en permettant une vie agréable en temps ordinaire.
« Et maintenant ? », demande Pablo Servigne. Dans un premier temps, nous devons nous retrousser les manches pour déployer à petite échelle tous les concepts qu’il a analysés afin de créer notre Réseau des tempêtes. Dans un second temps, nous devons articuler le réseau que nous aurons créé avec d’autres et initier une coordination avec le niveau institutionnel afin de générer un réseau plus large qui, mis en relation avec d’autres, permettra l’établissement de très larges réseaux. Il cite quelques exemples d’initiatives. Parmi ceux-ci, le groupe « Urgence réhabilitation développement » (URD) – dont il fait partie – créé en 2023, qui se positionne comme think tank indépendant est spécialisé dans l’étude des situations de crises. Ou encore Option A qui est constitué de plusieurs équipes locales de dix à douze personnes interconnectées dans le but de « construire une vie simple, joyeuse et moins dépendante des grands systèmes centralisés (économiques, politiques, religieux, etc.) mais avec plus d’entraide et d’autonomie ».
Cette analyse pertinente fait chaud au cœur, car elle permet de sortir du fatalisme ambiant : elle nous conscientise dans la puissance d’agir qui est/a été endormie en nous. Elle nous permet d’envisager la conceptualisation d’une autre manière de faire société en changer notre imaginaire. Elle mandate de nouvelles stratégies visant à renforcer la vie, la survie, la dignité, la joie, notre résilience et, finalement, notre capacité de résistance. La nécessité de résistance est d’ailleurs une des conclusions de la récente Convention laïque qui a traité des rapports de la sécularisation avec l’extrême droite, l’enseignement et la protection de la jeunesse, la liberté d’expression, la liberté artistique et la liberté académique. Dans la suite de cette Convention, le Centre d’Action Laïque et ses structures membres vont dès lors s’atteler à un vaste chantier qui va leur permettre de proposer à l’horizon 2028 un autre modèle de société fondé sur les valeurs chères aux laïques. Les trois grandes lignes de ce travail ont été énoncées à la fin de la récente Convention : « résister », « proposer » et « se renforcer ». L’essai de Pablo Servigne pourra représenter un des guides pour ce travail ambitieux.
- Joanna Macy (1929-2025 à Berkeley en Californie), est une militante écologiste américaine, autrice et spécialiste du bouddhisme, de l’écologie profonde et de l’éco-psychologie. Elle a développé une méthodologie visant à approfondir notre connexion à la Terre et au vivant, tout en nous préparant à faire face aux risques de l’effondrement écologique. ↩︎