
En pleines Floralies gantoises, nous rencontrons les deux médecins dans les serres du Musée universitaire de Gand (GUM). Parmi les plantes tropicales sont accrochés quelques portraits impressionnants des douze personnes présentées dans le livre et réalisés par Lieve Blancquaert. Piet Hoebeke explique d’emblée pourquoi ce livre devait voir le jour : « Nous avons commencé à Gand en 1987 : la première femme transgenre, puis en 1993 le premier homme transgenre. C’étaient des parcours difficiles, mais ces personnes menaient une vie bien rangée selon les normes de la société. Elles étaient mariées et avaient des enfants. Et pourtant, ils ont cherché de l’aide et un traitement, ce qui a été très difficile à vivre pour leur famille. À partir des années 1990, nous avons constaté une grande acceptation, y compris au sein des hôpitaux. Tout allait bien jusqu’au début des années 2000. Puis, la situation s’est dégradée. Et ces dernières années, la tendance anti-trans a été considérablement renforcée par des régimes tels que celui de Trump. Le concept de genre a semé la panique : quelque chose s’est glissé dans la société sans que nous l’ayons vu venir. Je vois aujourd’hui, lors de mes consultations beaucoup de jeunes qui ont vraiment peur et qui doutent. Non pas de leur identité de genre, mais de la façon dont la société réagit. C’est d’ailleurs ce que montre le livre : aucune des douze personnes n’a de problème avec elle-même. Elles se heurtent à une société qui a un problème avec elles. C’est là le cœur du problème : de quoi les gens se mêlent-ils, bon sang ? »
Winne Haenen partage son avis : « C’est pourquoi il est important de montrer que ce n’est que ça. Et alors ? Dans mon travail, cela n’a rien changé. Et ma transition ? Pour les autres, c’est désormais clair. »
D’où vient cette résistance envers les personnes trans ?
Winne Haenen : Je pense que cela vient du fait que l’on est différent des autres. Ni plus ni moins que ça. Les gens ne connaissent pas ça et se font leur propre idée. Ce que je pense ou ce que je ressens, ce sont les autres qui le définissent. Depuis que je suis une femme trans, c’est comme si j’étais devenue en partie la propriété des autres. On parle ici des personnes trans, mais on observe le même phénomène avec l’homosexualité, ainsi qu’avec la façon dont les migrants vivent, pensent et travaillent ici. C’est nous aussi qui nous en faisons notre propre idée.
Piet Hoebeke : Ce phénomène est alimenté par un courant sous-jacent politico-idéologique. Nous ne devons pas le sous-estimer. Il est très répandu : de la Russie à la Pologne, en passant par les milieux d’extrême droite, jusqu’aux États-Unis. Les mouvements évangéliques y jouent également un rôle, par exemple en Afrique. L’idée selon laquelle ce que nous ne connaissons pas, nous devons le diaboliser et l’exclure de la société, est très répandue. Ce phénomène est également très puissant sur le plan financier. Une grande étude européenne a mis au jour ces flux financiers : il s’agit de milliards de dollars. Au niveau individuel, cela touche chacun personnellement, mais sur le plan social, l’enjeu est bien plus vaste. C’est un courant très puissant.
Dans ces milieux, l’idée selon laquelle la pensée transgenre serait aujourd’hui imposée fait son chemin…
W. H. : Comment peut-on imposer une telle chose ? Mon propre parcours a duré des années. J’ai consulté trois psychiatres différents sur une période de quinze ans avant d’aboutir à l’UZ Gent. Au cours de ce parcours, on m’a plutôt laissé entendre que je me trompais peut-être. C’est ce que je pensais moi-même : que c’était peut-être un caprice. On m’a également dit : « Sois consciente que tu risques de te retrouver tout en bas de l’échelle sociale. » J’ai été vraiment préparée : ça ne sera pas facile, ça ne sera pas agréable et tu vas te faire du mal. On ne peut donc pas dire que j’ai été encouragée à devenir une femme trans. Mais quand on sent que c’est ancré si profondément en soi, le prix à payer semble logique.
P. H. : On appelle cela une idéologie du genre. On dit aussi qu’on apprend aux enfants à être trans, comme si on pouvait les rendre homosexuels ou lesbiennes. Alors qu’il existe suffisamment de données scientifiques pour démontrer qu’il ne s’agit absolument pas d’une idéologie, qu’on n’apprend rien et que c’est beaucoup plus complexe. Avec ce livre, nous essayons de fournir autant d’informations que possible pour contrer ces idées.
Combien de personnes souffrent de dysphorie de genre1 ?
P. H. : Environ 1 % de la population souffre de dysphorie de genre, sous différentes formes. Tout le monde n’entre pas dans une transition complète. Certaines personnes optent pour une transition partielle, ce qui est désormais possible. La législation belge a été modifiée en 2018. Auparavant, il fallait avoir subi toutes les interventions chirurgicales pour pouvoir changer de sexe sur sa carte d’identité. Cette obligation a été supprimée, mais elle fait aujourd’hui l’objet de nouvelles critiques. On prétend alors que des hommes se rendent à la mairie pour faire modifier leur sexe afin d’aller regarder les seins dans des cabines d’essayage des femmes. Mais ça ne fonctionne pas comme ça.
Que révèlent les chiffres concernant les personnes qui souhaitent revenir sur leur transition ?
P. H. : Le problème vient des personnes qui ne suivent pas ce parcours : celles qui achètent des hormones en ligne ou s’envolent pour la Thaïlande pour se faire opérer. On peut dire beaucoup de choses sur le droit à l’autodétermination, mais ce filtre que constitue un bon diagnostic est important. Quelqu’un doit vérifier : ce que vous ressentez correspond-il vraiment à ce que vous pensez que c’est ? J’imagine que les jeunes se retrouvent parfois dans un tunnel. C’est pourquoi les contrôles et contrepoids effectués par des professionnels spécialisés sont importants.
W. H. : Je participe à un ou deux forums, et on y lit pas mal de choses. Parfois, j’ai le cœur serré devant le manque de rigueur avec lequel certaines personnes abordent leur parcours et la pensée rigide qu’on y observe parfois.
P. H. : Les chiffres sont clairs : dans les centres proposant un diagnostic rigoureux, le taux de détransition est inférieur à 1 %. Chez les personnes qui suivent un parcours de manière autonome, ce taux peut atteindre 30 %. On amplifie alors ce petit groupe pour dire : « Vous voyez bien, ils se trompent. » C’est là toute la disproportion, alimentée une fois de plus par ce courant idéologique sous-jacent.

Parlons un peu de votre histoire, Winne Haenen. Quand avez-vous ressenti pour la première fois que votre corps ne vous correspondait pas ?
W. H. : À quatre ans, je jouais à me déguiser avec ma sœur et je voulais toujours être la fille. Ce n’était pas quelque chose qu’on m’imposait ; ça venait de moi et ce sentiment est toujours resté.
Aviez-vous à l’époque des modèles auxquels vous pouviez vous identifier ?
W. H. : Que pensait-on de la transsexualité à l’époque ? Tout cela était très obscur, y compris d’un point de vue scientifique. On en parlait à peine dans les médias. L’un des premiers exemples a été celui de Paul Jambers. Sans aucun doute un homme sympathique qui faisait de son mieux. Mais cela alimentait aussi l’idée d’anormalité, de marginalité. On n’avait pas d’exemples. Avec le recul, il y a bien eu des personnes qui m’ont précédée, mais je ne les connaissais pas et on ne trouvait rien à ce sujet. On passait cela sous silence, on le balayait sous le tapis.
P. H. : On savait, mais il n’y avait pas de réseaux sociaux, pas d’exemples. Aujourd’hui, 20 % de la Génération Z se sent LGBTQIA+, dont une grande partie est bisexuelle. On parle d’un fléau, mais ce n’en est pas un. Les gens sont simplement mieux à même de s’identifier. Avant, il fallait tout découvrir par soi-même. Aujourd’hui, les jeunes ont des modèles et des repères. Cela leur permet de mieux se comprendre. Mais ce pourcentage n’augmentera pas : ces 20 % constituent une limite naturelle.
Quel a été le moment décisif qui vous a poussé à entamer votre transition ?
W. H. : À un moment donné, il faut aller de l’avant. J’essayais de mettre cette partie de moi-même de côté. Quand j’étudiais la médecine, je l’avais complètement refoulée. La première personne à qui je l’ai dit, avant même notre mariage, c’était Liesbet, ma femme. Elle savait qu’il y avait un côté féminin en moi, mais ça s’arrêtait là. Jusqu’à un certain point. Je n’arrivais plus à dormir la nuit. Je ne dormais plus que quatre heures à peine. C’était le chaos. J’étais constamment tiraillé : femme-homme, femme-homme. Nous étions en voyage avec les enfants et avions un appartement en bord de mer au neuvième étage. Pendant trois nuits, je suis resté dehors : est-ce que je saute ou je ne saute pas ? Ne pas sauter, c’est changer et prendre ses responsabilités. Sauter, c’est trouver la paix. Ça a été le déclencheur. On ne peut pas continuer à refouler ça. À un moment donné, ça remonte à la surface et il faut y faire face. J’ai fini par trouver un bon thérapeute et j’ai pu aller de l’avant. Je vivais tout simplement à 300 kilomètres à l’heure, à cause de cette agitation.
P. H. : Le plus important, c’est l’acceptation, surtout de la part des parents. Les personnes qui se font mettre à la porte de chez elles se retrouvent dans la pauvreté et l’exclusion. Quand je donne des conférences, je dis toujours : imaginez que votre enfant ou votre petit-enfant vous dise « je suis homosexuel » ou « je suis trans », ne le mettez pas à la porte, mais acceptez-le.
Vous avez quand même reçu le soutien de votre famille ?
W. H. : Attention, notre mariage a failli voler en éclats. Ce n’est pas une évidence. Même après dix ans, nous continuons à redéfinir notre mariage. Nous sommes mariés depuis 32 ans, nous avons des enfants et des petits-enfants. Nous avons traversé des moments difficiles ensemble et nous partageons encore beaucoup de choses. Cette relation est différente, mais c’est le cas pour beaucoup de couples après une si longue période. Ce qu’on constate, c’est que ce sont surtout les autres qui en font toute une histoire. Ils se posent des questions et mettent la pression sur notre couple. Si les gens ne s’en mêlaient pas et se contentaient de dire “c’est comme ça”, ce serait plus facile pour ma compagne. Je me sens coupable vis-à-vis d’elle et des enfants. Mais pour les petits-enfants, je suis tout simplement “Bomma” : ils ne m’ont jamais connue autrement.
Votre transition a-t-elle eu un impact sur votre travail ?
W. H. : J’ai eu la chance d’arriver à une époque où il y avait déjà un peu plus d’ouverture d’esprit. Cela m’a permis de conserver mon emploi. Quand je regarde la situation aujourd’hui, c’est à nouveau plus difficile. On trouve davantage d’informations, mais on ressent moins d’ouverture d’esprit. On me pose presque systématiquement des questions. Bon, j’ai un peu triché : au travail, j’ai élaboré une politique relative à la transition avec la personne de confiance, puis j’ai dit que c’était pour moi. J’avais cette possibilité, mais beaucoup de gens ne l’ont pas. Si vous en avez la possibilité, profitez-en. J’ai l’avantage que cela n’a pas beaucoup changé ma vie professionnelle. J’ai même gagné en autorité morale, simplement en étant honnête. Mais il faut bien se préparer. On ne peut pas s’attendre à ce que les autres fassent le même déclic en trois jours que celui que l’on a fait soi-même après vingt ou vingt-cinq ans. Il faut laisser aux gens le temps de s’y faire.
Votre premier jour de travail en tant que femme transgenre était le 22 mars 2016, le jour des attentats de Bruxelles.
W. H. : Je suis arrivée à l’UZ Gent pour ma dernière consultation quand j’ai reçu un appel : il y avait un problème à Zaventem. J’ai allumé mon gyrophare et je suis partie. Mes collègues étaient au courant, mais c’était la première fois que j’occupais ce poste en tant que femme. Personne n’a posé de questions à ce sujet. Il s’agissait d’aider les gens. C’est tout ce qui comptait. Dans l’après-midi, quelqu’un a dit : « Je pensais que ce n’était pas réel, mais ça l’était donc bien. » C’est tout. On attend de moi que je fasse mon travail, que j’aide les gens. Mon apparence n’a aucune importance. C’est sur cela qu’on m’évalue, et c’est ainsi que cela doit être.

Qu’est-ce qui vous a motivée à participer à ce livre ?
W. H. : Quand je me regarde, je trouve que j’ai le devoir de figurer dans un tel livre, car plus personne ne peut m’atteindre. D’accord, on peut toujours m’envoyer dans un camp de concentration. Mais j’ai vécu ma vie, je me suis construit une existence. Une personne de trente ans, qui a encore tout un chemin à parcourir, a peut-être intérêt à ne pas porter l’étiquette de « femme trans ». Je connais des femmes trans qui changent de travail, qui changent tout par peur d’être « démasquées ». Cela montre à quel point c’est un fardeau.
P. H. : Les personnes trans ont toujours existé. C’est un phénomène de tous les temps. Il y a aussi toujours eu des militants. J’espère que nous évoluons vers une société où militer ne sera plus nécessaire. Je pensais que la lutte pour l’homosexualité était gagnée, mais il s’avère que ce n’est pas le cas. Les personnes trans sont aujourd’hui la première pièce du domino. Viendront ensuite les gays, les lesbiennes et les femmes. On le voit déjà, avec des idées telles que « la femme doit retourner au foyer ». C’est une tendance sociétale dangereuse.
Pour conclure, quel malentendu souhaitez-vous encore dissiper ?
W. H. : Il ne faut pas en faire un plat, c’est aussi simple que ça. J’aurais tout aussi bien pu perdre une jambe, ça aurait été bien plus grave. On en fait toute une histoire parce que c’est perçu comme étrange. Du coup, on place la transidentité dans une atmosphère d’anormalité. Alors qu’en réalité, ce n’est qu’une variation, comme les gens qui ont les yeux bleus ou marron. Piet : L’essentiel, c’est que ça ne regarde que les personnes concernées. De quoi se mêlent les autres ? Laissez les gens être qui ils veulent être. Les gens sont parfaitement capables de déterminer eux-mêmes qui ils sont. Pourquoi la société devrait-elle imposer des normes à ce sujet ? C’est là la vraie question : et alors ?
Cet article est une version adaptée en français de « Ik zie jongeren niet twijfelen over hun genderidentiteit, maar over de reactie van de maatschappij », paru dans deMens Magazine, no 3, juin-septembre 2026. Il est publié ici avec l’autorisation de deMens.nu et de son auteur.
- Profond malaise ressenti lorsque le corps, le prénom, la voix ou le rôle social ne correspondent pas à l’identité de genre vécue. ↩︎