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Quand l’austérité fragilise l’enseignement

Jacques Martel · Directeur de la Ligue de l’enseignement et de l’éducation permanente

Le décret-programme 2 concentre des mesures qui, sous couvert d’alignement ou de rationalisation financière, font porter le coût de l’assainissement budgétaire sur les étudiant·es, les familles et les professionnel·les de l’éducation. De la hausse du minerval à l’alourdissement de la charge des enseignant·es, en passant par le démantèlement de la gratuité scolaire durement conquise, c’est un même fil conducteur qui court : sacrifier la promesse démocratique de l’école sur l’autel de l’équilibre budgétaire.

Photo © Joe Capeo/Shutterstock

Dans la nuit du 4 au 5 juin, le Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles a adopté le décret-programme 2, malgré une mobilisation citoyenne sans précédent. Pendant ce temps, dehors, des manifestant·es faisaient face à une réponse policière disproportionnée. Ce vote s’est en outre déroulé dans des conditions procédurales contestées : l’opposition et les organisations syndicales ont dénoncé une violation du règlement du Parlement, le gouvernement ayant réduit le délai de latence réglementaire de 84 heures entre l’examen en commission et le vote définitif. Court-circuiter les procédures démocratiques pour faire passer des mesures impopulaires en force : voilà ce que cette majorité MR-Engagés a choisi. La Ligue de l’enseignement et de l’éducation permanente le dénonce avec la plus grande fermeté.

Deux heures de plus sans contrepartie

Présentée comme une simple mesure d’« alignement », l’augmentation de la charge horaire des enseignant·es du secondaire supérieur représente, en réalité, 10 % de temps face aux élèves en plus, sans revalorisation salariale ni réflexion pédagogique, et sans tenir compte du travail invisible qui structure le métier. Selon les estimations parlementaires, jusqu’à 1 300 emplois risquent d’être supprimés. La « démission partielle », censée offrir une alternative, n’est qu’un leurre ; elle entraîne une diminution de salaire et la perte de certains droits, un régime de congés maladie revu à la baisse et le resserrement du régime de fin de carrière. Dans un contexte de pénurie déjà critique, où plus d’un·e enseignant·e sur trois abandonne la profession au cours de leurs cinq premières années, cette mesure ne peut qu’accélérer les départs et décourager les vocations. Ce n’est pas en dégradant les conditions de travail que l’on rendra le métier attractif.

Un minerval qui exclut

Le décret-programme 2 prévoit de porter le minerval jusqu’à 1 194 euros, une hausse qui touchera 58 % des étudiant·es et leurs familles en FWB. Les étudiant·es des hautes écoles et des écoles supérieures des Arts seront frappé·es de plein fouet, là même où se concentrent pourtant fréquemment les profils les plus précaires. Dans ces filières, le minerval oscillait jusqu’ici entre 175 et 450 euros (hors frais annexes éventuels). L’an prochain, il sera compris entre 375 et 1 194 euros, une multiplication parfois par six du montant exigé. Si un tarif réduit est maintenu pour les boursier·ères, les familles à revenus intermédiaires se retrouvent dans un étau injuste. Sans oublier que ces montants seront indexés chaque année.

Derrière les chiffres, il y a des réalités très concrètes : des projets d’études abandonnés, des jobs étudiants multipliés jusqu’à l’épuisement, une pression psychologique accrue, des CPAS sollicités au-delà de leurs capacités. L’accès à l’enseignement supérieur, conquête sociale chèrement acquise, se trouve ainsi conditionné à la capacité financière des familles.

Le décret introduit par ailleurs un mécanisme de rétrocession qui aggrave encore la situation. En calculant les montants à reverser sur la base des anciens frais spécifiques (FABS), il avantage structurellement les établissements qui pratiquaient déjà des tarifs élevés (principalement dans l’enseignement libre) et pénalise l’enseignement officiel qui devra rétrocéder davantage malgré ses politiques de coûts maîtrisés. Ce dispositif n’est pas neutre : il met en concurrence les réseaux, fragilise la cohésion du système et ouvre la voie à une privatisation rampante de l’accès au supérieur.

La gratuité scolaire mise à mal

Le décret s’attaque également à des droits durement conquis dans l’enseignement obligatoire : la gratuité scolaire. Le texte supprime, en effet, la gratuité des fournitures scolaires pour les 52 000 élèves entrant en 6e primaire l’an prochain, un recul d’autant plus choquant que cette gratuité venait tout juste d’être généralisée en décembre 2025. Le budget qui y est consacré est, par ailleurs, divisé par deux, passant de 24 à 11 millions d’euros annuels.

Plus grave encore : dans les établissements accueillant un public précarisé (ce que l’on appelle l’enseignement différencié), les budgets consacrés aux repas chauds gratuits sont restructurés à la baisse. Ces écoles devront désormais financer eux-mêmes ces repas, alors que leur budget complémentaire est simultanément réduit de moitié. Ce sont les élèves les plus vulnérables qui en feront les frais.

Une même logique : faire payer les plus vulnérables

Qu’il s’agisse des enseignant·es, des étudiant·es ou des enfants des écoles les plus fragilisées, ce décret-programme 2 transfère systématiquement le coût de l’assainissement budgétaire sur celles et ceux qui ont le moins de moyens pour l’absorber. L’école publique se retrouve ainsi triplement fragilisée : dans sa capacité à accueillir, dans sa capacité à enseigner et dans sa capacité à nourrir et à équiper dignement tous ses élèves.

Ce que dénonce la Ligue de l’enseignement, c’est avant tout l’absence totale de concertation : ni les enseignant·es, ni les étudiant·es, ni leurs représentant·es, ni les acteur·rices de la société civile n’ont été associé·es à l’élaboration de cette réforme. On impose, on ne délibère pas. Cette manière de gouverner, en n’écoutant pas le terrain, en court-circuitant le débat parlementaire et la négociation sociale, en bafouant les règles procédurales pour accélérer un vote contesté, est contraire à toute vision démocratique de l’éducation et traduit un mépris profond du secteur de l’enseignement. C’est pourquoi la Ligue de l’enseignement et de l’éducation permanente exige l’abrogation de ces dispositions et réclame l’ouverture d’une concertation large et transparente avec l’ensemble des acteur·rices concerné·es : étudiant·es, enseignant·es, directions, réseaux et société civile. Parce qu’une école juste ne se décrète pas à coup de circulaires et d’économies budgétaires imposées de force. Elle se construit dans le dialogue, avec des moyens à la hauteur de ses ambitions.