
Docteure en psychologie clinique, thérapeute de famille, maître de conférences à l’Université de Liège, Stéphanie Haxhe travaille depuis longtemps sur ce qu’elle appelle l’« adelphie » – un mot encore peu répandu qui désigne l’ensemble des frères et sœurs d’une famille, sans marquer le genre, à l’image du mot anglais « sibling ». Son constat de départ est une évidence que, pourtant, on ne prend jamais le temps de développer : la fratrie constitue une relation à part entière et non un simple sous-produit de la relation aux parents.
Un lien horizontal
La différence tient à un mot : l’horizontalité. Le lien aux parents est vertical, marqué par la dépendance et l’autorité. Le lien fraternel, lui, se construit entre pairs, dans un rapport de force plus équilibré. Cette différence a des conséquences concrètes sur ce qui s’y apprend. Le conflit, la négociation, le partage, la jalousie, la solidarité : autant d’expériences qui ne se vivent pas de la même façon avec un parent qu’avec un frère ou une sœur, parce que la structure même de la relation change tout. Simone de Beauvoir en donne un exemple frappant dans ses mémoires quand elle raconte comment sa sœur lui a permis d’apprendre à parler sans enjeu, dans une complicité que la parole avec ses parents, plus sérieuse et plus risquée, ne permettait pas. Et la thérapeute de rappeler que cet apprentissage en adelphie est aussi le tout premier laboratoire de nos existences ; il va influencer profondément notre rapport aux autres et la manière dont nous mènerons nos relations amicales, amoureuses ou de travail tout au long de la vie.
Ce que le conflit apprend et ce qu’il coûte de ne pas le vivre
Un des points les plus concrets développés par Stéphanie Haxhe concerne le conflit. Dans certaines familles, il est activement découragé : les parents, fatigués ou anxieux, en particulier dans des contextes marqués par la rupture ou la séparation, mettent en place des systèmes d’évitement qui empêchent le conflit d’émerger entre les enfants. Le problème, explique-t-elle, c’est que le conflit fait partie des expériences qui permettent l’autodélimitation, la pose de limites, l’expression d’une colère légitime. Privés de cet apprentissage, frustrations et malentendus ne disparaissent pas : ils s’enkystent, parfois pendant des décennies, jusqu’à ce qu’une blessure de trop fasse tout exploser ou jusqu’à ce que les frères et sœurs devenus adultes s’évitent purement et simplement dans une rupture qui ne dit jamais son nom.
À l’inverse, quand les conflits entre enfants sont permanents et semblent définir toute la relation, la thérapeute y voit souvent le symptôme d’autre chose. Le mécanisme qu’elle décrit, emprunté à la thérapie familiale contextuelle d’Ivan Boszormenyi-Nagy1, porte un nom précis : l’ardoise pivotante. Un enfant victime d’une injustice de la part d’un parent n’ose pas la lui adresser directement par peur des conséquences ou pour le protéger. La colère et l’attente de réparation pivotent alors vers un tiers innocent : le frère ou la sœur sommé·e de rendre des comptes qui ne le/la concernent pas. Ce glissement abîme la confiance entre les enfants, souvent plus durablement que la relation aux parents elle-même. Il n’est pas rare, note la psychologue, d’entendre quelqu’un relativiser les manquements de ses parents tout en refusant catégoriquement de reprendre contact avec un frère ou une sœur.
Le besoin de donner, y compris chez l’enfant

Au fil de ses recherches, Stéphanie Haxhe a pu également explorer un versant moins intuitif de la question : le besoin de donner. S’appuyant toujours sur Boszormenyi-Nagy, elle rappelle que toute relation humaine repose sur un cycle donner-recevoir-rendre et que l’enfant, dès son plus jeune âge, y participe activement. Un enfant de 3 ou 4 ans peut prendre soin, à sa mesure, de parents fragilisés. Ce don est souvent invisible, parce qu’il prend des formes discrètes : demander peu dans un contexte familial difficile, faire semblant d’aller bien afin de ne pas ajouter au poids d’un parent déjà débordé, exceller à l’école pour le rendre fier. Le risque, selon elle, est que ces contributions passent inaperçues et ne soient jamais reconnues comme telles.
Cette absence de reconnaissance a un coût spécifique, distinct de celui du manque affectif. Recevoir donne le sentiment d’être aimé ; mais c’est donner et être crédité pour ce don qui construit l’estime de soi. Ne jamais avoir l’occasion de donner, insiste-t-elle en citant Boszormenyi-Nagy, constitue une injustice aussi réelle que ne pas recevoir. C’est là que la fratrie entre en jeu comme ressource complémentaire aux parents : elle offre un espace où l’enfant peut aussi apporter quelque chose, être vu par un pair plutôt que jugé par un adulte, exister comme partenaire d’échange et pas uniquement comme objet de soin.
Quand les parents remplacent le dialogue entre enfants
Un des obstacles que Stéphanie Haxhe observe le plus souvent en pratique tient à la difficulté des adultes à laisser un dialogue s’installer directement entre les enfants sans s’en faire le relais systématique. Par souci d’efficacité, par habitude ou parfois par insécurité face à une solidarité fraternelle perçue comme menaçante, les parents ramènent presque toujours les échanges vers l’axe vertical parent-enfant. Elle illustre cette difficulté par une distinction simple entre deux questions posées à un parent inquiet des disputes entre ses filles : demander au parent comment se comporte l’aînée quand elle est anxieuse ne renseigne que sur le regard du parent ; demander directement à la cadette ce qu’elle observe chez sa sœur fait exister la relation fraternelle elle-même et révèle souvent, à la surprise des adultes, une richesse d’observation insoupçonnée chez les enfants.
Sortir de la solitude, aujourd’hui et pour la génération suivante

Cette difficulté à laisser exister le lien fraternel a un coût direct pour les enfants concernés, en particulier ceux qui portent seuls le poids d’un parent en difficulté. Stéphanie Haxhe décrit le cas d’une fratrie de trois adolescents dont la mère traverse une dépression après une séparation. Chacun contribue à sa façon : l’aîné en soutien responsable, le cadet dans le dialogue, le plus jeune sur le plan émotionnel, mais les trois s’épuisent et en viennent à des scènes de violence, chacun étant convaincu d’être seul à endurer l’effort. Le travail thérapeutique consiste alors à rendre visibles les contributions de chacun, souvent invisibles les unes aux autres, pour que la fratrie redevienne une ressource plutôt qu’un lieu supplémentaire d’injustice ressentie.
Cette vigilance porte enfin au-delà de la génération actuelle. Quand une injustice fraternelle reste vive et non travaillée, elle ne s’éteint pas avec le temps : elle risque de se transmettre, se traduisant parfois par des préférences répétées envers certains petits-enfants plutôt que d’autres. La thérapeute évoque le cas d’un grand-père ayant lui-même rompu avec sa fratrie et ses parents. La peur de la rupture l’avait conduit, sans le vouloir, à éviter systématiquement le dialogue direct entre ses propres enfants, reproduisant ainsi, par la triangulation, le schéma même qu’il redoutait. Prendre soin du lien adelphique aujourd’hui, résume Stéphanie Haxhe, c’est aussi protéger ce que les générations suivantes recevront en héritage, qu’il s’agisse d’une solidarité transmise ou d’un ressentiment jamais réglé.
Une piste encore négligée
Ce plaidoyer pour la fratrie s’inscrit dans un mouvement plus large de la thérapie familiale, où cette relation reste historiquement en retrait par rapport à l’attention portée au couple ou à la filiation. La psychologue y voit une forme d’angle mort qu’elle rattache, plus largement, à l’adultisme : la tendance à considérer que seul l’adulte peut apporter, protéger, décider, en oubliant que l’enfant, lui aussi, donne et a besoin d’être reconnu pour cela. Reconnaître la fratrie comme ressource dès l’enfance et jusque tard à l’âge adulte ne revient pas à demander que frères et sœurs deviennent nécessairement proches ou complices. Cela revient plutôt à leur donner une chance égale à celle qu’on accorde, presque par réflexe, aux liens verticaux avec les parents. Pour qu’au moment où le vent souffle plus fort, cette ressource horizontale existe bel et bien et soit disponible.
- Ivan Boszormenyi-Nagy (1920-2007), psychiatre américain d’origine hongroise, est le pionnier de la thérapie familiale. Source : Wikipédia. ↩︎