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Libres, ensemble

L’État se meurt, vive la communalisation !

Catherine Haxhe · Journaliste

Dettes colossales, disparition des services publics, inégalités, défiance des électeurs… L’État serait-il en train de faillir à sa tâche ? Est-il devenu contre-productif ? Doit-il être remplacé ? Et si oui, par quoi ? Avec un brin de provocation, c’est la communalisation que le politologue liégeois Geoffrey Grandjean met sur la table, à savoir « une façon de repenser le pouvoir à partir de nos espaces partagés locaux et de construire un monde commun sans frontières figées ».

Photo © Christophe Licoppe/Shutterstock
communalisation
Geoffrey Grandjean, La communalisation. En finir avec l’État, Liège, Territoires de la Mémoire, coll. « Libres écrits », 2026, 133 pages.

Professeur de sciences politiques à l’Université de Liège et chercheur associé à l’École de droit de Sciences Po Paris, Geoffrey Grandjean nous invite, dans son dernier essai, à sortir des rails et à envisager un autre système étatique. Selon lui, l’État tel qu’il s’est imposé en Europe depuis plusieurs siècles n’est ni naturel ni indépassable. Et surtout, il ne répond plus aux défis contemporains. 

À quel moment avez-vous dressé le constat que l’État, tel qu’on le connaît, était devenu un problème plutôt qu’une solution ?

Je me suis rendu compte depuis quelques années déjà que l’État dysfonctionnait, notamment l’État belge, où les régions et les communautés se déchargeaient d’une série de compétences en les renvoyant vers les pouvoirs locaux sans nécessairement permettre aux communes d’y arriver financièrement. Je me suis dit que dans l’interaction entre les différents niveaux de pouvoir, il semblerait que ce dysfonctionnement n’est pas de nature à répondre aux demandes des citoyens ou à combler totalement les services attendus de la part de pouvoirs publics. En travaillant sur les pouvoirs locaux, je me suis rendu compte que les communes jouaient un rôle majeur dans la vie quotidienne des citoyens. En outre l’histoire politique belge nous montre qu’en fait, sur le temps long, les communes sont bien plus anciennes. L’État s’est créé et institutionnalisé définitivement à la fin du Moyen Âge, alors que les communes, c’est bien avant cela : vers 1066 pour la Charte de Huy1. Bien que plus tardif, l’État a réussi à s’imposer, dans un véritable rapport de force, face aux communes.

Vous dites que l’État s’inscrit dans un long processus de différenciation du système social et du système politique, alors que la commune, elle, s’inscrit davantage dans un système social proche de ses citoyens, en quelque sorte.

En tout cas, il y a une proximité qui fait qu’à un moment donné, il se passe quelque chose dans les relations : l’expérience qui se noue entre les élus, les représentants politiques communaux et les citoyens, à un niveau communal, est beaucoup plus proche, je dirais, du citoyen que ce que l’État donne à voir. Car l’État, ce n’est jamais que le résultat d’un système politique qui englobe progressivement de plus en plus de territoire et donc s’agrandit. Se pose alors la question de la distance entre les citoyens et les représentants. Car quand un système politique s’agrandit, le système de représentation devient de plus en plus inégalitaire parce que la composition sociologique, notamment des assemblées, finit par ne plus ressembler à la composition sociologique d’une population. Il y a une défiance du citoyen, de l’électeur par rapport à l’État, que l’on retrouve moins vis-à-vis des élus de sa commune, notamment, dont il est plus proche. En termes de sentiments de confiance, en Belgique et en Wallonie, les institutions et les personnalités ou les fonctions politiques qui suscitent le plus de confiance se situent au niveau local.

Vous allez un peu à contre-courant du discours dominant actuellement. Tout le monde crie : « Il faut sauver nos démocraties ! » et avec elles, l’État-providence en particulier. Vous, vous en doutez, mais ne le rejetez pas non plus, cet État-providence. Vous reconnaissez qu’il y a eu des avancées majeures grâce à lui ? 

Oui, et je pense que nous avons peut-être vécu la parenthèse enchantée dans la longue vie de l’État, celle que l’on connaît depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale et que l’on est en train de voir disparaître. La concrétisation de l’État-providence, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le fut grâce à un long mouvement social qui a notamment permis aux corps intermédiaires, aux syndicats, à la concertation sociale, à la représentation collective, d’être institutionnalisés. Mais depuis la fin des Trente Glorieuses et les années 1980, avec la mise en place d’un État néolibéral fonctionnant sur la mise en concurrence de tous, on détricote ces corps intermédiaires. Il aura fallu plus de 150 ans pour tout mettre en place mais un temps très court pour tout défaire. 

Ces corps intermédiaires ont-ils encore toute leur importance ?

Évidemment, mais ils pourraient être intégrés dans une communalisation, justement. Et c’est ce que je prône : donner une place représentative à ces corps intermédiaires.

Quels sont-ils ? Pouvez-vous nous les redéfinir ? 

Les corps intermédiaires, ce sont des institutions, des associations qui tissent en quelque sorte un lien entre l’individu pris isolément et les structures politiques prises collectivement. Cela peut être une mutuelle, un syndicat, l’Église catholique ou la franc-maçonnerie : toutes ces institutions qui existent et qui créent du collectif à différents niveaux. Mais cela peut être aussi tout un tissu associatif, à travers des associations bien connues, notamment en Belgique. De ce point de vue, je vais un peu à contre-courant, parce que je m’oppose, par exemple, à l’idée très à la mode de faire du Sénat une assemblée de citoyens tirés au sort. Je pense que le niveau étatique n’est pas le bon niveau pour le tirage au sort. Je ne l’exclus pas, mais je l’envisagerais plutôt à l’échelon local. En revanche, cela aurait peut-être plus de sens de faire du Sénat une véritable assemblée de corps intermédiaires, comme cela existe d’ailleurs en France. Le CESE, le Conseil économique, social et environnemental, a été constitutionnalisé en France. Il permet de faire remonter les préoccupations de toute une série de corps organisés, représentant différentes tendances idéologiques, et ainsi d’enrichir le débat parlementaire.

Vos propositions sur la communalisation se déclinent en trois points : la pertinence des frontières, le commun partageable et la dépersonnalisation de l’exercice du pouvoir. Parlons tout d’abord des frontières. Vous les remettez en cause et les décrivez comme des constructions historiques plutôt violentes. Est-ce encore audible aujourd’hui, dans un contexte de crispation migratoire et sécuritaire, ou est-ce justement devenu inaudible ?

Vous avez raison, ma proposition est inaudible. Elle n’arrive pas au bon moment, parce qu’en fait, on réactive les peurs liées aux migrations. Or, l’État s’est imposé à coups de violences politiques sur l’humanité en définissant des frontières. Les grands traités européens ont redessiné la carte de l’Europe. On a fixé des frontières et des États ont pris leur part du gâteau. La colonisation a d’ailleurs été, je dirais, la technique mise en place par les Européens pour assumer clairement leur impérialisme. Alors, que faire de ces frontières ? Je prône leur suppression pure et simple. Je le dis toujours de manière très caricaturale : la frontière est une construction sociale et humaine. Les frontières n’existaient pas avant l’être humain. Je rappelle que ce sont les êtres humains, notamment les Romains, qui en ont établi. Et l’être humain a le don de créer des problèmes à partir des problèmes qu’il a lui-même créés. C’est-à-dire qu’une fois les frontières mises en place, le problème suivant a été la migration et le déplacement des populations. L’Union européenne nous montre également qu’à travers l’espace Schengen, on a pu construire un système politique en supprimant toutes les frontières intérieures, même si la contrepartie a été le renforcement des frontières extérieures. Des exemples montrent qu’un pouvoir politique peut être exercé en dehors d’une vision territoriale.

Vous dites aussi que l’Union européenne n’a jamais réellement dépassé cette logique des États. Elle est condamnée à rester une addition d’intérêts nationaux. 

Je pense que c’est l’enjeu auquel va être confrontée l’Union européenne face aux événements écologiques, environnementaux, sanitaires ou autres. D’ailleurs, elle n’a pas de territoire propre. Elle est définie par rapport aux territoires de ses États, et les États, à travers le Conseil des ministres, ont réussi à cadenasser le processus décisionnel pour être à la manœuvre du début à la fin. Je reconnais tout de même que la Commission européenne et le Parlement européen ont un pouvoir important.

A-t-on vraiment envie de vivre ensemble ? C’est la première question soulevée par Geoffrey Grandjean. Ensuite, le politologue invite à réfléchir à ce que nous voulons mettre en place dans nos interactions pour créer ce monde commun ? © Virginie Havelange
Vous critiquez fortement la centralisation du pouvoir. Pourtant, pendant la pandémie et encore un peu aujourd’hui, avec la montée des extrêmes, beaucoup de citoyens demandent davantage d’État, davantage de protection, de force, de chefs.

Tout d’abord, si l’État se désinvestit sur le plan socio-économique, cela ne signifie pas qu’il est moins fort sur le plan sécuritaire, ni qu’il renonce à sa fonction d’État gendarme. D’ailleurs, on le voit à certains égards : certaines dépenses consacrées à la sécurité sont importantes. Il suffit de voir les choix qui sont faits actuellement par le gouvernement. Des postes budgétaires sont déplacés vers la défense et la sécurité. Cela ne signifie pas que l’État est affaibli, mais qu’il se renforce en tant qu’État gendarme, en tant qu’État sécuritaire. Cela va de pair avec davantage de violence envers la population au nom du maintien de l’ordre. Il ne faut pas oublier cet aspect. Car il faut se rendre compte que si cette violence touche une partie de la population, in fine, elle devient évidemment une violence pour tout le monde.

Vous dites que l’État proclame l’égalité, alors même que les inégalités persistent. Est-ce que cela révèle les limites de nos démocraties représentatives ?

Forcément, puisqu’il n’arrive pas à balayer ces inégalités, surtout dans ces systèmes représentatifs. Est-ce que nos démocraties, avec ces systèmes représentatifs, sont encore des démocraties ? Moi, je vous dirais que le gouvernement représentatif n’a jamais été une démocratie. Je dois notamment cela à Bernard Manin2, politologue qui a publié un ouvrage sur le gouvernement représentatif. Il nous montre qu’à travers 2 000 ans d’histoire, le gouvernement représentatif n’a jamais été démocratique, parce qu’il y a toujours eu une élite au pouvoir. Et donc, de ce point de vue-là, il y a un problème. Cela nous invite à nous interroger sur le mode de représentation à mettre en place pour essayer de tendre vers une certaine égalité. C’est très compliqué, puisqu’on a conçu les dispositifs institutionnels comme ça depuis le Moyen Âge. À cette époque, les institutions étaient organisées autour des fameux trois ordres : ceux qui prient, ceux qui travaillent et ceux qui combattent. Ensuite, avec le XIXe siècle et les révolutions libérales, on a conçu les institutions autour des pouvoirs parlementaire, exécutif et judiciaire.

Vous entrevoyez des pistes comme la collégialité et la rotation des charges, pour éviter de professionnaliser l’exercice de l’État ou de le transmettre à une même élite. C’est important, selon vous ?

En effet, puisque c’est bien cette idée du partage du pouvoir qui est au cœur de mon propos. Comment mettre en place des dispositifs qui garantissent ce partage du pouvoir dans le temps, mais aussi entre les différentes fonctions ?

Le monde commun est un point central pour vous. Dans une société traversée par les fractures identitaires, sociales et culturelles, quel peut-il être ?

Aujourd’hui, qu’est-ce que nous pourrions avoir de commun ? Est-ce qu’on a d’abord envie de vivre ensemble ? C’est la première question qu’il faut se poser. Ce qui caractérise l’être humain, c’est de vivre en société. Il y a quand même un instinct grégaire. La dimension communautaire de groupe est importante. Et à partir du moment où on a envie de vivre ensemble, qu’est-ce qu’on met en place dans nos interactions pour vouloir créer ce monde où on vit ensemble ? Ce que je prône, c’est l’idée du décentrage : essayer d’adopter un autre point de vue sur la réalité, de regarder autrement celui avec qui j’entretiens des relations professionnelles, amicales, etc. Essayer de comprendre l’autre. C’est l’exercice le plus compliqué. Il est peut-être urgent de pratiquer ce décentrage en se disant que l’autre peut aussi détenir une partie de la vérité ou un point de vue qui, moi, me permets de mieux comprendre le monde. Or nous vivions globalement sur un territoire qui est relativement limité. Pour vous rencontrer, j’ai quitté mon quartier, ma ville. J’ai quitté ma zone mais souvent j’y reste. Se pose donc la question de la mise à disponibilité de services sur ces territoires relativement limités. Et c’est pour ça que la communalisation, elle, vise à promouvoir le concept de sphère d’expérience. Quelle est la taille idéale d’un système politique ? C’est cette question-là que je pose indirectement. Et je la traduis à travers ce concept de sphère d’expérience. Dans le modèle de communalisation que je propose, il doit y avoir une interaction entre le niveau communal et le niveau international. Et on le voit maintenant à travers notamment les labels UNESCO. Il y a toute une série de villes qui sont dans des relations parce qu’elles ont obtenu des labels « Ville créative », « Ville apprenante » ou encore « One Health »3. Elles se structurent entre elles à un niveau international comme si, et c’est là que je me dis qu’il y a quelque chose qui se passe maintenant, elles cherchaient à dépasser l’État, c’est-à-dire à utiliser des institutions internationales pour se faire entendre, pour exister, face à un État qui n’est plus capable de les écouter ou qui n’a plus envie de le faire.

Vous dites aussi, et surtout, qu’il faut continuer à rêver. À travers votre livre, vous nous invitez à nous demander quel serait notre système politique idéal ?

Tout à fait ! Parce que je crois qu’on veut aussi nous retirer cette possibilité de rêver. Et moi, je souhaite que les jeunes, notamment, puissent continuer à rêver d’un avenir meilleur.

  1. La Charte de Huy confère aux habitants une série de droits et de devoirs en matière de justice, de commerce et de service militaire. Jusqu’à l’époque féodale, on appelait « ville » simplement une localité vivant du commerce plutôt que de la terre. Or une localité n’est vraiment une ville que si elle abrite une communauté dotée de personnalité juridique et de son propre droit. Grâce à la charte de 1066, Huy devient la première ville au nord des Alpes à réunir ces deux attributs fondamentaux : une population bourgeoise et une organisation municipale. Ses habitants deviennent ainsi les premiers bourgeois libres de l’Europe occidentale. ↩︎
  2. Bernard Manin (1951-2024) était un philosophe français spécialiste de la pensée politique. Il est connu pour ses travaux sur les institutions d’exception, le libéralisme et la démocratie représentative. Source : Wikipédia. ↩︎
  3. L’approche « One Health » (« Une seule santé ») est un concept global qui relie étroitement la santé humaine, la santé animale, la santé des végétaux et celle des écosystèmes. Lire à ce sujet notre dossier : « Santé circulaire : une approche décloisonnée », février 2021. ↩︎

Libres, ensemble · 23 mai 2026