Nous devons nous prémunir contre deux impasses, celle de l’universel sans pluriel et celle du pluriel sans universel. Chacun doit comprendre qu’il n’est pas différent des autres, mais différent comme les autres. »
Le sociologue et politologue français Alain Policar a rédigé un essai intéressant et polémique sur le sens que prend la laïcité au Pays des Lumières. Évidemment, les laïcités française et belge ne présentent pas les mêmes réalités : la loi française de 1905 consacre la séparation de l’Église (des Églises désormais) et de l’État, disposition légale inexistante en Belgique. De ce fait, la laïcité est inscrite dans la Constitution chez nos voisins et pas chez nous, ce qui en fait une laïcité censée être « apaisée » outre-Quiévrain et de « combat » en Belgique.
Passé cette introduction personnelle sur laquelle Alain Policar n’a évidemment rien écrit, ce dernier plante rapidement le décor : son essai répond à sa récente éviction du Conseil des sages de la laïcité et des valeurs de la République pour des divergences de vues. En effet – et cela guide son ouvrage –, l’auteur dénonce le fait que la laïcité française (pour plus de facilité, nous la nommerons « laïcité » dans cet article) soit devenue un instrument de l’identité nationale par une partie de ses partisans alors qu’elle est par essence la garante de la neutralité et donc de la paix civile. Cette réorientation de la laïcité répond ainsi à une conception contraignante et sécuritaire qui n’aurait pas lieu d’être.
Qui dit « sécuritaire » renvoie évidemment au rapport avec les étrangers qui, selon les valeurs de base de la laïcité, devraient être accueillis de droit alors que désormais, ils menaceraient l’intégrité de la Nation ; dans une vision populiste, le « vrai peuple » autochtone devant être le seul bénéficiaire de l’État-providence.
De la séparation des Églises à la laïcité de combat
L’auteur consacre de nombreuses pages à rappeler les valeurs fondamentales de la laïcité. En France, elle assure la coexistence des libertés alors qu’en Grande-Bretagne, son équivalent, le sécularisme, consacre une tolérance immuable. En effet, la loi française de 1905 impose à l’État de ne rien dire sur la croyance et l’incroyance, ce qui la place dans une posture à la fois d’abstention et de pluralisme par rapport aux différentes convictions religieuses. De nos jours, la tolérance est devenue en France le complément de la laïcité. L’auteur rappelle de manière pertinente que tolérer correspond à ne pas intervenir par rapport à quelque chose qu’on n’aime pas et que ce n’est pas nécessairement immuable ; il précise à raison que le fait d’être tolérant ne permet pas d’accepter les propos et comportements intolérables comme le fanatisme religieux. La tolérance qui consacre l’appartenance à un ensemble social pluraliste a pour objectif de considérer comme égaux des personnes porteuses de convictions différentes des nôtres ; l’intolérance vise à protéger nos propres valeurs et, par conséquent, à invisibiliser – voire détruire – ceux qui les menacent. La tolérance est aussi la garantie de la défense de la liberté d’expression qui doit, par essence, reposer sur le pluralisme. C’est sur cette base que la République française est laïque.
Alain Policar revient sur les principaux jalons de l’histoire de la sécularisation : 1789 et la proclamation de la liberté religieuse ; 1801 et le Concordat napoléonien qui réinstaure les rapports avec la religion de l’Ancien Régime ; 1833 et la Loi Guizot sur l’instruction primaire qui donne aux instituteurs une mission de service public ; retour en arrière en 1850 at la Loi Falloux qui autorise des ministres du culte à surveiller et diriger des écoles primaires ; 1881-1882 et les lois Ferry qui instaurent une école gratuite, obligatoire et laïque ; 1886 et la loi Goblet qui laïcise le personnel enseignant et exclut l’enseignement de la religion des heures de cours obligatoires ; 1905 et sa célèbre loi qui met fin au Concordat et qui consacre une laïcité de pacification entre les religions et l’État, ce qui n’augure pas la dérive actuelle que dénonce l’auteur, à savoir une laïcité de combat et de contrôle qui prévaut actuellement en France.
La mutation identitaire du modèle républicain
L’auteur rappelle que la laïcité doit être le cadre de l’organisation du débat démocratique : l’État, instrument de la souveraineté politique, doit dès lors déterminer la place du religieux dans la société, mais il ne peut pas déterminer, selon les termes de la Loi de 1905, quelle religion est acceptable et quelle autre ne l’est pas. Dans le cadre du sentiment d’insécurité actuel, du malaise identitaire et de la soi-disant nécessité de défendre nos valeurs, Alain Policar regrette amèrement que la laïcité soit devenue l’instrument d’un « républicanisme autoritaire », une sorte de « transcendance » consacrant un peuple abstrait, un « peuple réel » comme le définit l’extrême droite empreinte de nationalisme et de xénophobie. Les principes républicains basés initialement sur des valeurs morales universalisables sont ainsi devenus ceux d’un laïcisme conservateur qui dénature l’essence même de la laïcité. Bien que l’auteur estime que la laïcité n’est en rien menacée, les attaques contre l’identité nationale (racines chrétiennes et valeurs républicaines) sont évidemment principalement incarnées par l’islam, vision relayée par certains médias et politiques se reconnaissant dans l’oxymore « identitarisme républicain ».
Du voile à l’école
Alain Policar insiste sur l’« affaire du foulard » de Creil de 1989 qui a été le point de départ du réenracinement nationaliste de la conscience française – voire occidentale – et de la mutation identitariste de la laïcité. Il évoque l’avis de l’époque du Conseil d’État qui, par l’intermédiaire du droit à porter le voile dans le respect du pluralisme et de la liberté d’autrui en dehors de toute pression et propagande, prône une appréciation au cas par cas. Des considérations qui n’ont pas été retenues par la suite puisque seules les notions de pression et de propagande ont été retenues. L’égalité des chances et la justice sociale n’ont évidemment rien gagné dans cette vision. Il cite également le rapport Sassi de 2003 qui, fort de 26 propositions, n’en verra qu’une seule retenue, à savoir celle de ne pas recourir au cas par cas dans la problématique du port du voile à l’école. Cette proposition a été inscrite dans une loi de 2004 contre laquelle la majorité des syndicats enseignants se sont d’ailleurs prononcés à l’époque à cause de son instauration de discriminations opposées à l’esprit de la Loi de 1905. Cette loi a permis à la laïcité, initialement source de droits, de devenir source d’interdictions, se mettant ainsi en rupture par rapport au libéralisme historique qui autorise les signes religieux. Faisant remarquer qu’aucun signe d’autres religions n’a été mis à l’index par l’État français, Alain Policar regrette que le voile ait dès lors bénéficié d’un sens univoque, à savoir qu’il soit devenu aux yeux des Français un signe d’infériorité et d’assujettissement des femmes qui le portent. Il dénonce le fait que l’école laïque et républicaine, qui s’adresse dans sa grande majorité aux élèves de la classe moyenne et à des publics fragilisés, n’est plus prioritairement un lieu d’apprentissage au raisonnement et au pluralisme : elle est, selon lui, devenue essentialiste via un rapport de domination et via la différence entre la laïcité et les croyances. Il pose aussi une question essentielle : est-ce que l’interdiction du port du voile dans les écoles laïques et républicaines décourage-t-il les terroristes islamiques ? Poser la question revient à y répondre…
Ainsi a été instaurée une conception sécuritaire d’une laïcité dogmatisée qui correspond de plus en plus aux idées de l’extrême droite, elle qui a fait de l’opposition aux Arabes at aux musulmans son fonds de commerce. Mais la sanction des différences culturelles essentiellement arabo-musulmanes au sein de l’école et en-dehors a également gagné le centre et la gauche de la politique française… La théorie du « grand remplacement », pétrie d’un racisme de « résistance », y est évidemment pour beaucoup. Même les principes féministes ont été mandatés puisque le voile a été assimilé à un rejet de l’émancipation des femmes. Plus largement, Alain Policar dénonce le fait que le port du voile à l’école ou ailleurs soit considéré comme une opposition à la République alors qu’il peut permettre aux jeunes filles qui veulent s’y conformer de favoriser leur identité française en tant que musulmanes. Cette vision est, selon moi, sujette à caution…
En matière de savoirs, l’auteur rappelle la nécessité pour l’école laïque et républicaine de poursuivre une éducation sur le profane et le sacré, en ce compris les mythes. Cela fait évidemment penser au cours de philosophie et citoyenneté cher à la plupart des laïques belges francophones… Il rappelle que la neutralité confessionnelle attendue n’entraîne aucunement une neutralité philosophique qui imposerait un arbitraire culturel du groupe dominant. La Charte de la laïcité à l’école rédigée en 2013 et le vade-mecum « La laïcité à l’école » de 2018 le rappellent bien en insistant sur le fait que l’école ne peut se rendre coupable d’aucune stigmatisation religieuse ou philosophique. Ce qui implique que l’État doit simultanément défendre la neutralité et permettre la mise en place modérée de jugements de valeur dans la discussion publique (« perfectionnisme modéré »). Alors que de nos jours, sur la base des émotions collectives liées essentiellement à la problématique du voile apparue en 1989 et aux attentats de 2015 s’édifie en France un projet national-républicain. Ce dernier, orienté particulièrement contre les ressortissants de l’islam, impose une vision monolithique et dogmatique de la laïcité et crée des assignations identitaires empêchant les citoyens de pouvoir exercer leur jugement et d’accueillir les personnes étrangères.
L’intégration en panne
L’auteur aborde également les conditions liées à la politique d’intégration des populations arabo-musulmanes : elles témoignent du rapport de domination désormais instauré par la République française sur les groupes sociaux minoritaires, ce qui la rapproche d’une politique d’assimilation. Plus largement, il analyse le principe d’universalisme républicain qui a pour but de construire un sentiment d’appartenance à la même histoire, mais qui ne semble pas pouvoir s’appliquer aux populations arabo-musulmanes. La République française connaît donc une « panne de l’intégration » due à la fois à la ségrégation urbaine, à l’échec scolaire, aux discriminations à l’embauche, à la crise du logement, au racisme… Autant de problématiques que l’État n’a pas pu affronter et encore moins résoudre.
Alain Policar consacre plusieurs pages de son essai aux singularités culturelles qui sont de plus en plus jugées par rapport à l’universalisme républicain : l’intégration ne serait pas possible pour les personnes étrangères en désaccord avec l’universalisme. Les populations arabo-musulmanes dans leur ensemble, suspectées à tort de radicalisation religieuse et d’opposition à l’État français, seraient-elles victimes d’un racisme de type « néo-antisémitisme » ? Alain Policar pose la question tout en rappelant que derrière une personne arabo-musulmane qui affiche sa volonté d’affirmation identitaire ne se cache pas un islamiste ou un terroriste ! Il précise le concept de blanchité qui organise une discrimination à géométrie variable et une « concurrence victimaire » : toutes les personnes racisées ne sont pas considérées comme la population arabo-musulmane (les Juifs par exemple).
Alain Policar rappelle que les attentats de 2015 n’ont fait qu’envenimer la problématique : la laïcité a été mandatée par la Nation qui s’est sentie menacée par l’islam en général pour devenir une arme en faveur de la liberté et du sentiment d’appartenance. Cette nouvelle acception de la laïcité repose largement sur le soupçon dont est victime la population arabo-musulmane priée continuellement de se justifier par rapport au séparatisme, à l’islamisme et au terrorisme. Le « wokisme » est également considéré par la République comme une menace contre laquelle la laïcité a tendance à s’ériger. L’auteur pose la question de savoir si l’identité nationale française n’est pas compatible avec l’universalisme. Ce « républicanisme » dérive dès lors vers un modèle illibéral comme dans d’autres pays européens. Comme si la réclamation de l’égalité par des minorités non blanches équivalait à s’opposer à la Nation alors qu’elles doivent bénéficier de la part de l’État des mêmes droits fondamentaux que les autres citoyens.
L’auteur en appelle à un « sécularisme minimal » dans l’esprit de la Loi de 1905 basé sur la raison publique, l’égalité civique et la liberté personnelle. Cela permettrait à l’islam de bénéficier d’une pratique dans la société sécularisée sans qu’il soit perçu par la République et la laïcité comme une menace. Cela limiterait le repli communautaire arabo-musulman dont les causes sont le mépris et son corollaire le séparatisme.
Alain Policar cite la Déclaration universelle sur la laïcité signée en 2005 par trente pays qui prône le respect de la diversité, l’intégration de tous les citoyens dans la sphère publique et la justice sociale en dehors de toute exaltation identitaire, tout en refusant les attaques contre les principes d’universalité (sexes, enseignement, racisme…). Cette déclaration estime que la laïcité doit suspendre les fidélités singulières et favoriser un mode de pensée pluriel remettant en cause les engagements, croyances et liens affectifs de la population autochtone. En d’autres termes, la laïcité ne doit pas considérer un individu comme un membre d’une communauté, mais bien se rendre compte que la communauté appartient à l’individu.
Retrouver une laïcité de liberté dans une société plurielle
L’auteur conclut par les menaces qui pèsent sur la démocratie. Parmi celles-ci, une des plus importantes est la tentation autoritariste qui sommeille dans le nationalisme et l’image mythique de l’identité nationale ressassée auprès de la classe moyenne obnubilée par les risques de relégation financière. Pour cette dernière, la population arabo-musulmane représente un bouc émissaire tout trouvé. Il rappelle que la laïcité est par essence démocratique, car elle seule reconnaît les identités minoritaires et recherche le commun. Alain Policar donne sa vision de ce que la laïcité doit être : elle ne doit donc pas être un organisme de combat, elle ne doit pas coopérer avec les religions, mais elle doit représenter un cadre politique qui autorise la pluralité des conceptions. La laïcité ne doit en rien être un marqueur identitaire, mais doit, au contraire, porter une attention toute particulière aux origines ethniques et aux inégalités socio-économiques. La laïcité ne doit pas alimenter les soupçons à l’égard de la population arabo-musulmane comme elle a tendance à le faire actuellement via le souverainisme, l’imposition du droit de la majorité, une citoyenneté ethnique et le refus des différences. La laïcité ne doit devenir ni exclusive ni l’alliée du national-populisme. Corollairement, l’école publique doit permettre la coexistence des libertés, favoriser l’universalisation de la condition humaine et transmettre un savoir universalisable. La laïcité doit donc permettre de découvrir ce que nous sommes et dessiner les contours de ce que nous devons faire. À part son analyse du port du voile par des jeunes filles arabo-musulmanes qui me semble sujet à caution, l’analyse d’Alain Policar est intéressante et doit interpeller la laïcité belge qui, étant donné l’inexistence d’une séparation des Églises et de l’État, présente une posture combative et revendicative. La réorientation et le dévoiement de la laïcité belge existent bel et bien, même si l’extrême droite est quasiment inexistante dans la partie francophone du pays. L’analyse d’Alain Policar mérite donc d’interroger la laïcité belge. Car elle aussi n’échappe pas à une tentation identitariste et sécuritaire, nourrie par des mécanismes similaires à ceux observés en France.
