Il suffit d’un pied à l’intérieur de l’Espace Magh pour le comprendre : l’atmosphère sera survoltée, festive, résolument engagée et en même temps très « chill » en ce samedi soir. Sur scène, le collectif de rappeur.euses et slameur.euses Anti-Cyclone débarque et chauffe une salle déjà vibrante : « Anti-Cyclone qui déferle sur ta city ! » Et la salle de répéter en chœur « Anti-Cyclone qui déferle sur ta city ». Pendant deux heures, les artistes FINTA défilent devant le public. Certaines pour la première fois. D’autres plus expérimentées. Elles slament, elles rappent. Des mots forts, percutants. Elles crient leurs joies, leurs peines et leurs colères. Elles font le show et prennent leur place. Tout simplement. « On était cinq artistes FINTA, habituées des milieux hip-hop, explique Pincée de Coco, l’une des fondatrices du collectif. On s’est juste dit un jour : on doit créer un event où on n’a pas peur de s’exprimer. Le but n’est pas de séparer deux mondes mais de montrer au milieu hip-hop, très masculin, que nous aussi, on est là, et qu’on existe. » Alors qu’Anti-Cyclone fêtait sa sixième édition en février, Pincée de Coco en est persuadée : « Ça va changer le monde, notre monde du hip-hop en tout cas. Au départ, on pensait que ce serait un one shot. Mais on a fait 300 personnes à notre première édition et on a eu tellement de retours… Les gens avaient besoin que ça continue. C’est devenu politique, en fait. »
Une sous-représentation objectivée
Encourager les artistes FINTA à prendre leur place, car on ne leur en donne pas suffisamment : c’est aussi l’un des objectifs de Scivias. Depuis sa création en 2019, cette plateforme œuvre à plus d’égalité et d’inclusion au sein du milieu musical en Fédération Wallonie-Bruxelles. Et pour agir, il faut commencer par compter. « C’est le seul moyen qu’on a aujourd’hui d’objectiver et de rendre visible les discriminations vécues dans le secteur de la musique », selon Sarah Bouhatous, coordinatrice de Scivias. Son dernier rapport est sans appel : entre septembre 2024 et août 2025, les femmes cisgenres et les personnes non binaires et transgenres ont représenté 35,3 % des artistes programmé.es sur les scènes des 42 festivals de la FW-B analysés. Si certaines organisations poursuivent leurs efforts pour rendre leurs programmations plus inclusives, les inégalités persistent et « programmer ponctuellement quelques artistes FINTA ne suffit toujours pas à rééquilibrer une sous-représentation historique ». De plus, les artistes émergent.es, en grande majorité issu.es des minorités de genre, sont souvent prévu.es en dehors des heures de forte affluence, car elles ne sont pas jugées assez « bankables ». « D’une manière générale, on stagne, ajoute Sarah Bouhatous. Un des leviers pour un changement durable, c’est de diversifier les équipes de programmation. On a un biais “naturel” à préférer ce qui nous ressemble. Donc des équipes uniquement composées de personnes cisgenres majoritairement masculines, blanches et d’une certaine classe sociale vont possiblement privilégier celleux qui leur ressemblent et laisser moins de place à une diversité artistique qu’ils n’ont pas l’habitude de voir ou d’écouter. »
Derrière les chiffres se cache aussi une réalité historique : « La place des femmes et des minorités de genre dans la musique n’est pas le fruit du hasard, mais celui de siècles de construction sociale où les rôles et les pratiques artistiques ont été profondément genré.es », indique le rapport Scivias. Difficile en effet de se départir d’une tradition ancestrale qui encourageait les filles à apprendre le chant et les instruments à cordes pour embellir le foyer et qui poussait les garçons vers des instruments puissants qu’ils pouvaient, eux, jouer hors des cercles familiaux. « Aujourd’hui, les personnes FINTA sont majoritaires dans les études artistiques, ajoute Sarah Bouhatous. Mais il y a un phénomène d’évaporation. Elles ne se professionnalisent pas, et quand elles le font, elles ne restent pas dans le secteur. Et si elles restent, elles ont beaucoup de mal à atteindre des postes à responsabilité. Cette dynamique structurelle est difficile à changer. Et puis il y a aussi la question, bien sûr, des violences sexistes et sexuelles dans le secteur de la musique. Un véritable fléau ! » Selon l’étude « Be the change. Gender equity in music », 60 % des femmes dans la musique – artistes, techniciennes, manageuses – rapportent avoir été victimes de violences sexistes et sexuelles en 2024.
Des lieux plus « safe »
Retour à l’Espace Magh. Sur scène, T.A, membre du collectif Anti-Cyclone et complice de Zouz dans le duo Z&T, sort LA boîte. « Pour toute personne qui tenterait un propos discriminant au sens large, on a deux étapes. D’abord, on arrête l’open mic. Déjà, ça, c’est gênant. Et tous.tes ensemble, on aide cette personne à percer en cherchant une autre rime que “baise ta mère”, par exemple. La deuxième étape, c’est la boîte “Parle bien à ta sœur”. Donc si la personne ne parvient toujours pas à trouver une autre rime qu’un propos discriminant, elle sera invitée à glisser un billet dans la boîte pour financer toutes les prochaines rimes à créer. » Dans la salle, les applaudissements retentissent. Pas de doute : personne ne tentera la moindre rime discriminante ce soir.
Rendre les événements plus sécurisés pour le public, c’est également l’une des marques de fabrique des Volumineuses. Depuis 2022, elles organisent des micro-festivals inclusifs « aussi chill qu’explosifs ». Tout de suite, il est apparu vital pour elles de mettre en place un stand « safe », afin que chacun.e puisse profiter pleinement de la soirée. « “Chill”, ça ne veut pas dire neutre ou apolitique ; on mène un vrai travail sur les violences de genre, les dominations, les exclusions. Pour nous, inclusivité égale sécurité, explique Charlotte Riccardi, responsable des relations presse des Volumineuses. On est formée à reconnaître la violence, qu’elle soit genrée, sexuelle ou raciste. À l’entrée, on précise que c’est un événement inclusif qui met en lumière des personnes sexisées. Évidemment, la notion de consentement est super-importante. On parle aussi de l’usage de drogues, qui n’est pas toléré. En général, les personnes qui se présentent aux Volumineuses sont déjà averties, mais répéter le cadre permet de créer un espace respectueux et sain pour tout le monde. » La démarche inclut également la mise à disposition d’outils de prévention des risques, la formation continue ainsi qu’une veille féministe constante sur leurs réseaux sociaux. « L’approche intersectionnelle fait aussi partie de l’ADN des Volumineuses, ajoute Charlotte Riccardi. On va faire en sorte de mettre en lumière des artistes qui sont à l’intersection de plusieurs marges. Et veiller à l’accessibilité des événements en gardant des prix raisonnables. »
Une véritable politique d’égalité ambitieuse
Dynamiques, militants, bienveillants : autant de termes qui qualifient les collectifs visant à rendre la scène musicale belge plus inclusive et égalitaire. Mais le talent et la détermination ne suffisent pas toujours à bousculer des pratiques ancrées depuis des décennies. Arrive alors souvent sur la table la question des quotas. Controversés, mais efficaces, selon Sarah Bouhatous. « Parmi les pistes d’action qui fonctionnent, il y a le fait de se fixer des objectifs chiffrés. Via notre système d’adhésion à la plateforme, on fédère aujourd’hui plus de 40 organisations, toutes engagées à mettre en œuvre la parité au sein de leurs équipes et de leurs activités. » Même si l’évolution est lente, les objectifs précis forcent ces institutions à rendre des comptes.
« Évidemment, beaucoup de choses pourraient être mises en place pour aller plus vite : des formations obligatoires, des incitations financières », regrette Sarah Bouhatous. L’appel est lancé aux pouvoirs politiques : « La musique reflète une société mais elle contribue aussi à la façonner. Elle peut rendre cette société meilleure, tout comme elle peut reproduire des stéréotypes et des hiérarchies. Quel message veut-on transmettre aux jeunes de 16 à 18 ans qui fréquentent tous ces festivals ? »