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Les cultureux

Le sport, reflet de nos sociétés ?

Catherine Haxhe · Journaliste

La Cité Miroir à Liège accueille une exposition inédite sur l’univers du sport, avec ses joies et ses défauts. « Podium – Le pouvoir du sport », consacrée à l’histoire du sport et à découvrir jusqu’au 10 mai prochain, revient sur les grands moments, mais aussi sur les questions sociétales et politiques que la pratique soulève, tant dans la sphère individuelle que collective, à travers différentes archives et œuvres d’art. Est-ce que le sport, c’est juste du sport ? La réponse est évidemment non. C’est un fait politique, un miroir de nos sociétés !

© Fernando Frazao

S’immerger dans les bassins et le passé

Le lieu de l’exposition lui-même, les anciens bains de la Sauvenière, est un magnifique écrin pour cet événement puisque le bâtiment conçu dans l’esprit du courant Bauhaus, considéré comme « dégénéré » par l’occupant allemand au moment de son ouverture en 1942, avait été pensé pour l’émancipation citoyenne par l’hygiène et la pratique physique. Les bains de la Sauvenière ferment leurs portes en 2000 avant d’être transformés en site culturel sous le nom de « La Cité Miroir » à partir de 2014.

« Le choix du lieu pour cette expo n’a rien d’anodin », explique Benjamin Blaise, directeur des Territoires de la mémoire et concepteur de « Podium ». « Imaginé par Georges Truffaut, ce lieu permettait aux Liégeoises et Liégeois de pratiquer de nombreux sports, de la nage à l’escrime, en passant par la boxe. Mais aussi de venir s’y laver puisque beaucoup d’habitations n’avaient pas de salle de bains à cette époque. Ce bâtiment a donc été conçu aussi bien pour le sport que pour l’hygiénisme, dans cette logique d’émancipation populaire », ajoute-t-il. L’équipe des Territoires de la mémoire ne pouvait donc pas faire l’impasse sur ce lieu chargé d’histoires : une partie de l’exposition s’attarde d’ailleurs sur celles-ci, à travers les souvenirs de ses anciens utilisateurs, que les visiteurs pourront compléter avec leurs propres témoignages.

« De manière plus générale, “Podium” explore les thématiques sociétales et politiques qui se jouent derrière le sport, aux niveaux individuel, collectif, professionnel et médiatique. Le sport est ainsi appréhendé comme un fait social total, comme un miroir de la société », précise Benjamin Blaise.

À l’heure où débutent les JO d’hiver 2026 à Milan et Cortina, l’exposition propose une véritable plongée ludique et immersive, pour petits et grands, dans l’univers du sport : son histoire, au passé et au présent, ses enjeux politiques et sociétaux, ainsi que le souvenir des grandes émotions collectives qu’il a suscitées. Le tout illustré par des archives, des photographies, des objets, des vidéos et aussi des œuvres d’art. Les visiteurs pourront déambuler à travers des vestiaires dans lesquels des casiers s’ouvrent et donnent à voir des supports audiovisuels racontant une histoire. Un parcours est également réservé aux enfants.

Plus qu’une simple exposition

Dès l’entrée dans l’expo, on découvre les tribunes avec en tête ces questions : comment regarde-t-on le sport ensemble ? Quels sont les sports les plus montrés et regardés ? Lesquels le sont moins et pourquoi ? Au stade, on affiche aussi ses idées : avec des « tifos », ces ensembles d’animations vocales et visuelles réalisées par les supporters, les « tifosi ».

On poursuit, de discipline en discipline, à travers les vestiaires et ces casiers qui s’ouvrent sur des objets, des archives et des supports audiovisuels. Ici sont développés deux points de vue : une « dimension positive » du sport et sa capacité à faire vivre des valeurs et des idéaux comme un « outil de citoyenneté, d’émancipation, mais aussi d’entraide et de fair-play ». On se souvient, en 1968des athlètes afro-américains John Carlos et Tommie Smith levant le poing contre le racisme et en faveur des droits humains, lors d’une cérémonie de remise de médailles des Jeux olympiques. Fun fact : Carlos et Smith prévoyaient tous deux d’apporter leurs gants noirs, mais Carlos oublia les siens au village olympique. Norman leur proposa alors de partager sa paire de gants. Voilà pourquoi Smith a le poing droit levé et ganté et Carlos le gauche, rompant avec la tradition du salut avec le poing droit.

Rapports de pouvoir et gros sous dans le sport de haut niveau

Pour autant, le sport, ce n’est pas toujours idyllique – sans même évoquer la citation de Churchill à qui l’on demandait son secret de longévité : « Sport ! Never sport » –, et l’expo ne fait pas l’impasse sur ses « aspects négatifs », tels que « le rapport de pouvoir dans le sport de haut niveau, le racisme, le sexisme, l’homophobie et autres discriminations ». La plus illustrative en est la sculpture de 8 m intitulée 20 février 1998, Nagano réalisée par l’artiste français Pierre Larauza, qui reconstitue grandeur nature le périlleux salto arrière exécuté par la patineuse artistique française Surya Bonaly, qui se réceptionna sur un seul pied lors des Jeux olympiques d’hiver à Nagano. Cette figure alors interdite lui valut d’être disqualifiée. Un acte d’« une portée symbolique forte », puisque Surya Bonaly, femme noire évoluant « dans un milieu très blanc », fut victime de nombreuses discriminations. Cette transgression fit d’elle une icône à 25 ans, d’autant plus que la dangerosité de la figure « backflip » la garda éloignée des compétitions jusqu’en 2024, année de son autorisation officielle. 

L’exposition s’attarde également sur la santé mentale et la question du bien-être psychologique des sportives et sportifs professionnels. Notamment à travers le cas de la joueuse de tennis japonaise Naomi Osaka, qui boycotta des conférences de presse à Roland-Garros en 2021, avant de se retirer pour préserver sa santé mentale. Révélant souffrir de dépression et d’anxiété sociale depuis 2018, elle a ouvert, par son courage, le dialogue mondial sur la pression psychologique des athlètes. « La question de la santé mentale dans le sport a été pendant longtemps taboue », souligne Benjamin Blaise. « Naomi Osaka est l’une des premières à l’avoir mise sur le devant de la scène. Elle a également eu une activité militante dans la lutte antiracisme », ajoute-t-il.

C’est quoi, gagner ?

L’expo se clôt par un podium bien sûr. En soulevant cette question : comment travailler sur nos propres limites et nos envies d’amélioration ? Car, tout comme la société nous pousse à la performance et au mérite, le sport lui aussi peut nous entraîner vers ses dérives puisqu’il « est bel et bien – et cette exposition le prouve – un fait politique, un miroir de nos sociétés », conclut Benjamin Blaise.

En parallèle, « Podium – Le pouvoir du sport » s’accompagne de deux autres expositions qui viennent compléter le propos : « What the Foot ?! » porte sur le football féminin à travers le monde, alors que « Je suis en forme mais je ne suis pas encore en forme » donne la parole à des personnes en situation de handicap qui se sont exprimées sur le thème du sport à travers des œuvres d’art.

Durant toute la période de l’exposition, diverses activités culturelles seront également proposées : des conférences, des projections de documentaires, des spectacles comme la pièce de théâtre Italie-Brésil 3 à 2, qui met en scène une famille regardant cette mythique demi-finale de la Coupe du monde de football en 1982. « Le sport, c’est un magnifique prétexte pour se plonger dans autre chose », se réjouit Benjamin Blaise.