Dans ce schéma, les expert·es sont asymétriquement présenté·es comme rationnel·les, les complotistes comme émotionnel·es, ce qui ne délégitime pas seulement des arguments, mais aussi des identités, des peurs et des colères. À cela s’ajoute une hiérarchisation des émotions elles-mêmes : la haine ou le sentiment d’injustice ou d’impuissance bénéficient d’une forte visibilité notamment sur les réseaux sociaux. À l’inverse, des émotions « positives », telles que l’empathie ou la gratitude, seraient naïves ou peu mobilisatrices.
Cette opposition est toutefois trompeuse. Il importe de distinguer les émotions non en fonction de leur poids moral, mais de leur intensité : les émotions faibles sont largement invisibles, tandis que les plus fortes activent les mécanismes d’attention, de mémorisation et de circulation des récits. Les publics ne recherchent pas seulement de l’information, mais une expérience émotionnelle qui confère de l’importance au message reçu. Le complotisme ne réside donc pas dans la mobilisation d’émotions fortes, mais dans le recours exclusif à des récits désignant des « ennemis ». Cependant, d’autres narratifs sont possibles, fondés sur des émotions « prosociales » tout aussi intenses. Des récits ancrés dans des expériences personnelles, mettant en scène des individus ordinaires et leurs vulnérabilités, contribuent à réhumaniser des groupes souvent perçus comme abstraits ou antagonistes. De même, la mise en avant d’identités partagées face à des épreuves collectives, où la relation précède la confrontation, permet de dépasser les logiques binaires du « nous » contre « eux » sans effacer les désaccords. Ces narratifs aux émotions fortes sont mobilisateurs.
Répondre aux discours complotistes ne consiste donc pas à évacuer les émotions au profit d’une rationalité supposée pure mais à refuser leur confiscation par des récits qui exploitent la peur et la colère sans offrir d’horizon collectif. Investir le terrain des émotions permet de retisser du collectif et de rouvrir la possibilité d’un imaginaire politique partagé.