Imaginer, ressentir, agir
Vous êtes-vous déjà demandé à quoi sert l’art ? Pour autant que l’art ait un sens, voire une utilité, ce concept est avant tout polysémique. Son sens varie en fonction des époques, des contextes, des individus. Pour certains, l’art est un objet de consommation. Ils s’approprient et collectionnent des œuvres d’art comme des cartes Pokémon. Pour d’autres, l’art est un divertissement : ils assistent à une exposition ou à une pièce de théâtre pour se distraire et échapper complètement au réel. Certaines personnes, en revanche, se tournent vers l’art justement pour se confronter au réel et en appréhender un fragment sous un angle inédit. Pour finir, nous sommes quelques-uns à utiliser l’art pour critiquer le réel, voire pour l’imaginer tout autrement. Ce faisant, l’art n’est plus figuratif ou descriptif, mais bien transformatif : il ouvre à de nouvelles possibilités et peut ainsi devenir un puissant outil d’émancipation.
En effet, l’artiste, plus que quiconque, exerce une capacité hautement considérable : l’imagination. Souvent dépréciée pour son caractère prétendument irrationnel, l’imagination se trouve pourtant au cœur des réflexions politiques actuelles sur la résistance et la transformation sociale. Le philosophe Paul Ricœur fut précurseur de ces réflexions en situant l’imagination dans le registre de l’action comme dynamique productrice. En créant de nouvelles significations, l’imagination n’est pas seulement la faculté de l’esprit de reproduire le réel en son absence, mais aussi celle de le concevoir autrement, sans les contraintes du monde tangible. Elle est ce qui permet à l’individu de créer des fictions qui dépassent les structures existantes et ouvrent le champ des possibles.
Cette puissance imaginative ne demeure toutefois pas à l’état de simple faculté abstraite. Elle s’incarne dans des formes sensibles et narratives, au premier rang desquelles figure la fiction, qui donne corps aux possibles qu’elle esquisse. En projetant l’individu dans un univers alternatif, la fiction lui donne l’opportunité d’expérimenter de nouvelles sensations et des vies différentes. Ce faisant, la fiction altère nos émotions plus que n’importe quel discours. C’est ainsi que l’on peut se sentir déprimé après avoir lu un roman difficile, que l’on peut sortir d’une comédie plein de joie, ou encore que l’on peut être profondément en colère après avoir vu un film engagé. En fonction des émotions que l’on ressent, notre volonté est, quant à elle, altérée différemment. En effet, le philosophe Spinoza remarquait que les affects positifs (la joie, l’inspiration, l’espoir…) augmentent notre conatus, c’est-à-dire notre puissance d’agir, quand les affects négatifs (la tristesse, la peur, le dégoût) le font diminuer. En cela, les artistes, au travers des fictions qu’ils imaginent, ont le pouvoir d’orienter notre volonté, en la mobilisant ou non.

En panne d’imagination ?
Cette capacité à orienter nos affects et notre volonté soulève dès lors une question essentielle : quelles formes de récits favorisent l’élan d’agir et lesquelles, au contraire, risquent de l’entraver ? À ce propos, la dystopie a longtemps été perçue comme mobilisatrice, car dénonciatrice des travers d’une époque en projetant dans l’avenir les catastrophes vers lesquelles nos sociétés semblent se diriger si l’on ne fait pas preuve de vigilance. Des œuvres telles que 1984, Le Meilleur des mondes ou La Servante écarlate ont ainsi joué un rôle fondamental en rendant sensibles les dangers du totalitarisme, de l’aliénation technoscientifique ou de la domination patriarcale. Mais depuis plusieurs années, un nombre croissant de critiques interrogent les effets politiques de cette prolifération de récits dystopiques. Selon elles, loin de stimuler l’action, ces fictions tendraient à produire des affects de peur, d’impuissance ou de résignation, susceptibles de paralyser les lecteurs plutôt que de les mobiliser.
Ces critiques vont parfois plus loin en soulignant que la dystopie contemporaine échouerait paradoxalement à remettre en cause le modèle sociétal dominant. Selon le philosophe britannique Mark Fisher, cela est dû à la prédominance de discours et de récits qui présentent le modèle capitaliste comme l’aboutissement inévitable de l’histoire de l’humanité. L’idée selon laquelle il n’y a pas d’alternative, comme le prononçait Margaret Thatcher, a tellement infusé dans nos esprits qu’elle a donné lieu à un appauvrissement de nos imaginaires. C’est ce qui fait dire au philosophe cette phrase devenue célèbre : « Il est plus facile d’imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme. »1
Rouvrir le possible
C’est à partir de ce constat que s’inscrit l’appel de certains artistes à réinvestir l’optimisme comme stratégie esthétique et politique, afin de réactiver la capacité à imaginer des alternatives. L’utopie est alors utilisée comme remède à la colonisation de nos imaginaires par la gangrène du réalisme capitaliste. Attention toutefois : pour être opérante, l’utopie doit aussi puiser sa source dans le réel ; à défaut, elle risque d’être à ce point déconnectée et jugée impossible qu’elle pourrait décourager ou, pire, ne pas être prise au sérieux. S’il est indispensable que les artistes endossent un devoir d’optimisme, il leur revient donc de garder un pied dans la réalité. Paul Ricœur écrivait : « L’utopie […] est l’expression de toutes les potentialités d’un groupe qui se trouvent refoulées par l’ordre existant. L’utopie est un exercice de l’imagination pour penser un “autrement qu’être” du social. »2 C’est l’exercice que fait notamment l’écrivain Hadrien Klent dans son roman Paresse pour tous, dans lequel il fabule sur l’élection à la présidentielle d’un candidat à l’ambition révolutionnaire : instaurer un droit à la paresse, obligeant à des réformes structurelles des modes de production et des rythmes de travail. Loin de l’optimisme naïf, ce conte philosophique nous fait voir que le monde peut être autrement et donne des pistes concrètes pour le faire advenir.
Outre la littérature, d’autres formes d’art permettent aussi la création d’utopies activatrices. C’est le cas des chants révolutionnaires et de leurs usages par les chorales militantes. En mobilisant la fiction par le chant, qu’il s’agisse de récits de luttes passées ou de victoires à venir, ces dispositifs offrent un puissant levier d’imagination politique. Leur force réside également dans le cadre collectif de la chorale, qui constitue un espace de sociabilité et de mise en commun des affects, où se construit une identité commune. Chanter ensemble, c’est faire l’expérience sensible d’un agir collectif, préfigurant le monde auquel ces chants aspirent. La fiction chantée ne se contente plus d’inspirer, elle rassemble, renforce les engagements et transforme l’indignation individuelle en action partagée.
Présent et lendemains qui chantent
Véritable arme critique et révolutionnaire, la puissance de l’art se révèle dans sa capacité à faire advenir de l’inédit. Là où les discours politiques et médiatiques nous mettent généralement face au mur, l’art peut contribuer à raviver en nous le désir d’agir, d’essayer de nouveaux modes de vie et d’expérimenter de nouveaux rapports au monde.
Toutefois, cette défense de l’utopie et de l’optimisme dans l’art n’est pas exempte de toute critique. Le philosophe Gilles Deleuze met en garde sur les risques que l’utopie devienne un juge sévère du lendemain tout en dévalorisant le présent : « On reste avec la vie, mais cette vie est encore la vie dépréciée, qui se poursuit maintenant dans un monde sans valeur, dénuée de tout sens et de tout but, roulant toujours pour son propre néant. »3 Dès lors, l’utopie, lorsqu’elle se fait injonction ou horizon exclusif, menace de nous enfermer dans une quête d’idéal et d’absolu qui déprécie l’existence actuelle et nous détourne de ce monde si imparfait, qui est pourtant le nôtre.
C’est pourquoi il importe de rappeler que l’art ne saurait être sommé de répondre à un quelconque devoir ni de se conformer à une finalité déterminée. S’il peut devenir un levier de transformation sociale et un moteur d’émancipation, il doit aussi pouvoir demeurer inutile, dérangeant, pessimiste ou silencieux. Défendre la puissance critique de l’art implique alors de préserver sa liberté fondamentale, condition indispensable à la diversité des affects qu’il peut provoquer et des sens que l’on peut lui donner. C’est à cette condition que chacun peut nourrir ses propres imaginaires, et que l’art conserve sa capacité à surprendre, à troubler et, parfois, à faire advenir l’imprévisible.
- Attribuée à Fredric Jameson et Slavoj Žižek et reprise par Mark Fisher, Le Réalisme capitaliste. N’y a-t-il pas d’alternative ?, trad. fr., Paris, Entremonde, 2018. ↩︎
- Paul Ricœur, Du texte à l’action. Essais d’herméneutique, II, Paris, Seuil, 1986, p. 388. ↩︎
- Gilles Deleuze, Nietzsche et la philosophie, Paris, PUF, 1962, p. 170. ↩︎