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La tartine

Robuste ou performant ? Olivier Hamant a choisi son camp

Propos recueillis par Catherine Haxhe · Journaliste

«  La nature menacée devient menaçante  : notre excès de contrôle nous a fait perdre le contrôle. Il va maintenant falloir vivre dans un monde fluctuant, c’est-à-dire inventer la civilisation de la robustesse, contre la performance.  » Ces mots sont ceux du biologiste et biophysicien français Olivier Hamant, directeur de recherche à l’Institut national pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement et directeur de l’Institut Michel-Serres, connu pour ses travaux sur le développement des plantes, mais aussi pour ses réflexions sur la robustesse du vivant et ses implications sociétales. Nous l’avons rencontré à Liège pour évoquer son dernier ouvrage, Antidote au culte de la performance  : la robustesse du vivant. Dans un monde qui semble partir à la dérive, il propose des solutions

Est-ce que vous vous attendiez à ce moment de délire que nous vivons actuellement ?

Pas vraiment, pour être complètement honnête. Nous sommes allés tellement loin. Il faut se poser et observer. Car il y a un dénominateur commun à tout cela et c’est cette fameuse suroptimisation, cette surperformance qui est un nœud de l’affaire.

Certains diront que cette instabilité n’est pas nouvelle. Depuis des siècles, nous connaissons des phases de catastrophes. 

Ce que l’on remarque, c’est le niveau de fluctuation et la fréquence des catastrophes qui sont tout à fait inquiétants. Le monde a toujours été fluctuant, ça, c’est sûr. Mais sur le plan de l’environnement, cela fait dix mille ans que nous vivons dans une forme de stabilité climatique. Il y avait des fluctuations mais dans une certaine fenêtre. Là, nous sommes en train d’en sortir. Si je prends juste la France, la fréquence des événements climatiques a été multipliée par un facteur de 4,5 depuis 2000. Nous sommes dans un monde déréglé. 

Vous dites également que la crise Covid a été un réel tournant, notamment dans notre appréhension d’un monde global.

Oui, bien sûr, car tout a changé avec la Covid. Ce fut la première «  syndémie  ». Un terme que j’emprunte ici à Barbara Stiegler et à Richard Horton, rédacteur en chef de The Lancet. Une syndémie, c’est une maladie du système. Parce qu’en fait, le virus, il est banal.SARS-CoV-2 est un virus carabiné, mais c’est un virus banal. Ce qui n’est pas banal, ce sont les systèmes que nous, humains, nous avons mis en place. C’est la nourriture ultratransformée, trop grasse, trop salée, trop sucrée, qui donne de l’obésité, du diabète de type 2, des comorbidités et des morts en cascade dans les hôpitaux débordés. Ceux-là mêmes qui, après la crise financière de 2008, ont été contraints d’optimiser leur nombre de lits. Sans parler des avions low cost qui diffusent le virus beaucoup plus rapidement. C’est ça, la syndémie, et la Covid en a été le révélateur.

Robuste ou performant ? Olivier Hamant a choisi son camp
Dans votre essai, vous abordez aussi les notions de « moyenne » et d’« écart-type » qui sont plutôt des termes qu’on entend en sciences ou en mathématiques. 

Dans l’univers de la «  moyenne  », on fait l’hypothèse cachée que le monde est stable. Cela veut dire que demain va quand même ressembler un peu à aujourd’hui et qu’on est capable de le prédire, de le prévoir. L’univers de l’écart-type, c’est cette fenêtre de variabilité qu’il y a autour de la moyenne. Mais les valeurs aberrantes, qui arrivent d’un seul coup de nos jours, définissent très bien le monde dans lequel nous sommes. Je prends un exemple  : dans l’Ouest canadien à l’été 2021, la température est montée jusqu’à 50 °C, alors que la norme est de 35. Soit 15 °C de plus. Idem en 2022, la moitié du Pakistan fut inondée. C’est ce que l’on prévoyait en 2100, mais c’est arrivé soudainement. Notre rapport au long terme change.

Pourquoi et comment en est-on arrivé là ? Vous invitez la notion de performance. Mais depuis quand l’homme cherche-t-il cette performance ?

C’est quelque chose qui est dans le vivant. C’est au-delà de l’humain. La performance est la somme de l’efficacité et de l’efficience.Efficacité  : atteindre son objectif. Efficience  : le même but, mais avec le moins de moyens possible. On a toujours eu de la performance au sein de notre espèce. Quand nous allions chasser le mammouth, c’était par le chemin le plus court. Tout a changé lorsqu’on a inventé l’agriculture. C’est à partir de ce moment-là qu’on a sécurisé la prise alimentaire et que nous avons commencé à optimiser le paysage, à prendre le contrôle du territoire. L’invention de l’agriculture, il y a de cela dix mille ans, était une véritable déclaration de prédation sur le territoire. Quand on a des stocks, on a de l’abondance. Quand on a de l’abondance, cela stimule plutôt la compétition, la performance. Aux débuts de l’agriculture, cela n’avait pas beaucoup d’impact, cela s’est fait graduellement. À la Renaissance, cela a pris bien plus d’importance, avec l’augmentation des plantations et le début des colonisations. Il y a un autre bel exemple. La Renaissance est le moment où l’on invente la perspective. Ces dessins avec la ligne de fuite. En latin, «  perspective  » se dit «  commensuratio  ». Cela signifie que le monde devient mesurable et donc exploitable. Certains estiment que l’anthropocène, cette époque géologique dans laquelle nous sommes et où l’homme domine, est en réalité un plantationocène, parce que la plantation cristallise assez bien ce que l’on veut faire du territoire. Ensuite, cela s’accélère avec la mécanisation à la révolution industrielle  : moment où nous avons dépassé le seuil de performance et où nous avons ouvert la boîte de Pandore.

Aujourd’hui, nous avons accès à l’équivalent de millions d’années de stock d’énergie que nous dépensons en quelques années. Le vrai problème, selon vous, est la performance qui incite à l’abondance.

On pourrait croire que quand il y a abondance, il y a paix et sérénité. Pas du tout. Dans l’abondance, les problèmes surviennent. On pense souvent qu’il doit y avoir un minimum de ressources pour pouvoir vivre dans un territoire. Mais on oublie qu’il y a un maximum. Il faut relire l’essai de 1949 de Georges Bataille, La part maudite. Selon lui, le problème central des sociétés humaines n’est pas le manque, mais l’excès. Contrairement à l’économie classique, qui se concentre sur la rareté et la production, Bataille propose une «  économie générale  ». Il observe par exemple les sociétés du point de vue de l’énergie disponible, notamment celle du soleil. La Terre reçoit plus d’énergie qu’elle ne peut en exploiter utilement. De même, toute société produit inévitablement un surplus. Ce surplus, Bataille l’appelle «  la part maudite  ». C’est la part excédentaire de richesse, d’énergie, de production, que l’on ne peut pas réinvestir indéfiniment dans la croissance ni l’utilité. À un moment donné, ce surplus doit être dépensé, sans finalité productive. La façon la plus facile de dépenser cet excès de ressources ou d’énergie, c’est de faire la guerre. Quand on réfléchit bien, la dernière fois que nous avons eu accès à du charbon et à du pétrole abondants, pour pas trop cher, nous avons connu deux guerres mondiales.

Vous dites qu’il y a une équation très simple. Quand on met l’accent sur la performance, c’est toujours relatif. Sommes-nous systématiquement plus ou moins performants que notre voisin ?

Oui  ! C’est un appel à la compétition qui conduit à la guerre. Dans une compétition, qui gagne  ? C’est toujours le plus violent. La performance appelle la compétition, qui appelle la violence. C’est un cercle infernal. Nous sommes dans une époque du burn out planétaire.

Face à cette ultra-performance, vous proposez donc la robustesse. Comment la définir ? 

Un système robuste est stable et viable, et ce, malgré les fluctuations. La robustesse vient de Quercus robur, le chêne pédonculé. C’est une robustesse dynamique. Il faut penser à la «  stabilité dynamique  », à l’arbre dans le vent. Il est stable, en dépit des fluctuations. Il est aussi viable parce qu’il est capable de résister à des gelées ou à une sécheresse. Donc son spectre de fluctuations est très large.

Mais ne peut-on pas être robuste et performant ? 

Pour être robuste, il faut garder des marges de manœuvre. Il faut garder du jeu dans les rouages. Pour cela, on ne doit jamais atteindre ni le maximum ni même l’optimum de performance. Il convient d’être sous-optimal  : valoriser la lenteur, les hétérogénéités, les redondances, les incohérences, les erreurs, l’inachèvement. Toutes ces contre-performances que l’on observe chez «  le vivant  ». Tous les biologistes qui travaillent de façon systémique sur celui-ci le savent, que ce soit dans un réseau de neurones ou dans un réseau d’écosystèmes. Tout comme on pense qu’être performant, c’est avoir un objectif. Or «  le vivant  » a une multitude d’objectifs et tout autant de contradictions. C’est l’adage zen  : «  Celui qui a atteint son objectif a manqué tous les autres. » 

Avec la notion de performance, vous évoquez aussi l’effet rebond.

On croit que la performance est positive, mais l’effet rebond nous prouve que non. Par exemple, en matière d’aéronautique, nous voulons des avions plus sobres et consommant moins de kérosène. Les billets deviennent alors moins chers, permettant ainsi le low cost et le surtourisme. Résultat  : plutôt que de faire de la sobriété par unité d’avion, cela génère de l’ébriété globale. C’est l’effet rebond, et cela vaut pour les voitures, les écrans plats, la lessive concentrée, l’électroménager ou encore les satellites d’Elon Musk qui ne durent que trois à cinq ans.

Dès qu’il y a un petit grain dans le rouage, c’est terminé, c’est la catastrophe. Conclusion  : un système suroptimisé est fragile. La seule solution, selon moi, c’est la robustesse, comme le monde du vivant nous l’apprend. Mais si nous donnons le primat à la robustesse, il faut que la performance passe en second et il faut, dès lors, trouver un nouveau compromis avec celle-ci. C’est une question politique  : c’est cette fameuse culture de la robustesse mais qu’on pourrait appeler aussi une «  culture de la variabilité  ». En fait, on doit juste apprendre à vivre avec les fluctuations. Celles qui arrivent, nous ne pourrons pas les arrêter. Elles vont s’amplifier et il faudra accueillir ce risque et improviser, comme au théâtre ou dans le jazz. Le risque n’est pas du tout un problème. Il stimule l’intention, donne des idées. Je reste optimiste car le changement est déjà amorcé avec l’économie de la fonctionnalité, les conventions citoyennes, les approches participatives. Il y a un véritable tissu urbain, social et solidaire qui lie les citoyens. Il faut poursuivre dans ce sens et vite.

Libres, ensemble · 24 janvier 2026