Si on n’a pas l’espoir de pouvoir faire bouger les choses, on ne fait plus rien. Il importerait toutefois de rester mesuré dans son optimisme pour ne pas tomber dans une forme de naïveté ni d’imprudence. L’optimisme devrait ainsi être tempéré par un calcul de faisabilité, il devrait se confronter au concret pour ne pas sombrer dans une forme d’idéalisme. Il faut en quelque sorte que l’optimiste se limite en appréciant ce qu’il est possible de faire, qu’il évalue le sens de ses actions en regard de la perspective globale qu’il poursuit.
D’un optimisme candide…
Sans remettre en cause l’exigence de modération dans les attentes que l’on peut avoir, il importe de remarquer qu’historiquement, le terme d’« optimisme » recouvrait autre chose. Il apparaît une première fois en 1737 dans les Mémoires de Trévoux, en lien avec la doctrine exposée par Leibniz dans sa Théodicée (1710). Leibniz y dépeignait alors notre monde comme le meilleur des mondes possibles. Pour ce faire, il adoptait une position de surplomb, celle qui correspondrait à la perspective divine. Dans cette perspective, le monde présente un optimum, car il décrit la compossibilité maximale, c’est-à-dire la coexistence du plus grand nombre de possibles.
Mais si l’on abandonne le registre théologique, le point de vue de surplomb, le monde est-il d’un point de vue humain un optimum ? Selon Voltaire, ce n’est clairement pas le cas. Dans son Candide (1759), il popularise ainsi le terme d’« optimisme » en le liant à une forme de naïveté. Voltaire présente alors Leibniz comme un « candide » qui trouve une justification à tout. Dans son Poème sur le désastre de Lisbonne (1756), Voltaire critique vertement ceux qui voient dans les événements contingents une signification divine. D’après l’auteur, il n’y a pas de châtiment divin qui tienne. La souffrance gratuite ne peut se justifier. Face au tremblement de terre de Lisbonne (1755), que vaut le « principe de raison suffisante » de Leibniz, selon lequel on peut toujours trouver une cause, une justification à tout ce qui arrive ? Peut-on en effet justifier le nombre de victimes (entre 50 000 et 100 000) au prétexte que ce tremblement de terre offre au monde la diversité de situations requise pour atteindre une sorte d’optimum ?
… à une foi démesurée en l’humain
Cela apparaît absurde. D’après les philosophes des Lumières, le monde est plutôt empreint de contingences et c’est l’homme qui va lui donner une forme de nécessité conceptuelle. Si l’on suit Hegel, l’homme vient ainsi parfaire le monde de la nature en lui imprimant la marque de l’esprit. On assiste alors à une forme d’anthropodicée. C’est l’homme qui apporte la justification dernière à la Création. L’optimisme change donc de camp. On ne plébiscite plus le cours du monde naturel, mais l’action humaine qui vient corriger une nature impuissante à maintenir un ordre rationnel.
Aujourd’hui, alors que l’on peut appréhender avec un certain recul l’impact environnemental de l’anthropisation à grande échelle du milieu, on peut difficilement continuer de partager une telle vision des choses. Plus généralement, on peut se demander si l’optimisme anthropologique n’est pas aussi naïf que l’optimisme théologique de Leibniz ainsi que Voltaire nous le dépeint. En effet, comment voir en l’homme celui qui ajuste le monde à un ordre rationnel ? On assiste actuellement à un déséquilibre global. L’impact humain est tellement considérable qu’il se répercute sur le temps géologique. Ainsi, l’augmentation des températures provoquée par l’homme est 10 fois plus importante que les phases naturelles de réchauffement climatique. Ce dérèglement engendre toute une série de catastrophes dans lesquelles quantité d’humains (et bien d’autres vivants) périssent…
Faut-il pour autant se montrer pessimiste ? Faut-il abandonner toute foi sous prétexte que l’optimisme anthropologique a conduit à un capitalisme déshumanisant ? Le pessimisme érigé en absolu n’est-il pas au fond une foi tout aussi discutable ? Le problème est alors moins de s’en remettre à une foi que de ne pas reconnaître les limites de l’optimisme que l’on défend. Il convient dès lors d’opter pour un optimisme modéré, c’est-à-dire un mélange d’optimisme et de pessimisme.

La responsabilité judéo-chrétienne et ses limites
Un optimisme réfléchi est lié au pouvoir que l’on possède. Aujourd’hui, avec les progrès de la science et de la technique, les pouvoirs humains sont énormes. L’optimisme et le pessimisme sont par conséquent exacerbés. Alors que certains, comme Hans Jonas, craignent que l’homme ne détruise l’humanité, d’autres (au rang desquels on compte les transhumanistes) considèrent qu’il peut reculer toujours plus loin les limites de sa condition.
Cette alternance entre un espoir et une crainte non mitigés montre bien que le champ ouvert par la toute-puissance technologique est celui de la contingence. Rien ne semble plus devoir être comme il est. La précarité augmente. On ne sait pas si le monde va se maintenir (climat, guerres, etc.) et si l’on va s’y maintenir (emploi, statut marital, etc.).
C’est à l’aune de cette situation qu’il faut s’interroger sur la forme que prend l’optimisme aujourd’hui. Une forme prégnante est celle de la vision judéo-chrétienne. Selon celle-ci, l’homme est faillible, mais il porte en lui un germe divin qui rend possible son salut. Pour le chrétien optimiste, si l’homme a dégradé l’état du monde, il est en mesure de le restaurer. La ressemblance de l’homme au divin d’abord vue comme un privilège est alors réinterprétée en tant que responsabilité. D’après Jorge Mario Bergoglio (le pape François), l’homme porterait en lui la responsabilité de l’ensemble de la Création en raison de son élection divine. Telle est aujourd’hui la position de l’Église à travers l’encyclique Laudato si’ (2015). Mais l’homme domine-t-il vraiment la Création ? Doit-il gérer la nature pour la reconduire à l’équilibre qu’il a compromis ? Comment endosser une telle responsabilité ? Comment savoir ce qu’il faut faire ? Devrait-il restaurer les milieux abîmés ? Réintroduire les espèces disparues ? Laisser faire la nature ?
À quoi rime-t-elle, la responsabilité de l’homme, s’il lui manque le pouvoir de répondre à ces questions ? De même qu’il faut tempérer l’optimisme par une forme de pessimisme, il faut un équilibre entre le pouvoir et la responsabilité. L’exigence impuissante de responsabilité ne vaut guère mieux que notre technoscience dépourvue de conscience.
L’écologie comme science
En bref, la position chrétienne actuelle serait plus modérée qu’une foi naïve en un homme qui viendrait accomplir le plan divin de la nature en poursuivant son intérêt. Mais elle souffre d’un manque – elle ne nous dit pas comment se porter responsable du vivant – et d’un présupposé discutable – il y aurait toujours une supériorité de l’homme sur le reste de la Création.
Les avancées de la biologie nous invitent à plus de modestie quant à la place humaine dans le monde. Elles ont permis de nous éclairer sur le fonctionnement du monde comme tout. Le biologiste Lovelock a ainsi montré dans son livre sur l’hypothèse Gaïa comment l’ensemble des vivants concourait à un équilibre à même de maintenir les conditions propices à la vie sur Terre. En ce sens, les vivants contribuent à faire du monde actuel un optimum, un monde où un maximum de possibles, une biodiversité maximale, se réalise.
L’homme occupe aujourd’hui une place disproportionnée dans cet équilibre global. Pour retrouver le sens de la mesure, il faut réviser le récit d’un homme appelé à dominer la nature, à se rendre « comme maître et possesseur de la nature ».
Loin d’être une exception dans l’ordre de la nature, l’homme semble avoir conquis ses facultés d’adaptation en copiant les vivants qui l’entourent. Il aurait emprunté la roue au bousier, les filets aux toiles d’araignées, la vannerie aux oiseaux, etc. Mais il se serait ensuite éloigné de son milieu naturel à travers des sophistications technologiques. Pour réduire son empreinte, le biomimétisme – s’inspirer du vivant – pourrait être, comme le montre Janine Benyus, une voie porteuse. Ce qui caractérise en effet les spécificités de chaque vivant, ce sont des traits adaptatifs. Ces traits leur permettent de fonctionner au mieux pour un coût minimal. À ce titre, ils sont durablement fonctionnels pour autant que le milieu ne change pas trop radicalement.
Prenons un exemple, l’intensité de la luminescence des vers luisants est liée à la forme terminale de leur abdomen qui leur sert à optimiser le degré de lumière produite par réaction chimique. Cette adaptation morphologique du corps favorise les chances pour le ver luisant femelle d’attirer un mâle et de se reproduire afin de rendre son espèce durable. La découverte de la spécificité de la forme abdominale des vers luisants a inspiré des ampoules qui produisent une lumière intense à moindre coût.
L’école des vivants
S’inspirer du vivant permet alors d’augmenter la durabilité d’une chose en réduisant sa consommation. Évidemment, le problème n’est pas résolu pour autant puisqu’en vertu de l’effet rebond, une technologie moins coûteuse aura tendance à être utilisée sans modération. Il faut donc autre chose qu’un biomimétisme ponctuel ou technologique pour nous aider. Nous devons étendre nos vues à une vision globale du fonctionnement des écosystèmes pour savoir comment y prendre place et comment adapter nos comportements. Il faut en quelque sorte une espèce d’écomimétisme : apprendre avec humilité des écosystèmes, de leurs relations complexes, pour repenser l’organisation humaine, la façon de faire société et le rapport à la nature. Un optimisme non naïf pourrait alors résulter de l’intégration de l’écologie scientifique et des sciences biologiques aux politiques. Cette intégration, pour autant qu’elle échappe à un réductionnisme technologique, nous montrerait comment les équilibres se créent dans la nature, quand il y a lieu d’agir ou de ne rien faire. Celle-ci nous fournirait ainsi cette multiplicité de récits dont l’humanité a aujourd’hui besoin pour se réinventer. L’humain n’est pas seul ! C’est une chance et une responsabilité qui nous conduit à adopter un optimisme modéré : un autre monde est possible à condition que l’humain apprenne de ses erreurs et se mette à l’école des vivants qui l’entourent.