Espace de libertés · le magazine du Centre d'Action Laïque

La tartine

Former l’esprit critique sans se résigner

Anthony Spiegeler · Directeur de l’établissement scolaire NESPA et président de Laïcité Brabant wallon

Former l’esprit critique n’a jamais été un simple objectif pédagogique. C’est un engagement éthique et politique, au sens le plus exigeant du terme  : celui qui consiste à préparer des individus capables de comprendre le monde dans lequel ils vivent et d’y prendre part sans renoncer à leur pouvoir d’agir.

Dans un contexte marqué par les crises écologique, identitaire, sociale et démocratique, comprendre le monde sans abdiquer devient plus délicat encore. Comment apprendre à penser le réel sans écraser celles et ceux qui le découvrent  ? Comment transmettre la lucidité sans produire de la résignation  ; cela, dans le paysage de la Fédération Wallonie-Bruxelles et, en creux, la dynamique hermétique des différents réseaux d’enseignement  ?

Hannah Arendt nous rappelle, dans La Crise de la culture, que «  le rôle de l’école est d’apprendre aux enfants ce qu’est le monde  ». Elle ajoute que l’éducation est le lieu où se décide si nous assumons ou non la responsabilité de ce monde. Former l’esprit critique ne consiste donc pas à accumuler des savoirs désabusés sur l’état du monde, mais à transmettre une capacité de jugement qui permette d’y agir en responsabilité.

Lucidité consciente

Or une dérive guette parfois les pédagogies critiques  : celle d’une lucidité qui se retourne contre elle-même. À force de déconstruire, de dénoncer, de mettre au jour les mécanismes de domination et les impasses systémiques, on risque de produire un sentiment d’impuissance. Lorsque tout semble verrouillé, biaisé ou condamné d’avance, l’engagement apparaît vain. La pensée critique devient ainsi synonyme de désenchantement à l’endroit où l’espoir de changement devrait poindre.

Le projet humaniste laïque s’inscrit à l’opposé de ce fatalisme. Il repose sur une confiance fondamentale dans la capacité des êtres humains à exercer leur raison, à délibérer collectivement et à transformer leur environnement. Il ne promet pas un avenir radieux, mais il refuse l’idée selon laquelle l’Histoire serait écrite à l’avance. Former l’esprit critique, dans cette perspective, c’est s’opposer à la résignation autant qu’à l’illusion.

Albert Camus, dans Le Mythe de Sisyphe, propose une figure éclairante pour penser cette tension. Sisyphe n’ignore rien de l’absurdité de sa condition. Il sait que son effort n’aura pas de fin heureuse. Pourtant, Camus écrit  : «  La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme.  » La lucidité n’annule pas l’action  ; elle la rend plus libre, plus consciente, plus digne. Cette leçon est précieuse pour l’éducation  : il n’est pas question de masquer la dureté du monde, mais d’apprendre à agir sans garantie.

Pédagogies nouvelles

C’est ici que les pédagogies actives, citoyennes et participatives trouvent toute leur pertinence. Héritières des mouvements de l’éducation nouvelle, elles reposent sur une conviction forte  : l’esprit critique ne se transmet pas uniquement dans les cours, mais se construit dans l’ensemble de la vie scolaire. La pédagogie active ne concerne pas seulement les méthodes d’enseignement, elle engage une certaine manière de faire école, d’organiser la parole, le pouvoir et la décision.

Dans ces écoles «  nouvelles  », que l’on retrouve en Belgique, dans toutes les régions, la culture du projet s’inscrit dans la durée. Elle s’appuie sur des espaces réguliers de discussion et de délibération, tels que le conseil de classe hebdomadaire, conçu non comme un simple moment organisationnel, mais comme un véritable lieu d’apprentissage du débat démocratique. Les élèves y apprennent à formuler un point de vue, à écouter celui des autres, à argumenter sans disqualifier, à chercher des compromis et à prendre des décisions collectives. Ils y expérimentent concrètement ce que signifie vivre et penser ensemble.

À titre d’exemple, une école du Brabant wallon, l’école NESPA, organise annuellement la Journée de l’engagement. Cet événement ne constitue pas une parenthèse exceptionnelle, mais un temps fort inscrit dans un projet éducatif plus large. Il sert à rendre visibles des questions travaillées tout au long de l’année  : le sens de l’engagement, la rencontre avec les acteurs et associations de terrain, les formes de participation citoyenne, la responsabilité individuelle et collective… Les échanges avec des personnes engagées dans les domaines de la solidarité, de l’environnement, des droits humains ou de la culture viennent nourrir une réflexion déjà amorcée, et non la former de toutes pièces. Ces rencontres permettent d’organiser une mue d’une théorie – souvent perçue comme abstraite, peu mobilisatrice et déconnectée – vers la pratique, le contact, le concret  ; cela, en plaçant les élèves dans un rôle d’acteurs au sein de l’action. Les dispositifs proposés par l’équipe éducative – tels que les débats mouvants, ateliers d’expression, murs de l’engagement, projets collectifs, etc. – servent à relier la pensée critique à l’expérience vécue. L’accompagnement des élèves dans la construction de projets citoyens leur fait découvrir que l’engagement est rarement simple ou linéaire. Il suppose de composer avec des contraintes, de confronter des désaccords, de renoncer parfois à des solutions idéales pour privilégier des actions réalisables. Mais c’est précisément dans cette confrontation au réel que l’esprit critique devient opérant. Il cesse d’être une posture pour se transformer en compétence.

Optimisme exigeant

Même les engagements les plus modestes, inscrits dans le quotidien de ces écoles, participent à cet apprentissage, au développement de l’honnêteté intellectuelle et à la valorisation de l’erreur. Ils rappellent que la démocratie ne se limite pas aux grands moments de décision, mais se construit dans la cohérence entre les valeurs proclamées et les pratiques ordinaires. Apprendre à faire ensemble, c’est apprendre à vivre démocratiquement. Ces pédagogies visent moins à former des experts qu’à former des citoyens capables d’assumer leur part de responsabilité dans le monde commun. Le «  devoir d’optimisme  » dont il est question aujourd’hui ne relève donc pas d’un optimisme naïf ni béat. Il s’agit d’un optimisme exigeant, fondé sur l’action plutôt que sur l’espérance passive. L’autonomie consiste à reconnaître que les lois et les institutions sont des créations humaines, et qu’à ce titre, elles peuvent être transformées. Former l’esprit critique, c’est transmettre cette conviction  : rien n’est figé – même si les possibles ne se dessinent qu’en fonction des occasions offertes. Demain devient dans ce contexte une nouvelle promesse à saisir. Enseigner l’esprit critique sans se résigner, c’est articuler lucidité et engagement, raison et action, critique et construction  ; cela, dans le strict respect de la neutralité. C’est refuser à la fois le confort des illusions et la facilité du renoncement. C’est faire le pari, profondément laïque, que des individus formés à penser et à agir ensemble peuvent encore contribuer à façonner un monde commun plus juste et solidaire.