Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l’archer ;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.
Baudelaire
Je Collectif, tu Slam, nous Poétons
Julie Lombé, sa sœur Lisette, quelques autres belles plumes, en créant le collectif L-Slam, sont entrées en poésie directement par la scène. « Le slam, c’est de la poésie qui se partage sur une scène, c’est de l’oralité. C’est en soi quelque chose de très thérapeutique. Ce sont des récits de vie. On parle beaucoup de soi, même si après, on l’ouvre évidemment à la société tout entière », témoigne Julie.
Aller gratter dans les vécus et les partager au plus grand nombre, y compris à ceux dont l’écriture est une cocasserie d’intellectuel.le.s, c’est l’objectif de L-Slam. Ceux pour qui ce n’est pas simple de trouver des lieux d’expression, ceux qui s’imaginent ne jamais être écoutés plus d’une minute sans interruption. « La seule contrainte du slam, c’est que le texte dit par la personne doit également avoir été écrit par elle, et il ne peut pas dépasser trois minutes afin d’avoir une répartition égalitaire du temps de parole. C’est aussi a cappella, il n’y a pas de décor, pas d’accessoire, pas de musique. On vient comme on est. C’est un dispositif extrêmement démocratique. »
Il y a sans doute quelque chose de léger et de décomplexé dans cette approche qui attire de plus en plus les jeunes générations. Démocratique dans sa pratique, la poésie colle à notre époque. D’autant que les réseaux sociaux affectionnent tout particulièrement la brièveté de cet art. Quelques phrases, deux slides, le poème se diffuse en format court, rapidement, presque à la sauvette comme une gomme à mâcher offerte en guise de réconfort.

Poésie et santé, une prescription osée ?
Depuis la Covid, le collectif a beaucoup essaimé. Des centaines d’ateliers d’écriture ont vu le jour. Des collectifs sont nés, queers ou même ruraux. Julie aime à dire qu’il n’y a pas de chasse gardée. Leur mantra : « Ta lumière ne fait pas ombrage. » « Avec L-Slam, nous sommes au cœur de la solidarité, du partage, sorte de poésie sociale, qui soigne le corps et le cœur. Raison pour laquelle le collectif s’est tourné vers les mutualités Solidaris », ajoute Julie Lombé.
Du côté de Solidaris, où la santé est au cœur du travail, même constat : « Nous avons des missions d’information, de prévention et de promotion en matière de santé, précise Coralie Solheid, chargée de projets communication à l’Union nationale des mutualités socialistes – Solidaris. Depuis plus d’une dizaine d’années, nous effectuons des études sur la santé mentale. Il s’avère que les constats sont affligeants. Plus on avance, plus le Belge va mal. Une étude de 2024 montre que les tentatives de suicide chez les jeunes ont fortement augmenté. Nous menons donc toute une série de campagnes en matière de santé mentale, et les ordonnances poétiques en font partie. La culture, elle, permet une autre voie d’entrée. Toutes les études réalisées sur l’impact de la culture sur la santé, aussi bien par l’OMS, que l’UNESCO ou l’Union européenne, amènent au même constat. La culture et la participation à une activité artistique ont un vrai effet positif sur la santé mentale. On voit nettement une réduction des troubles anxieux, voire parfois la diminution de la prise de médicaments liés à ces troubles mentaux. On a une meilleure humeur, une meilleure qualité de vie. La culture est déterminante pour la santé. Nous devons l’intégrer dans des politiques en matière de santé et particulièrement en matière de santé mentale. Face à ces constats, lorsque le collectif L-Slam nous a parlé de cette formidable idée d’ordonnances poétiques, nous avons immédiatement répondu positivement. »
Une fois le concept validé, six poétesses du collectif L-Slam se mettent au travail pour rédiger autant de poèmes que ce que le carnet comprend de feuillets. Des QR codes sur les prescriptions servent également à consulter en ligne la déclamation du poème sous forme de podcast, avec une version longue. Permettant, pour celle ou celui qui le désire, une écoute en boucle comme un mantra apaisant.
Un lien social renouvelé
« L’idée, poursuit Julie Lombé, c’est aussi de recréer une cohésion sociale. Je pense que c’est très important de le souligner. Imaginez-vous recevoir une poésie sous forme de prescription à votre nom, en rue ou lors d’une soirée, d’une rencontre, quand vous allez moins bien, cela crée du lien. On signale à la personne : non, tu n’es pas seul ; oui, je suis là, je te reconnais, je t’offre ce poème. » Coralie enchaîne : « On est parfois très étonné de la joie, des pleurs, des portes qui s’ouvrent, des digues qui s’effondrent en direct lorsqu’on reçoit un petit mot comme ça. C’est de plus en plus rare, on le disait, d’avoir quelqu’un qui prend le temps de nous écrire un petit mot gentil. »
Julie se saisit du bloc d’ordonnances et se met à lire le poème de Cindy Vandermeulen :
Prends tes cliques et tes claques
et va-t’en te reposer !
Facile à dire quand tes finances sont en galère ?
Mais gratitude pour les mécanismes solidaires !
Aquagym en centre wellness
Intervention pour club sportif sans stress
Je cotise, tu cotises, iel cotise, nous cotisons
la prévention n’est plus une option !
Cliquetis du jacuzzi sur ta peau
Cliquetas du sauna bien chaud
Clip Clop d’une gouttelette du hammam dans ton dos
L’équipe de Solidaris et le collectif ont déjà lancé, en lien avec ce projet, des podcasts et une série de carnets distribués gratuitement un peu partout, en des lieux stratégiques, mais également en ligne, sur le site d’information santé « Ma vie en plus ». « Il est aussi prévu que des poétesses, toujours par binôme, viennent en agence chez Solidaris, ainsi que dans nos hôpitaux partenaires, pour organiser des ateliers de petits poèmes minute. »
Catherine Barsics, performeuse et docteure en psychologie, est l’une des poétesses du collectif L-Slam à mener d’une main douce et experte les ateliers. Elle témoigne : « Les personnes qui viennent en atelier le font avec leur propre projet, leur propre regard par rapport à la poésie. Et souvent, ce sont des personnes qui aiment la poésie mais qui ont aussi pris conscience que cette poésie pouvait être partagée, que ce soit à l’occasion de rencontres littéraires, sur des podiums poétiques ou des scènes slam. Dans ces ateliers, il y a tout un temps où l’on partage des textes, on affûte un peu les oreilles, on découvre des auteurs, des autrices. Chacun avance en écriture d’une manière très différente de ce qu’on ferait en individuel, chez soi, puisqu’on a des impulsions qui sont proposées. C’est un public qui brasse tous les âges et toutes les couches de la société. »
Une paume s’ouvre en toi
Au matin deux cuillères
de douceur
cou d’oiseau
un bourgeon
qui roucoule
À midi
paupières closes
jardin de liserons
Ce soir, j’allumerai
pour toi
chaque réverbère.
Catherine Barsics
La poésie, ce sont quelques notions, collées à quelques sentiments, scotchés à quelques émotions. Les poser sur le papier, c’est déjà une façon de n’être plus un poids. De faire de cette chose douloureuse ce qui deviendra porteur et source de partage.
Ta lumière ne fait pas ombrage
Julie précise que dans tous ces ateliers, « le travail peut se faire dans n’importe quelle langue, il n’y a pas de faute d’accord, pas d’attention particulière à l’orthographe ni à la syntaxe. Chacun peut écrire comme il parle. Cela peut même être un langage de la rue, ça peut être un langage créé par les jeunes générations, avec des mots dont nous, adultes, n’avons pas forcément la référence. C’est très libre ».
Avant de conclure cet entretien, Julie Lombé a tenu à nous faire cadeau d’une poésie minute, dans cet « Espace de Libertés », pour demeurer « Libres, ensemble ».
Prisonnier·es des dogmes
des injonctions, des murs
des administrations
des papiers, des factures
Prisonnier·es écroué·es dans nos propres corps
nos sofas, notre confort
Prisonnier·es des frontières
du temps, des regards, des rôles
du texte, du silence, des imaginaires
Prisonnier·es esclaves de la voiture
du GSM, des réseaux sociaux, du mensonge
Prisonnier·es obéissants aux ordres, aux lois, aux règles
aux règlements d’ordre intérieur, aux décrets
aux chartes, aux consignes
aux panneaux, aux feux rouges, aux lignes blanches
Prisonnier·es asservis au béton, au plastique
à la fast fashion, au fast food, au fast sex encorseté
de la taille à la tête et de la poitrine aux pieds
Police du vêtement, mis·e en joue par la loi du plus fort
les chiffres, les KPI, les résultats, la bourse, le rendement
Prisonnier·es des bonnes manières, du bon goût, du candidatons
de nos obligations, de la bonne façon d’aimer ou d’enfanter
de ce qui se fait et ne se fait pas, de ce qui se dit et ne se dit pas
du comment et du quand et du à qui on peut le dire.
Prisonnier·es, oui, prisonnier·es politiques, d’opinion, de droits communs
interdiction de se rassembler, de manifester, prisonnier·es du vote des autres
des choix des autres, prisonnier·es de l’orthographe, de la syntaxe, du bon accent
de la prononciation correcte
du rythme scolaire, des crédits, des résultats, des bulletins, des notes
Avec tant de chaînes à nos chevilles
tant de barreaux, de plafonds de verre
quels sont encore nos espaces de liberté ?
Quelle place pour un vivre ensemble
qui ne stigmatise et n’opprime personne ?
Quelle place pour une liberté qui prend soin
répare, autorise, promeut, ouvre le débat, les colonnes au dialogue
à la complexité de la nuance ?
Qui pour tendre le micro au récit de toutes et tous ?
Qui pour être libres, ensemble ?