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La tartine

Le désenchantement des démocraties : restaurer la confiance citoyenne

Propos recueillis par Mehdi Toukabri – Journaliste

Comment maintenir la foi dans la démocratie quand tout semble s’effriter  ? L’emploi du libre examen à travers sa culture du doute, ainsi que la solidarité comme valeur de (re)construction sociale, permet un regain de confiance, d’optimisme et de joie de vivre. C’est l’avis d’Anne-Emmanuelle Bourgaux, professeure de droit constitutionnel à l’Université de Mons et à l’ULB, et de Benoît Van der Meerschen, secrétaire général du Centre d’Action Laïque. Entretien croisé.

Comment pourrait-on qualifier la situation démocratique actuelle ? Quel est le niveau de santé de la démocratie aujourd’hui ?

Anne-Emmanuelle Bourgaux  : Le terme «  démocratie  » est polysémique. Il y a tout d’abord la promesse de la démocratie visant à accroître la participation citoyenne  : la démocratie participative. Depuis plusieurs années, la Belgique francophone s’est caractérisée sur la scène internationale par son innovation. Elle s’est dotée d’un véritable savoir-faire dans les techniques participatives, comme le tirage au sort (ou les consultations populaires régionales, NDLR), implémenté dans un grand nombre d’assemblées. C’était une formidable promesse d’approfondissement de la démocratie, aujourd’hui à l’état stationnaire. Sous cette législature, tous ces chantiers extrêmement encourageants sont à l’arrêt. Les majorités actuelles des différents niveaux de pouvoir n’ont manifestement pas envie de poursuivre ces expériences. Une autre définition de la démocratie peut être assimilée à l’État de droit. Son état peut être qualifié de «  défensif  ». L’enjeu n’est pas tant de changer de modèle, mais plutôt d’en conserver les acquis. Nous avons un véritable trésor constitutionnel sous la main, hérité de 1831 par les congressistes  : il consiste à avoir bétonné dans la Constitution l’idée que les gouvernants, ainsi que l’État, sont soumis au droit. C’est une règle très simple qu’on avait oubliée et dont on se rend compte aujourd’hui de l’importance, au vu de sa fragilisation. Autre élément de la définition de la démocratie  : l’intérêt des juges et des parlementaires. Au regard de ces quatre points, je dirais que l’état de santé de la démocratie est en train de se dégrader.

Benoît Van der Meerschen  : Dégradé et compliqué. Comme le souligne Anne-Emmanuelle, le problème avec les expériences novatrices est que nous ne nous sommes pas assez fait l’écho de ce qui a fonctionné. En ce qui concerne la démocratie participative, historiquement, certaines structures de contre-pouvoir la permettent, telles que le secteur associatif, mutualiste ou syndical.

Il y a, d’un côté, une perte de légitimité de la démocratie aux yeux de certains, voire une désaffection. De l’autre, une véritable politique, actuellement clairement assumée, qui est de mettre à mal les contre-pouvoirs. L’accord Arizona en est le parfait exemple  : les réductions de moyens pour des structures comme Unia, pour la coopération et le développement, etc. Autre exemple, l’avant-projet de loi Quintin concernant la dissolution potentielle d’organisations dites «  radicales  ». Qu’est-ce qu’une association radicale  ? Dans ce monde, parfois, la radicalité ne fait pas de tort. Il y a une forme de glissement quand un ministre de l’Intérieur peut avoir la compétence de dissoudre une association radicale, alors que ce pouvoir appartient normalement à la justice. C’est hallucinant. C’est le propre de tous les régimes autocratiques. Évoquons aussi l’intimidation envers les médias ou les associations vues comme politisées. On se retrouve là dans des logiques inquiétantes. Donc oui, l’état de santé de la démocratie est dégradé certainement.

Le désenchantement des démocraties : restaurer la confiance citoyenne
Anne-Emmanuelle Bourgaux, en tant que professeure d’histoire du droit, la situation démocratique actuelle pourrait-elle être rapprochée d’une autre époque ? Quelles ont alors été les solutions mises en place pour pallier la situation ?

A.-E. B.  : En Belgique, nous avons déjà connu des leaders forts  : Clovis, Charlemagne, les Bourguignons, Philippe II d’Espagne.Nous les avons presque tous connus, puisque avant 1830, les Belges n’ont absolument jamais décidé de leur destin. Le nationalisme choisi lors du contexte de création de la Belgique n’en était pas un qui sépare, divise ni rejette l’autre. C’était un nationalisme établi pour arrêter d’être gouverné par de puissants meneurs. La Constitution belge va d’ailleurs dans le même sens. Pour faire une comparaison, la qualité et la préciosité de ce trésor se révèlent quand on se rappelle qu’une bonne partie des congressistes étaient des révolutionnaires ayant été d’anciens opposants.

Par ailleurs, certaines similitudes inquiétantes peuvent être identifiées avec les années 1930  : la mise sous pression des garanties de droit et de liberté, de l’importance des parlementaires et des juges ou encore de la soumission de l’État au droit. La bonne nouvelle est qu’il ne faut pas réinventer la roue. Il n’y a qu’à se pencher, qu’à «  cultiver son jardin  », comme dirait Voltaire. Nous devons être attentifs à ne pas nous diviser entre démocrates. Le cas des visites domiciliaires que le gouvernement Michel a tenté de mettre en place illustre bien ce propos  : des voix se sont levées contre ce projet au sein de tous les partis démocratiques, de gauche et de droite. Tous les démocrates doivent se retrouver sur des questions fondamentales comme celles-là. Ils ne doivent pas céder aux sirènes. Nous avons notre ciment constitutionnel. C’est ce qui nous distingue de l’extrême droite. Nous devons tous ensemble nous rappeler qu’il ne tient qu’à nous de ne pas tomber dans les affres et les horreurs auxquelles ont conduit les années 1930.

Benoît Van der Meerschen, vous avez été directeur du CNCD-11.11.11, président de la Ligue des droits humains, mais également professeur de droit. Qu’est-ce qui vous inquiète aujourd’hui et quelles solutions mettez-vous en place pour parvenir à rester optimiste ?

B. V. D. M.  : Quand on voit l’évolution d’une institution sur une certaine période, elle n’évolue qu’en fonction des considérations politiques, économiques et sociales. En tant que militant de longue date au sein de structures associatives, je me demande parfois, au vu des dérives actuelles  : «  À quoi ai-je servi ?  » Aujourd’hui, il y a cette idée absurde de la plupart de nos gouvernants que les droits fondamentaux, c’est comme une queue du lézard  : on peut la tirer, l’arracher, aucune importance, elle va repousser. C’est faux. À chaque atteinte, pas de retour en arrière possible. En 2025, la Belgique se range dans le camp de ceux qui contestent le rôle de la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) en matière migratoire. Hallucinant. Ce qui m’inquiète le plus et certainement pour la Belgique, c’est ceux qui sont prêts à faire la courte échelle à l’extrême droite. L’heure est à la vigilance. Qui va être prêt à céder à ce mirage de l’extrême droite, du «  eux  » et du «  nous  », et aux simplismes  ? Malgré cela, restons optimistes, même si c’est compliqué. Il est nécessaire d’aller parler de politique à tout le monde, de retrouver le chemin de l’échange et de la contradiction, dans le respect du débat d’idées sans concession. Il faut aller chercher les gens là où ils sont, le nez sur leur écran de téléphone, de TV, et les sortir de chez eux. Lier des partenariats, comme nous le faisons, par exemple, avec le mouvement ouvrier chrétien (MOC) ou la LDH. Malgré le fait que nous puissions avoir des avis contradictoires sur certains sujets, ce n’est pas grave. Du moment qu’on parle justement de la lutte contre les extrémismes, on est tous dans le même bateau et on y va.

Le désenchantement des démocraties : restaurer la confiance citoyenne
Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, l’État social est mis en place. Depuis un certain nombre d’années, la sécurité sociale est détricotée et, en parallèle, le pessimisme ainsi que la défiance citoyenne envers la classe politique et la démocratie croissent. Penser les alternatives à travers le prisme de la solidarité ne permettrait-il pas de restaurer la confiance et l’optimisme ?

B. V. D. M.  : C’est indispensable. À la majesté de la parole, il faut ajouter des actes. Ce qui crée un gouffre dans notre société, c’est ce sentiment de ne pas être considéré, de ne pas avoir voix au chapitre, d’être les perdants de la mondialisation. Comme s’il y avait ceux qui en profitent, les mobiles, et puis les autres qui seraient, comme les serfs du Moyen Âge, attachés à une terre et qui regardent le train passer sans pouvoir en bénéficier. Il faut montrer que des mécanismes de solidarité existent. Certes, il est nécessaire de les repenser et ne surtout pas les voir uniquement sous l’angle des abus. Je suis sidéré de constater dans le discours politique, si peu de temps après la crise de la Covid-19, comment les services publics peuvent être remis en cause à ce point. Ce genre d’attaques envers des éléments centraux, comme les mutuelles, risque d’être dévastateur. C’est pourquoi il nous faut un discours beaucoup plus offensif vis-à-vis de la solidarité.

A.-E. B. : Absolument. Il y a une corrélation entre le niveau socioculturel et le désamour de la démocratie. Lorsque vous êtes dans la galère, quand vous ne trouvez pas votre place, quand vous avez l’impression que vous n’êtes pas entendu dans votre détresse sociale, évidemment que vous remettez en cause le système, et donc la démocratie. Plus la situation sociale va se dégrader, plus le décrochage démocratique sera grand. D’où l’importance de communiquer à ce sujet. Le risque des politiques actuelles, comme celle de l’exclusion du chômage, n’est pas seulement de rejeter dans la misère, dans le déclassement toute une frange considérable de la population, mais c’est aussi que, par ricochet, cela vient fragiliser encore l’adhésion populaire à la démocratie.

L’enquête de la fondation « Ceci n’est pas une crise » a mis en avant en 2025 que 7 Belges sur 10 souhaitent un leader politique fort et sans contre-pouvoir. La défiance en la démocratie étant donc au plus haut, la pratique du libre examen peut-elle être, à travers son rejet du dogme et sa culture du doute, un moyen de restaurer la confiance citoyenne ?

A.-E. B. : La démocratie est en fait le système institutionnel qui érige le doute en ADN. Quelles que soient ses formes, elle admet la critique, la contestation, la discussion et le pluralisme d’opinion. Les régimes qui remettent en cause la démocratie sont appelés au xixe siècle « tyrannie », au xxe « dictature », au xxie « illibéralisme ». Les mots changent, le fond reste. Leurs caractéristiques fondamentales sont la certitude, la pensée unique, le refus de l’acceptation du pluralisme d’opinion et d’intérêt. Ils détestent la démocratie, car elle a la culture de ses doutes. Quand on y réfléchit, elle met toujours en scène la confrontation des opinions : le Parlement. Quel que soit le système, il est le théâtre de l’échange et du dialogue. Un dictateur, lui, a une vérité qu’il veut imposer et qui n’admet pas de contestation. L’exemple des États-Unis est frappant : Donald Trump ne souffre plus de contradictions ni des juges, ni du Congrès, ni du Sénat, ni des journalistes, ni de l’opinion publique. Telle est l’illustration du fait que ce n’est pas un démocrate. Il est essentiel d’apprendre à nos enfants, dès le plus jeune âge, à pratiquer le libre examen en tant que vecteur de critique, de confrontation d’opinions et donc de démocratie. Manifestement, l’importance de celle-ci n’est pas enseignée de manière assez efficace lorsque l’on voit la part croissante de la population, en ce compris des jeunes, qui est attirée par des sirènes autoritaires. Cela me peine, mais il faut rester optimiste.

B. V. D. M : La chose la plus irritante aujourd’hui est sans doute cette dynamique de la simplification à outrance. Antonio Scurati, auteur italien spécialiste du fascisme, aborde justement dans son petit manifeste La politique de la peur les stratégies de l’extrême droite en matière de simplisme et d’instillation de la peur, toujours pratiquée avec une mise en scène insupportable : le problème, l’ennemi et la figure du sauveur. Comme une espèce de pensée magique, « il n’y a qu’à », avec pour fondement l’opposition des gens, « il y a eux et nous ». Résultat : ne pas permettre le dialogue servant à l’apaisement. Je crois que nos moteurs en démocratie sont l’intérêt de la liberté, l’ambition de l’autonomie, la vocation à l’universalisme, la primauté de la raison et le principe du libre examen. Il y a tellement de personnes qui font, aujourd’hui, commerce de la colère. Pour les contrer, mettons en avant la joie de vivre. Oui, nous pouvons aussi militer en étant heureux. Il faut leur montrer que nous avons un projet de société qui vise à l’épanouissement de tout un chacun. C’est le droit au bonheur.