La liberté dans le sang

Sandra Evrard · Rédactrice en chef

et  Vinciane Colson, journaliste Libres ensemble

Mis en ligne le 8 mars 2023

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En ce 8 mars, Journée internationale des droits des femmes, nous aurions pu rappeler les inégalités toujours indécentes subies par les femmes en Belgique et dans d’autres démocraties. Mais les bouleversements à l’échelle planétaire nous ont plongés dans le destin de femmes d’ailleurs, dont l’exil se déroule ici ou dans des pays proches. Elles sont afghanes, iraniennes, saoudiennes, algériennes et luttent pour la liberté d’expression, d’opinion, de conscience, d’être ce qu’elles souhaitent, sans contraintes. Elles luttent pour la liberté dans leur pays d’origine, mais aussi ici, en Occident, car celle-ci est en sursis partout.

Elles étaient réunies à Bruxelles le 11 février dernier pour une soirée de solidarité en hommage au courage de Salman Rushdie, une fois de plus récemment attaqué sauvagement pour ce qu’il est, ce qu’il représente, et donc aussi pour la liberté. Liberté d’expression, de la presse, de blasphème, de rire de tout, bref, une ode aux droits fondamentaux, encore trop souvent bafoués.

En ce 8 mars où ce sont les droits des femmes qui sont brandis un peu plus fort que d’habitude, vu que l’égalité n’est toujours pas effective dans une série de domaines, même dans nos démocraties, Espace de Libertés a souhaité leur donner la parole. Faire entendre leurs voix, au travers de leurs histoires, chaque fois singulières, mais avec un point commun : le courage de se battre pour la liberté des femmes.

Là-bas, pas de 8 mars

Quatre femmes, quatre destins d’exilées, dont l’histoire a ce quelque chose d’universel qui réside dans la fragilité des droits si difficilement acquis, ici aussi, dans nos États démocratiques. Elles s’appellent Ensaf, Mahtab, Lailuma et Djemila. Elles ont fui leurs pays d’origine : l’Arabie saoudite, l’Iran, l’Afghanistan et l’Algérie. Des États où les femmes sont considérées comme des sous-citoyennes, et où il n’est pas question de 8 mars, pas question de droits tout court.

On ne choisit pas son pays de naissance. Pour de nombreuses femmes à travers le monde, le hasard n’a pas toujours bien fait les choses, empiétant sur leurs désirs, leur émancipation, leurs droits élémentaires, leur destin. Dans la majorité des cas, ces femmes sont issues d’États autoritaires, où le mot « démocratie » reste à découvrir. Des pays aux destinées bouleversées par des prises de pouvoir souvent violentes, par des modèles inspirés par l’islam politique, la charia, des théocraties en somme, au patriarcat assumé et (supposément) incontesté.

Être femme dans ces pays, c’est recevoir des miettes d’un gâteau où le citoyen moyen ne bénéficie lui-même que de peu de droits. Alors généralement, au lieu d’entrer en solidarité avec leur moitié, les hommes usent et abusent des uniques droits dont ils disposent : ceux de faire autorité sur leurs épouses, filles, nièces, mères, sans remettre en question ce modèle patriarcal mortifère.

Pour pouvoir vivre et souvent survivre, les femmes que nous avons rencontrées ont donc dû fuir. Elles nous racontent leurs histoires et leur attachement indéfectible à la liberté. Une liberté qui a un prix.

Bloguer n’est pas jouer

Je paie cher ce prix, balance d’emblée Ensaf Haidar, née en 1985 en Arabie saoudite. Et je trouve que le prix augmente chaque fois davantage. Le premier que j’ai payé pour ma liberté, c’est de devoir quitter mon pays et de m’éloigner de mon mari. Je suis toute seule avec mes trois enfants, loin de Raif depuis 2011. Raif Badawi, son mari, c’est ce blogueur saoudien emprisonné pour avoir créé le blog Free Saudi Liberals en 2008 réclamant une libération morale de l’Arabie saoudite. Interpellé par la justice pour apostasie, il reçoit alors l’interdiction de sortir du pays. Il sera ensuite emprisonné et condamné à mille coups de fouet. Et le couple lâché par leurs familles respectives, d’autant que Raif s’était également opposé à son père en 2009, soutenant le choix de mariage de sa sœur Samar. Cette dernière s’est elle aussi retrouvée en prison avant d’être mise sous tutelle de son oncle. Par crainte de subir le même sort et que leurs trois enfants leur soient enlevés, Ensaf quitte l’Arabie saoudite, pensant que son mari les rejoindrait rapidement.

Ensaf Haidar se bat depuis une dizaine d’années pour conscientiser le monde au sort de son mari, le blogueur Raif Badawi. © Shutterstock

J’ai dû prendre la décision la plus difficile de ma vie et partir avec nos enfants. En Arabie saoudite, une femme ne peut pas vivre seule, il faut un chef de famille. Un grand-père peut prendre légalement le pouvoir sur les enfants. C’est pour cela que j’ai fui. Je les ai emmenés comme si nous partions en vacances. C’est la dernière fois que j’ai vu Raif. Nous lui avons dit au revoir sans savoir si nous allions nous revoir. Nous sommes d’abord allés en Égypte, mais ce n’est pas un pays sûr pour une femme seule avec ses enfants, puis au Liban. J’ai demandé de l’aide des Nations unies et nous avons été accueillis au Canada, un pays froid, que je ne connaissais pas. Les enfants me posaient plein de questions et je ne savais pas quoi leur répondre… Ni Ensaf ni Raif n’ont alors imaginé la longue tournure que prendrait cette affaire à cause d’un simple blog.

L’histoire même du couple est plutôt originale pour un État aussi fermé que l’Arabie saoudite. Les tourtereaux se sont en fait rencontrés sur un malentendu. Raif ayant appelé par erreur, la voix d’Ensaf lui a plu et inversement. Il a rappelé et rappelé, jour après jour. Puis il est passé devant sa maison et son regard lui a également plu. Cela a pris du temps avant que leur idylle ne se concrétise. Les familles n’étaient pas d’accord, surtout son père. C’était leur premier combat.

Raif n’a jamais été un homme traditionnel, mais il n’est pas contre son pays. Il est contre le système de police religieuse, la muttawa, qui a heureusement aujourd’hui un peu perdu de son poids. Raif a écrit uniquement contre cette instance. Il respecte les règles du gouvernement, mais pas les règles religieuses. Je n’ai jamais imaginé qu’il resterait dix ans en prison pour cela. C’est impossible d’être loin de ses enfants durant vingt ans à cause de la liberté d’expression et de la liberté d’opinion. Le 11 mars 2022, il fut enfin libéré, mais toujours interdit de sortie du pays pendant dix années supplémentaires. Nous ne pourrons pas l’embrasser avant 2032 ! Raif est devenu l’un des prisonniers libres penseurs les plus connus au monde. Nous continuons de payer le prix de notre liberté. Mais je sais que nous ne sommes pas les seuls dans cette situation, car les libertés sont menacées, même en démocratie.

 

En Arabie Saoudite, les femmes peuvent conduire depuis 2018. Mais elles payent leur permis plus cher que les hommes, elles ne peuvent être formées que par des femmes et n’acheter de voiture qu’à ces dernières. La ségrégation genrée reste massive dans le pays, et pour l’essentiel, les femmes demeurent des citoyennes de seconde zone, sous tutelle masculine. © Shutterstock

Le combat continue au Québec

Accueillie dans la banlieue de Montréal, dans la petite ville de Sherbrooke, Ensaf est elle aussi connue aujourd’hui comme activiste et femme politique au Québec. Chez les Badawi, la militance semble couler dans les veines. À Sherbrooke, nous avons trouvé une nouvelle famille qui nous a adoptés. J’ai commencé mon combat là-bas. Avant, quand j’étais au Liban, c’était également difficile de parler de la liberté d’opinion, surtout pour une femme avec trois enfants. C’est un pays trop proche, une mentalité similaire… je risquais des problèmes. Aujourd’hui, Ensaf s’est même engagée en politique avec le Bloc québécois, parti indépendantiste pour lequel elle termina en deuxième position lors des élections fédérales de 2021. Ici aussi il y a des menaces sur la liberté d’expression, et la première, c’est sur la laïcité, parce que les gens mélangent la laïcité et l’islamophobie. Si tu es croyant, tu n’as pas besoin de le montrer aux gens. Tu es libre, mais tu n’obliges pas les gens à faire comme toi. Pourquoi s’exiler dans un pays libre ? Pour obtenir ma liberté. Je dois respecter le système de l’État où je suis, ne pas changer ses règles ni obliger les gens à faire comme dans notre pays d’origine. Je trouve cela bizarre. Et je suis contente pour mes filles. Elles grandissent dans un pays libre.

À côté de ces engagements, Ensaf poursuit son lobbying à travers le monde pour conscientiser au sort subi par son mari. Je dois être courageuse pour lui redonner l’espoir. C’est normal qu’il l’ait perdu, car il n’a rien fait. Ensaf se réjouit des récents changements en Arabie saoudite, telle que la possibilité pour les femmes de conduire ou de fréquenter un stade, mais elle émet un sérieux bémol quant aux mentalités, engluées dans des décennies de modèle patriarcal et religieux rigoriste. Un poids culturel, familial dont elle ne voit pas facilement la fin ni une ombre de soulèvement de la part des saoudiennes, en raison de l’histoire traditionaliste du pays, qui n’a de surcroît jamais connu de période de liberté comme ce fut le cas en Iran avant la prise de pouvoir des mollahs.

 

Mahsa Amini, Iranienne de 22 ans morte en septembre 2022, trois jours après son arrestation par la police des mœurs à Téhéran à cause d’une mèche dépassant de son voile. © Shutterstock

Les mots pour le dire

Au pays des mollahs, précisément, le 8 mars, les droits des femmes, la liberté sont aussi de l’ordre du mirage. On connaît la valeur de la liberté, la valeur de la laïcité, parce qu’on a grandi dans un pays musulman basé sur une idéologie où filles et garçons sont séparés dès l’école, et que l’on paie de notre vie pour la liberté. Dans mon pays, il est interdit de s’embrasser, de danser. Tout est interdit ! Bien sûr, nous avons fait tout cela. Mais nous avons aussi été punis pour ça, explique Mahtab Ghorbani, poétesse iranienne aujourd’hui réfugiée en France. Née à Téhéran dans une famille opposée à la République islamiste d’Iran, elle écrit à 17 ans un poème contre Khomeini. Je suis née après la révolution islamique, et j’ai toujours voulu devenir écrivaine. Mon cahier de poèmes était avec moi, à l’école. Et vous savez, quand on entre dans l’école en Iran, ils ont le droit de fouiller dans notre sac. La directrice a trouvé mon cahier. Elle m’a appelée dans son bureau et j’ai vu trois grands hommes qui étaient là de la part du régime. Ils m’ont arrêtée. Mahtab a été arrêtée plusieurs fois, elle a risqué l’exécution, et s’est donc exilée pour épargner sa petite fille. Pas pour fuir, insiste-t-elle, moi, j’ai choisi, mais pas elle. Il y a six ans, j’ai quitté l’Iran avec ma fille de 6 ans et j’ai tout perdu. Plus de 80 écrivains et poètes ont été tués par le régime, dont certains avec leur enfant. Alors elle lui écrit des poèmes tels que celui-ci : « Pardonne-moi, pardonne-moi parce que je me tenais dans le carrefour du rien. Pardonne-moi parce que j’ai laissé la maison de ton enfance, tes jouets, parce que j’étais obligée de quitter mon pays. Ne lis pas mes poèmes, parce qu’ils sont très tristes. Ne lis pas mes poèmes, ne voyage pas en moi. » L’écriture est son arme, son épée. Avec trois livres à son actif, Mahtab a récemment reçu un prix du ministère de la Culture français, ce qui lui permettra de publier son roman. Ce roman, c’est ma lutte. J’ai essayé de témoigner, non pas de ma vie, ce n’est pas une autobiographie, mais à propos des femmes emprisonnées après la révolution islamique. J’ai interviewé 400 femmes prisonnières politiques. Je parle de quelque chose que, vous, les femmes européennes, vous ne pouvez pas imaginer. Ils utilisent la sexualité pour vous torturer. Si vous saviez tout ce qu’ils font dans les prisons avec les femmes…

Un coup de pouce pour l’Iran

Heureuse des mouvements et tentatives de libération qui secouent aujourd’hui l’Iran, elle l’est, évidemment. Mais l’espoir d’un changement fort n’est pas forcément présent. Les écueils restent trop importants. J’ai un grand espoir venant de mon peuple, mais malheureusement, on a besoin de l’aide des pays européens. Et on n’en reçoit pas. Les populations européennes sont très solidaires. Elles ont bien compris notre combat, mais hélas, les gouvernements, pas du tout. Il faut qu’ils arrêtent de négocier avec le régime iranien, qu’ils arrêtent toutes les relations économiques, politiques avec ce régime.

Et d’ajouter : il ne faut pas croire que l’islam politique ne reste qu’à l’intérieur de nos frontières. Bien sûr que non ! Il y a la mort du traducteur japonais de Salman Rushdie, celle de Samuel Paty, des menaces de mort, il y en a tout le temps ! « J’ai décidé de vivre jusqu’à ma mort », affirme Rushdie. Moi, je continuerai mon combat pour les femmes, la vie, la liberté !

Le 15 août 2021, l’Afghanistan est à nouveau tombé entre les mains des talibans après de nombreux combats dans tout le pays.

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En quelques mois, les Afghanes ont perdu les minces droits gagnés durant les 20 dernières années : exclues des écoles, de l’université, de l’espace public, des activités culturelles, elles sont maltraitées, violées par les talibans. Ces derniers faisant de leur vie un enfer.

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Jamais avec mon voile

Provenant du pays voisin Lailuma Sadid, ne pourrait mieux dire ! Journaliste afghane aujourd’hui réfugiée en Belgique, elle observe, dépitée, le hold-up de son pays opéré en 2021 par les talibans, qu’elle connaît malheureusement trop bien. Je viens d’un pays que l’on ne connaît que sous le joug de la guerre. On n’a jamais entendu le mot « paix » là-bas. C’est aussi le pays de la drogue. J’ai dû me marier très jeune, à cause des talibans. Je suis née dans une famille où règne la liberté et l’égalité entre les filles et les garçons. Après les attentats de 2001 à New York, j’ai pu travailler comme journaliste et je suis apparue pour la première fois sans voile à la télévision. J’ai reçu beaucoup de menaces de mort. Et 35 personnes de ma famille ont été tuées par les talibans. Voici en résumé les affres subis par Lailuma pour avoir tenté d’être une femme libre en Afghanistan. Ce qu’elle ne dit pas, c’est qu’elle a aussi été fouettée par les talibans pour avoir ouvert une petite école secrète pour les filles, qu’elle a finalement réussi à terminer ses études de journalisme suite au changement de régime et l’arrivée des forces internationales.

À l’époque, il n’y avait qu’une télévision gouvernementale, ce qui ne me plaisait pas, car on n’y diffusait que des informations officielles éloignées de la réalité et je ne me retrouvais pas là-dedans. J’ai donc commencé à travailler à l’IWPR (Institute for War and Peace Reporting) dont le siège est basé en Grande-Bretagne. Lors d’une conférence de presse donnée par le président Hamid Karzai, en 2003, elle s’est présentée sans voile. J’ai levé la main deux fois pour poser ma question et le président m’a dit : « You, Madam. » Il pensait que j’étais étrangère. Et quand j’ai commencé à parler, il a dit : « Vous êtes afghane ? » J’ai répondu que oui et il m’a dit de poursuivre. J’étais alors la première Afghane à apparaître à la télévision non couverte. Lorsque je repense à cela, je me demande comment j’ai osé. C’était juste un an après l’effondrement du régime taliban, les mentalités n’avaient pas beaucoup changé… C’est un pays religieux, et pour une femme musulmane, cela ne se faisait pas. Mais je connais les politiciens, mon père en était un et je sais que si l’on ne se bat pas pour nos droits, on ne nous les donnera pas facilement. Même s’il faut se sacrifier. Les menaces n’ont jamais cessé. De la part d’inconnus, dans la rue. De collègues. D’officiels. Mais petit à petit, les voiles se faisaient moins lourds dans les rues de Kaboul. Après l’arrivée des forces étrangères en 2002, les jeunes hommes étaient contents, car ils pouvaient eux aussi porter d’autres vêtements que ceux imposés par les talibans. Mais cette vision des choses n’était pas partagée partout, surtout pas dans les villages et par les plus âgés. Même à Kaboul, il aura fallu au moins dix ans pour que les mentalités évoluent un peu.

La liberté, ce si joli mot

Lailuma a également travaillé durant un temps à l’ambassade d’Afghanistan à Bruxelles, auprès de l’OTAN. Je suis retournée en 2012 en Afghanistan, j’ai encore reçu des menaces de mort et l’on m’a traitée d’espionne. Puis, en 2021, les forces alliées quittent le pays. Les talibans qui avaient manœuvré et rallié une partie de la population à coups de dollars et de propagande, sont arrivés sur Kaboul, semant le chaos et avec les scènes de débâcle que l’on connaît jusque sur le tarmac de l’aéroport. On a voulu m’imposer de porter la burqa, ce qui m’était insupportable, moi, la première femme à avoir enlevé le voile à la télévision. J’ai donc quitté le pays et je suis venue en Belgique avec ma famille. Vingt ans après le 11 Septembre, les talibans ont repris le pouvoir. Nous avons d’un coup perdu vingt ans ! Aujourd’hui, ils sont encore plus dangereux qu’avant. Rappelez-vous, durant la Covid, tout le monde était à la maison et ça a causé pas mal de problèmes psy, alors imaginez comment se sentent les femmes afghanes… On ne reviendra pas sur les fausses promesses tenues par les talibans lors de leur première conférence de presse en août 2021. Ne serait-ce que de s’être posé la question de leur changement relevait de l’ineptie. L’avenir semble sombre. Mais la solidarité avec les autres femmes dont les droits sont bafoués, une force. On soutient les Iraniennes, car si cela pouvait changer là-bas, on espère que cela pourrait aussi changer quelque chose en Afghanistan. Il ne s’agit pas que de mon combat, mais de celui de millions d’Afghanes. Il faut sanctionner les pays qui fricotent avec l’Afghanistan. Il faut une révolution, tel que ce fut le cas dans les pays occidentaux par le passé, et une solidarité comme le soulèvement observé pour les Iraniennes. Pourquoi pas maintenant pour l’Afghanistan ? Moins de bla-bla, plus d’action. Pour l’Afghanistan, l’Iran et le Pakistan. Le monde doit nous entendre. S’engager et agir. Alors quand on lui parle de 8 mars, de liberté, elle répond : Liberté pour qui ? Elle n’existe pas en Afghanistan. C’est un beau mot, mais la liberté n’est plus, on ne peut plus s’exprimer. C’est juste un joli mot aujourd’hui, mais on lutte pour qu’il devienne réalité.

I said no to the Taliban. Lailuma Sadid.

 

 

 

Souvenirs du 8 mars

Aujourd’hui porte-parole du Collectif Laïcité Yallah en Belgique, exilée, elle l’est également. Née à Kharkiv d’un père physicien algérien et d’une mère mathématicienne chypriote grecque, Djemila Benhabib part vivre à Oran à l’âge de 3 ans. L’Algérie ayant pris son indépendance en 1962, quinze ans plus tard, tout restait à construire. Mon père était engagé auprès du Parti de l’avant-garde socialiste, un parti de gauche qui militait activement pour la démocratie en Algérie et la justice sociale. J’ai grandi dans une famille extrêmement ouverte, qui recevait beaucoup de monde, ça parlait avec passion à des personnes venant de différents horizons, des Chiliens, des Libanais, des Palestiniens, des gens exilés qui avaient dû quitter leur pays. Ils chantaient, dansaient, refaisaient le monde. Il y avait en même temps une fermeture institutionnelle avec un gouvernement autoritaire, un parti unique, une radio unique, un militaire au pouvoir (Boumediene), et cela tranchait avec ma vie familiale, celle d’une liberté cachée, mais qui était possible. De ces années-là, elle garde un souvenir ému du 8 mars, fête alors importante pour les Algériennes. C’était une grande fête ! Quand j’y étais, c’était la journée où les fleuristes travaillaient à fond, car tout le monde achetait des fleurs et en donnait aux femmes. Il y avait une volonté énorme de marquer cette date, un dynamisme de la société civile. Je me rappelle que ce jour-là mon père achetait des centaines de fleurs et qu’il les distribuait sur son lieu de travail. On organisait un immense repas et, pour une fois, c’étaient les hommes qui le préparaient et servaient. C’est un souvenir marquant de mon enfance. On profitait de cette occasion pour libérer la parole.

Fragile liberté

Malheureusement, la situation politique et sécuritaire s’est dégradée en Algérie. Menaçant les adeptes des libertés fondamentales et le processus démocratique. Dans les années 1990, tout s’est durci avec l’arrivée du Front islamique du salut (FIS). Tout est allé très vite. Une crise sociale avait surgi en 1988, et pour essayer de calmer le jeu, le président a alors décidé d’ouvrir le champ démocratique à tous les partis, à la gauche comme au FIS. Ils ont gagné les municipales dès 1989. Après, cette fenêtre s’est très vite refermée, car le FIS jouait un double jeu : à la fois la carte institutionnelle et celle de la violence au travers de l’AIS, le GIA, avec des enlèvements, des viols, des milices paramilitaires qui devaient s’occuper d’une catégorie de la population. Mes parents ont reçu une condamnation à mort de la part du FIDA (Front islamique du djihad armé) en janvier 1994.

Son père est alors rapidement parti, suivi du reste de la famille qui s’est établie en France. Djemila a ensuite traversé l’atlantique pour trouver refuge au Québec durant vingt, avant de s’établir depuis trois ans en Belgique. La liberté selon moi, c’est d’être consciente de sa fragilité et de son importance. C’est essentiel de raconter d’où je viens, de pouvoir m’exprimer et de faire parler les autres, de visibiliser cette parole dans l’espace public. Il s’agit de liberté d’expression, de pouvoir être ce que je suis. J’ai par conséquent un rapport à la liberté très charnel et très profond, car je sais ce que c’est d’en être privée. Il y a aussi l’enjeu de la solidarité internationale. Comment peut-on être libre sans la liberté des autres, des femmes iraniennes, afghanes, saoudiennes ?

Selon Djemila, il n’y a cependant pas de fatalité. Il convient d’envisager une rupture avec les régimes en place et avec les islamistes. Il n’y pas d’autre solution. Il faut renouveler le paradigme démocratique, conclut-elle.

Manifestation des femmes à Alger.

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Solidarité avec les femmes en exil organisée par le Collectif Laïcité Yallah le 11 février 2023.