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Grandir libre de croire ou de ne pas croire

Mehdi Toukabri · Journaliste

Mis en ligne le 19 janvier 2026

Au-delà des bancs d’école, l’influence religieuse touche d’autres espaces où se joue le développement de l’enfant et de l’adolescent : notamment les structures d’accueil. Comment les organisations laïques permettent-elles de protéger les jeunes des assignations identitaires et du prosélytisme ? Tour d’horizon laïque.

Illustrations : Max Tilkenkamp

Comment La Fabrique de soi tente-t-elle de protéger les jeunes des assignations identitaires et du prosélytisme ?

Anne Beghin, coordinatrice de La Fabrique de soi : Nous accueillons des enfants de toutes origines et de toutes croyances. Cette diversité s’exprime parfois dans leurs comportements, voire dans leurs paroles. Dès leur plus jeune âge, certains posent des questions liées à leur pratique religieuse. Par exemple, lorsqu’on leur propose une collation, ils (les jeunes de confession musulmane, NDLR) demandent si elle est halal. Cette inquiétude s’observe très souvent. Cela traduit dans certains cas une forme d’insécurité de l’enfant, ou encore une forme de distance entre le milieu extérieur et le milieu familial. D’autres expriment des réactions liées à des contextes culturels ou géopolitiques. Je pense, entre autres, à un jeune qui a volontairement abîmé l’emplacement d’Israël sur une carte du monde. La religion peut aussi influencer la perception qu’ils peuvent avoir de certaines activités proposées à La Fabrique. Lors d’un atelier collage à partir de magazines, des enfants ont été très gênés face à une image figurant un corps nu, associé, selon eux, au péché. Les représentations négatives de la place de la femme reviennent également régulièrement dans leurs propos, souvent influencées par un modèle éducatif plus traditionnel. Ponctuellement, nous constatons la banalisation de propos racistes, sexistes ou encore homophobes. Pour remédier en partie à toutes ces observations, nous offrons un service d’écoute psychologique hebdomadaire gratuit pour enfants et adolescents. Nous devons, au préalable, avoir l’accord des parents afin que l’enfant puisse, seul, demander une rencontre avec le psychologue. Nous faisons parfois face à des réticences ou à des peurs de la part des parents, bien souvent liées à leur culture, à leur identité, voire à leurs croyances religieuses, non loin de celles exprimées lors de l’affaire ÉVRAS. Il n’est pas rare que dans l’équipe des tutrices de La Fabrique de soi, l’une ou l’autre porte le foulard. Nous lui expliquons, dès lors, pourquoi ici nous demandons l’absence de tous signes religieux ou politiques. Il arrive donc que certaines refusent d’intégrer le projet, alors qu’elles correspondent parfaitement au profil recherché. Cela pose évidemment des questions. Dans ce contexte, notre rôle est de toujours proposer une école de devoirs avec un cadre neutre, inclusif et sécurisant. Nous respectons les pratiques et convictions de chacun, tout en veillant à ce qu’aucun enfant ni adulte n’impose ses idées aux autres, par respect du vivre « tous » ensemble. Nous prenons aussi le temps d’échanger, voire de déconstruire lors de nos ateliers de parole thématiques ou en entretien individuel. Mais comme bien souvent, le temps nous manque. Les déconstructions passent alors par le choix de nos activités, de nos thèmes ou de nos chartes.

L’assignation identitaire ou le prosélytisme est-il un sujet important pour les jeunes ?

Clément Gourdain, animateur « citoyen et jeunesse » à La Fabrique de Soi et coordinateur Brabant wallon de Laïcitad1 : À Laïcitad, ce sont les jeunes qui choisissent les sujets dont ils veulent parler. Mais l’assignation identitaire et le prosélytisme ne sont pas des thématiques qu’ils ont souhaité aborder avec nous de front. Nous avons échangé sur l’extrême droite, la liberté, les questions de genre, mais celle de la croyance ne s’est pas encore posée jusqu’à aujourd’hui. Je peux tout de même proposer une esquisse d’explication. Le public visé par Laïcitad est composé de jeunes entre 14 et 18 ans, mais qui se trouvent quelque part déjà dans le giron de la laïcité institutionnalisée et peut-être déjà sensibilisés à ces sujets. Si un jour ils nous posent la question et nous disent qu’ils veulent traiter ce thème-là, on le fera et on amènera toutes les ressources nécessaires, comme nous le faisons pour tous les autres thèmes. Laïcitad est un séjour laïque. On n’y porte pas de regard sur une religion en particulier. Les jeunes doivent venir sans préjugés. Même si c’est illusoire. Je pense, par exemple, à ceux qui viennent plus spécifiquement de la province de Namur ou de celle du Luxembourg qui, on va dire, sont beaucoup plus pieuses que celle du Brabant wallon. Est-ce qu’ils sont confrontés à un rapport plus décomplexé au christianisme ou au catholicisme, par rapport à de jeunes Brabançons ? Je ne sais pas. En tout cas, la majorité du groupe que nous avons eu lors de l’édition 2025 se trouve dans l’enseignement officiel et suit le cours de philosophie et citoyenneté (CPC). Certains suivent même le cours de morale laïque. Ils ont déjà pu y avoir des échanges concernant leur rapport à la religion. Mais en y réfléchissant, on est peut-être passé à côté d’un sujet. Cela reste tout de même intéressant qu’ils choisissent de ne pas mettre le thème de la religion sur le tapis, alors que c’est quelque chose de très présent au sein de la société actuelle. Je me dois désormais de leur poser la question et, s’ils le décident, d’en parler.

Quels sont les écueils qui empêchent que certains débats sur les croyances et la religion se tiennent et comment y remédiez-vous ?

Alexis Farmakidis, animateur jeunesse à Bruxelles Laïque : La religion et Dieu sont des aspects soulevés de manière récurrente lors de mes animations en classe. En primaire, en secondaire et même dans le supérieur, nous nous y rendons, avec ma collègue, pour une durée de deux heures. Là, nous abordons avec les élèves tout un ensemble de thématiques, telles que la laïcité, dans un aspect de sécularisation de la société. Il est logique que les sujets de la croyance et de la religion soient évoqués. Mais c’est tout de suite plus surprenant quand d’autres thématiques sont traitées, comme celle de la liberté d’expression. Lors de nos animations, nous commençons toujours par un « brise-glace », une technique d’animation en forme de débat mouvant afin de mettre à l’aise les jeunes. Là, on pose des questions assez larges sur la liberté d’expression. Il m’est déjà arrivé que certains nous expliquent que leur religion, leurs croyances sont une partie fondamentale de leur identité. C’est très intéressant : c’est l’expression individuelle d’une croyance véritablement structurante. Donc il est normal ensuite d’amener un questionnement sur ces échanges. Il m’est aussi arrivé au sein d’une classe d’infirmières, lorsque l’on interrogeait l’interculturalité, qu’une jeune témoin de Jéhovah nous dise qu’elle parvenait à faire la différence entre sa profession et sa croyance. Mais après quelques instants, elle nous a avoué qu’elle connaissait une vérité universelle, qu’elle savait comment le monde était structuré et comment les choses allaient se dérouler. En somme, une vision dogmatique. Évidemment, c’est un cas extrême. En général, le reste du groupe est tout à fait prompt à discuter de différences de croyance et de point de vue. Quand un jeune a une opinion plus problématique, on va tenter d’ouvrir celle-ci aux autres en leur demandant si quelqu’un estime avoir également une vérité unique et s’ils pensent aussi que leur croyance est la bonne, en évitant toute posture d’autorité, bien sûr. On essaie, ce faisant, d’éveiller les consciences des jeunes à la multiplicité des croyances et des cultures. Bref, c’est le jeu de la société multiculturelle bruxelloise.

Grandir libre de croire ou de ne pas croire

Pour réussir à avoir un débat apaisé, on impose que les arguments proposés soient constructifs. Au-delà de la religion, ce sont les sujets concernant les questions LGBTQIA+ qui vont, d’un coup, changer la dynamique de la discussion tenue en classe. Très souvent, plusieurs élèves vont tout de suite exprimer leur refus ou leur dégoût, par le biais d’expressions non verbales ou encore à travers un certain blocage du débat. Il y a un vrai paradoxe entre des sujets qui, de prime abord, sont assez proches. Lorsque c’est du sexisme qu’il est question, les échanges se passent paisiblement, mais quand ce sont les thématiques LGBTQIA+ qui sont abordées, comme je l’expliquais, les blocages sont très fréquents. Je ne dis évidemment pas cela pour les lier à une religion en particulier, mais pour souligner une certaine réalité de rejet au sein d’une partie des jeunes que l’on côtoie en animation. C’est assez impressionnant.

Selon les jeunes, les religions sont-elles de notre temps, et comment parvenez-vous à leur insuffler une dose de laïcité ?

Carla Gillespie, coordinatrice de l’Association jeunesse pour l’interaction et la libre expérience (AJILE) : Oui, d’après une majorité d’entre eux, elles sont de notre temps. C’est d’ailleurs un constat important que nous avons pu établir à AJILE. Les combats menés par les laïques dans un but de sécularisation ont conduit, aujourd’hui, à une séparation effective des Églises et de l’État. Mais ce qu’apportait la religion était de l’ordre des repères moraux, des valeurs, de la communauté. Lorsque la séparation fut effective et que la religion perdit son aura d’antan, le vide fut remplacé par autre chose : le libéralisme (dans son aspect économique, NDLR) et le capitalisme. Là où l’esprit de communauté était plus présent auparavant au travers de la religion, le capitalisme, lui, promeut le « chacun pour soi ». Plus de valeur, plus de morale : c’est celui qui donnera le coup le plus fort qui sortira gagnant. En ce sens, je trouve cela logique que certains jeunes se retournent avec beaucoup plus de force vers la religion. Car elle leur dit, par le biais du dogme, qu’en faisant telle action pieuse, leur avenir sera bon. Forcément, elle les rassure. C’est encore plus vrai pour les jeunes de confession musulmane. L’islam leur permet de véritablement ancrer des valeurs (communauté, entraide, souci de l’autre) que les anciens ont pu connaître auparavant dans leur pays d’origine et que la société belge ne leur propose pas ou plus. Malgré nos faibles moyens et le peu de temps que nous avons avec les jeunes, nous essayons, à AJILE, d’apporter un cadre d’application de la laïcité directe. C’est-à-dire que, lors de nos activités, ils doivent avant tout respecter les croyances de chacun pour qu’un débat d’idées soit possible. Là, seulement un enrichissement mutuel peut être envisageable. À la fin de chaque cycle, nous leur posons la question : est-ce que vous avez apprécié ce cadre ? Est-ce qu’il vous a apporté quelque chose d’autre que vous n’avez pas l’habitude de vivre ? Si la réponse est oui, une autre question leur est posée : est-ce que vous désirez une société qui ressemble à ce cadre vécu en activité ? Si la réponse est de nouveau positive, nous les invitons à se battre contre l’intolérance et les idées préconçues. En faisant cela, nous ne leur imposons évidemment rien. Nous cherchons juste à (re)créer une base de valeurs avec tout le monde et surtout avec les jeunes. Ce qui est l’un des enjeux fondamentaux de la laïcité, à mon sens.

Cultiver le doute pour s’émanciper

Si l’expression « l’exception confirme la règle » devait s’appliquer quelque part, ce serait ici. Car si pour certain·es, religion et croyances ne sont pas des impératifs, elles le sont, au moins en partie, pour d’autres. Les associations laïques actives auprès de la jeunesse l’ont bien compris : elles cherchent, dans la mesure de leurs moyens, à amener ces jeunes à réfléchir par eux-mêmes, grâce au libre-examen et au débat, et à s’émanciper ainsi des assignations identitaires portées par certaines formes de prosélytisme religieux. C’est précisément là que le bât blesse. Le doute suscité par l’action laïque peut déstabiliser. D’où la nécessité de disposer de lieux où ces jeunes peuvent accueillir ce doute, voire l’explorer pleinement. Si quelqu’un avait pu mieux le dire que personne, c’est bien Socrate : « Je ne sais qu’une chose, c’est que je ne sais rien. » Et où l’aurait-il expérimenté au mieux ? Peut-être en cours de philosophie et de citoyenneté (CPC), tout comme les jeunes de Laïcitad.

  1. Sorte de colonie de vacances laïque et libre-exaministe menée par Laïcité Brabant wallon, le CAL Luxembourg et le CAL Namur.

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