La tartine

Le tribut des femmes

Diane Gardiol · Déléguée «Étude & Stratégie» au CAL/COM

Mise en ligne le 15 juin 2022

Crise économique, sanitaire, internationale… dans les périodes sombres, il y a des perdants parmi les perdants. Qui sont-ils ? À vrai dire, qui sont-elles ? Car d’une manière générale, les femmes semblent payer un plus lourd tribut que les hommes et sont plus durement touchées. Mais pourquoi ?

Illustrations : Julien Kremer

Chaque sorte de crise a ses particularités et ses conséquences néfastes sur les femmes. Un exemple révélateur : selon les experts du Forum économique de Davos1, la crise liée à la pandémie de Covid-19 retarde de trente-six années supplémentaires les progrès en matière de lutte contre les inégalités de genre. Il nous faudrait théoriquement 135,6 années pour parvenir à la parité au niveau mondial. Et c’est sans compter les éventuelles crises qui surgiront encore au cours des prochaines années.

Pourquoi les femmes ?

Dans notre système patriarcal, les femmes subissent globalement davantage de discriminations en raison de leur genre que les hommes. Si toutes les femmes sont victimes de sexisme, que ce soit sous la forme de blagues au travail, de harcèlement de rue ou bien d’une (ou plusieurs) des nombreuses formes de violence, les femmes provenant des classes sociales les moins « élevées » sont encore plus touchées par la précarité et même la pauvreté.

Les raisons sont multiples : 80 % des familles monoparentales reposent sur une femme en tant que cheffe de famille, tandis qu’elles sont confrontées à un taux de risque de pauvreté de 47 % ; le taux de dépendance financière des femmes est de 27 % (celui des hommes atteint seulement 12 %)2 ; ou encore, l’écart salarial entre les hommes et les femmes a été estimé à 9,1 % en 2021 (soit 0,1 % de mieux qu’en 2020, ce qui veut dire qu’à ce rythme-là nous aurons une réelle égalité salariale en… 2113)3. De plus, 75 % des personnes qui ont pris un congé d’aidant proche en 2021 sont des femmes4, et on ne compte pas le travail non rémunéré ou informel qu’elles sont majoritaires à fournir.

Les crises, quelle que soit leur nature, ont un impact sur l’économie : les inégalités augmentent et les conditions de vie des femmes se détériorent donc davantage. Hors contexte de crise, leurs droits sont constamment menacés, mais cela s’aggrave durant ces périodes : le droit à l’interruption volontaire de grossesse (IVG) est particulièrement attaqué par les mouvements conservateurs et religieux. Les droits sexuels et reproductifs sont aussi visés dans les situations où la natalité est en baisse, par exemple en temps de guerre : on veut alors empêcher les femmes d’avoir la maîtrise de leur corps.

Crise économique

Les crises économiques affectent différemment les femmes, étant donné qu’elles sont déjà statistiquement majoritaires dans les situations précaires. Ce genre de crise entraîne de lourdes coupes budgétaires dans les dépenses publiques, sachant qu’en Belgique les femmes représentent 57 % des travailleurs de ce secteur, bien que minoritaires dans les hautes fonctions publiques.

Traditionnellement, ce type de crises privilégie l’emploi « masculin » et renvoie les femmes à la maison afin qu’elles puissent continuer de contribuer à la société, mais de façon gratuite et informelle. On peut prendre comme exemple la Grèce, qui a connu d’importantes mesures d’austérité à la suite de la crise économique ayant débuté en 2008. Ces mesures ont eu un impact sur le système de santé publique, et des discriminations genrées sont apparues. Selon Sofia Tzitzikou, vice-présidente d’Unicef Grèce, accoucher avait un coût bien plus élevé, entre 600 et 1 250 €, alors que le système de santé publique souffrait des règles drastiques imposées. D’après l’Institut Goethe, les femmes étant majoritaires dans les secteurs les moins bien payés, mais néanmoins essentiels, elles ont de ce point de vue-là moins pâti de la perte d’emploi. Mais il faut souligner que le taux de chômage féminin en 2013 était tout de même de 31,7 %, comparé à 24,4 % pour les hommes5. Cette crise a conduit à l’adoption de la résolution du Parlement européen du 12 mars 2013 sur les répercussions de la crise économique sur l’égalité entre les hommes et les femmes et les droits des femmes, résolution qui a permis de visibiliser toutes ces inégalités et de commencer à les combattre.

Crise sanitaire

La Covid-19 l’a démontré, les femmes sont plus touchées par les pandémies que les hommes. Là aussi, cette crise a eu un impact sur l’emploi de celles-ci : en 2021, Oxfam a calculé que les femmes privées de travail à cause du coronavirus avaient perdu 800 milliards de dollars de revenus. Dans les pays dits « à faible revenu », ce sont 92 % des femmes qui occupent un emploi informel, soit non régulé par l’État, et qui n’ont pas accès au système de protection sociale, toujours selon Oxfam. Les femmes étaient (et sont encore) majoritaires dans les domaines les plus touchés par la crise en Belgique, c’est-à-dire le secteur hospitalier (80 %), les maisons de repos et de soins (88 %) et la grande distribution (60 %) : elles étaient donc en première ligne de cette crise où elles ont été directement confrontées à la maladie. Les violences faites aux femmes, fléau mondial qui les atteint toutes, ont également augmenté, surtout en période de confinement, quand elles étaient coincées avec leur agresseur. Les droits sexuels et reproductifs ont aussi été largement menacés, puisque dans de nombreux pays, le droit à l’IVG a été considéré comme non urgent, et des services de santé reproductive et sexuelle ont dû être fermés pendant de longues semaines, voire des mois, ce qui a mené à environ 7 millions de grossesses non planifiées à l’échelle mondiale. La charge mentale domestique n’a fait que croître, les femmes devant gérer le télétravail en plus des charges du foyer et de l’éducation des enfants.

Une enquête Eurobaromètre publiée en mars par le Parlement européen concernant les conséquences de la crise de la Covid-19 sur les femmes a révélé que 70 % d’entre elles pensaient que les violences envers les femmes avaient augmenté, et 43 % souhaiteraient que la lutte contre les violences soit une priorité des députés européens.

Crise internationale

Les femmes sont aussi les premières victimes des conflits, tel qu’on le voit d’ailleurs avec la guerre en Ukraine qui a éclaté au début de l’année. Elles peuvent être par exemple victimes de viol comme arme de guerre, qualifié de « crime de guerre » par la Cour pénale internationale, car leur corps devient un terrain à conquérir en temps de conflit. La dimension de la migration forcée à cause du contexte de guerre touche également davantage les femmes, car les parcours migratoires sont difficiles et particulièrement dangereux pour elles. Elles peuvent être vendues à des réseaux de trafic d’êtres humains, subir du harcèlement ou des violences sexuelles, être mariées de force, devoir se prostituer pour subvenir à leurs besoins, etc. La résolution 1325 du Conseil de sécurité de l’ONU demande notamment aux États membres d’inclure les femmes dans les négociations et mises en œuvre d’accord de paix, car lorsqu’elles sont impliquées, les traités de paix ont 35 % de chances de durer au moins quinze ans3, ce qui est loin d’être négligeable.

La dimension de genre doit donc impérativement être prise en compte dans les contextes de crises, étant donné que celles-ci affectent différemment les citoyens et les citoyennes.

Émancipatrice, la guerre ? Une question en débat

L’idée selon laquelle les deux grands conflits mondiaux du XXe siècle ont bouleversé les rapports entre hommes et femmes et contribué à l’émancipation de celles-ci est largement répandue. La réalité est cependant plus complexe, comme l’explique Anne Cugnon, historienne et documentaliste au CAL/COM.

Au sujet de la Première Guerre mondiale, l’historienne Françoise Thébaud distingue « trois âges historiographiques »1. Dans un premier temps, les travaux principalement anglais présentent ce qu’elle nomme une « mémoire souvent hagiographique de la mobilisation féminine ». Dans les années 1980, les chercheurs pointent plutôt la nature conservatrice et l’aspect traumatique de la guerre, concluant à une émancipation inexistante ou bien passagère. « Ce qui frappe surtout, c’est le caractère spectaculaire, mais superficiel et provisoire, des changements liés aux guerres », indique ainsi Michelle Perrot2.

Plus récemment, la difficulté de donner une réponse univoque est mise en avant par les historien.ne.s qui insistent sur les nuances à apporter, compte tenu d’une série de paramètres dont, en particulier, les différences entre les femmes (âge, appartenance sociale, nationalité…). De plus, le terme « émancipation » recouvre plusieurs sens : émancipation sociale, politique, juridique…

Entre 1914 et 1918, de nombreuses femmes ont été mobilisées pour l’effort de guerre. Elles accèdent ainsi à de nouvelles responsabilités, mais leur statut n’en demeure pas moins celui de remplaçantes. Avec l’armistice vient le retour au foyer. L’assignation est alors à la procréation et plusieurs États instaurent une politique nataliste associant des mesures incitatives et répressives.

Si la guerre a modifié la trajectoire individuelle de quelques femmes, celles-ci sont majoritairement issues de milieux citadins privilégiés au sein desquels les mentalités ont quelque peu évolué, leur rendant plus aisé l’accès aux études et à certains emplois.

Souvent présentée comme une preuve de l’émancipation féminine dans l’entre-deux-guerres, la figure de la garçonne est tout autant à relativiser. Certes, une nouvelle mode apparaît qui décorsette le corps des femmes, mais il s’agit d’un phénomène essentiellement urbain et occidental. Quant à la libération des mœurs qu’elle évoque, elle ne concerne en réalité qu’un milieu assez restreint. S’agissant du suffrage féminin, comme le remémore Françoise Thébaud, la guerre ne constitue pas, ou rarement, la cause directe de l’acquisition par les Européennes de l’égalité civile et politique3.

Pour finir, les récents événements en Ukraine nous rappellent, si besoin est, qu’en temps de guerre, les femmes sont avant tout des victimes représentant des cibles privilégiées en matière de violences sexuelles.

  1. Françoise Thébaud, « Penser les guerres du XXe siècle à partir des femmes et du genre. Quarante ans d’historiographie », dans Clio. Femmes, genre, Histoire, no 39, 2014, pp. 157-182.
  2. Michelle Perrot, « Sur le front des sexes : un combat douteux », dans Vingtième Siècle. Revue d’histoire, no 3, juillet 1984, pp. 69-76.
  3. Françoise Thébaud, « La guerre est-elle émancipatrice pour les femmes ? », dans Encyclopédie d’histoire numérique d’Europe, 9 décembre 2020.

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