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Les déclassés : un appât pour les extrêmes ?

Caroline Close · Professeure de science politique à l’ULB-Charleroi

Mise en ligne le 13 juin 2023

Dans un contexte de « crises » multiples, les électrices et électeurs se tournent de plus en plus vers l’extrême droite ou l’extrême gauche. Mais qu’est-ce qui rapproche ces deux camps ? L’adage « les extrêmes se rejoignent » est-il vérifié par les recherches scientifiques ?

Illustration : Philippe Joisson

Dans la plupart des démocraties occidentales, les partis politiques situés aux extrêmes ont gagné en popularité ces dix dernières années. Lors des élections européennes de 2014, les partis de gauche radicale, rassemblés dans le groupe de la Gauche unitaire, forment la cinquième force du Parlement européen, grâce notamment à la poussée de Podemos et d’Izquierda Unida en Espagne, et de Syriza en Grèce. Aux élections européennes de 2019, ces partis connaissent un recul significatif, tandis que les partis d’extrême droite progressent remarquablement – s’imposant comme les premiers partis en France et en Italie. En Belgique, en 2019, on observe une victoire électorale à la fois de l’extrême droite et de l’extrême gauche : le Vlaams Belang passe de 3 à 18 sièges à la Chambre, le PTB-PVDA passe de 2 à 12 sièges. Fait notable et révélateur des spécificités sociologiques et institutionnelles belges : l’extrême droite performe exclusivement en Flandre alors qu’elle disparaît en matière de sièges du côté francophone ; tandis que le PTB progresse de manière plus marquée à Bruxelles et en Wallonie que du côté flamand. Les élections de 2024, sauf bouleversement majeur, risquent de renforcer cette polarisation.

Des partis « populistes »

Les commentateurs et commentatrices de la vie politique, de même que les élites des partis « traditionnels » ou mainstream, se plaisent régulièrement à mettre dans le même panier extrême gauche et extrême droite, en ce qu’ils seraient « dangereux » pour la démocratie1. Dans la littérature scientifique, le terme de « populiste » a été fréquemment mobilisé pour étudier les convergences entre ces deux types de partis2. Ces recherches suggèrent qu’ils partagent des caractéristiques idéologiques ou rhétoriques impliquant le rejet des élites et la promotion du « peuple » vertueux ; mais aussi organisationnelles, telles que la présence d’un leader charismatique et d’une démocratie interne « plébiscitaire » encourageant un lien direct entre militants et leader charismatique.

Dans les urnes, ces partis attireraient avant tout des groupes sociaux « déclassés », « marginalisés », ou « perdants » de la mondialisation3. Ce déclassement social, qu’il soit subjectif ou objectif, alimenterait une insatisfaction avec la démocratie, ainsi qu’une perte de confiance dans les institutions démocratiques. Le vote aux extrêmes, appelé parfois « vote protestataire », constituerait un moyen d’exprimer cette insatisfaction et ce rejet des élites et de la politique traditionnelle. À ce titre, électrices et électeurs d’extrême gauche et d’extrême droite partageraient des traits sociodémographiques communs, de même que des attitudes envers la démocratie assez similaires.

Un même électorat ?

Des études comparées, comme celle menée par Matthijs Rooduijn et ses collègues4, permettent de dresser le portrait des électorats des deux extrêmes. En comparant les électrices et électeurs de 26 partis d’extrême droite et de 23 partis d’extrême gauche à travers 23 pays, leur étude montre, par exemple, que le statut socioprofessionnel influence la probabilité de choisir un parti extrémiste plutôt qu’un parti mainstream ou « traditionnel ». Ainsi, une ouvrière ou un ouvrier manuel.le peu qualifié.e aura plus tendance à se tourner vers les extrêmes, gauche et droite confondus, tandis qu’un.e cadre ou cadre supérieur.e optera plutôt pour un parti mainstream. Plus les répondant.e.s sont insatisfait.e.s de leur revenu, plus elles et ils choisiront les extrêmes plutôt que le centre, et en particulier l’extrême gauche. Cette dernière attire davantage les sans-emploi que les travailleuses et travailleurs indépendant.e.s – mais cette tendance n’est pas observée pour le vote à l’extrême droite. Aussi, l’analyse de Rooduijn et al. montre que le vote d’extrême gauche est un phénomène urbain, contrairement au vote d’extrême droite. Plus important encore, l’effet de l’éducation est significativement différent : un haut niveau de diplôme est plutôt lié à un vote à l’extrême gauche, alors que les moins diplômé.e.s se tournent tendanciellement plus vers l’extrême droite. En outre, le vote d’extrême gauche serait plus féminin que celui d’extrême droite ; et le vote à l’extrême droite serait plus « jeune ». Mais en Belgique, les données collectées en 20195 indiquent que le vote VB et le vote PTB-PVDA sont similaires en matière d’âge et de niveau de diplôme : les deux partis attirent un électorat plus jeune, et tendanciellement moins diplômé, que les autres partis. En revanche, si le vote VB est tendanciellement plus masculin, ce n’est pas le cas du vote PTB-PVDA.

Des valeurs aux antipodes

Si ces électorats partagent des points communs, leurs systèmes de valeurs et leurs visions du monde semblent bien distincts – si ce n’est radicalement opposés. C’est l’argument avancé par Rooduijn et al. : puisque ces partis se forment à l’extrême de la gauche d’une part et à l’extrême de la droite d’autre part, ils incarnent et expriment de manière radicale les valeurs traditionnellement associées à la gauche et à la droite. À (l’extrême) gauche, l’égalité, l’altruisme et le cosmopolitisme seraient prépondérants. À (l’extrême) droite, des attitudes anti-immigration, sécuritaires et anti-égalitaires seraient partagées. Une attitude anti-immigration, de même qu’un soutien à des mesures sécuritaires, amène tendanciellement à un vote à l’extrême droite mais éloigne d’un vote à l’extrême gauche. Une attitude égalitaire (égalité de traitement, égalité des chances pour toutes et tous) est liée à un vote à l’extrême gauche, mais diminue les chances de voter à l’extrême droite. En Belgique, cette « polarisation » idéologique est confirmée, en particulier sur les questions relatives à l’immigration6. En Flandre, sans surprise, une attitude anti-immigration est prédictive du vote VB ; tandis qu’une attitude pro-immigration explique le choix du PVDA.

Un fort ressentiment démocratique

Si des convergences sont à trouver, c’est bien au niveau des attitudes envers le système démocratique. Tant à l’extrême droite qu’à l’extrême gauche, l’insatisfaction avec ce dernier et un très faible niveau de confiance politique dominent. Ces attitudes seraient par ailleurs liées à d’autres traits psychologiques, tels que l’adhésion à des thèses complotistes. Ce trait psychologique serait expliqué par une tendance, chez cet électorat, à se méfier et à rejeter les groupes et les idées qui diffèrent des leurs, et par leur lecture souvent manichéenne de la société7. Les attitudes sceptiques, voire cyniques, envers le système et les institutions politiques amèneraient ces électrices et ces électeurs à soutenir des dispositifs alternatifs à la démocratie représentative, comme les référendums. Ce type d’instrument, populiste par essence, permettrait une expression directe des citoyen.ne.s en contournant les institutions représentatives traditionnelles8.

En Belgique, où l’offre électorale est très diversifiée, Goovaerts et al. montre que le « ressentiment » démocratique constitue la divergence principale entre les votes aux extrêmes et les votes pour les partis traditionnels « proches » sur l’échiquier politique. Par exemple, entre un vote VB et un vote N-VA, il y a peu de différences idéologiques ; en revanche, les électrices et électeurs du VB sont significativement moins satisfait.e.s de la démocratie et plus méfiant.e.s envers les institutions. Entre un vote PTB et un vote PS, les variables discriminantes sont également liées aux indices de confiance et de satisfaction envers la démocratie, mais aussi aux attitudes plus « populistes » ou « anti-élites » des électrices et électeurs du PTB. Des études menées en 2019 sur le rôle des émotions dans les choix électoraux mettent en avant l’effet déterminant de la colère sur le vote aux extrêmes9. En Flandre, c’est l’extrême droite qui parvient le mieux à capitaliser sur ce fort ressentiment, en l’associant au sentiment nationaliste et xénophobe ; alors qu’en Wallonie et à Bruxelles, c’est l’extrême gauche qui catalyse le mieux cette colère, en la dirigeant contre les « riches » et le « capitalisme ».

En résumé, électrices et électeurs d’extrême droite et d’extrême gauche convergent essentiellement dans leur « ressentiment » vis-à-vis des élites des institutions traditionnelles. En matière d’idéologie en revanche, ces deux groupes portent des valeurs radicalement opposées, pouvant avoir des effets polarisants sur les débats de société.

  1. Camille Toussaint, « Extrême-gauche et extrême-droite : même danger pour la démocratie ? », mis en ligne sur www.rtbf.be, 21 juin 2018.
  2. Cas Mudde, « The Populist Zeitgeist », dans Government and Opposition, 39(4), 2004, pp. 541-563.
  3. Hanspeter Kriesi, Edgar Grande, Romain Lachat, Martin Dolezal, Simon Bornschier et Timotheos Frey, « Globalization and the transformation of the national political space: Six European countries compared », dans European Journal of Political Research, 45, 2006, pp. 921-956.
  4. Matthijs Rooduijn, Brian Burgoon, Erika J. van Elsas, Herman G. van de Werfhorst, « Radical distinction: Support for radical left and radical right parties in Europe », dans European Union Politics, 18(4), 2017, pp. 536-559.
  5. Projet RepResent financé par le FNRS et le FWO via l’instrument Excellence of Science.
  6. Ine Goovaerts, Anna Kern, Émilie Van Haute et Sofie Marien, « Drivers of support for the populist radical left and populist radical right in Belgium », dans Politics of the Low Countries, 2(3), 2020, pp. 228-264.
  7. Roland Imhoff, Felix Zimmer, Olivier Klein et al., « Conspiracy mentality and political orientation across 26 countries », dans Nature Human Behavior, 6(3), 2022, pp. 392-403.
  8. Sébastien Rojon et Arieke J. Rijken, « Are radical right and radical left voters direct democrats? Explaining differences in referendum support between radical and moderate voters in Europe », dans European Societies, 22(5), 2020, pp. 581-609.
  9. Caroline Close et Émilie Van Haute, « Émotions et choix de vote : une analyse des élections 2019 en Belgique », dans Jean-Benoît Pilet, Pierre Baudewyns, Kris Deschouwer, Anna Kernet Jonas Lefevere (éd.), Les Belges haussent leurs voix, Louvain-la-Neuve, PUL, 2020, pp. 125-152 et Laura Jacobs, Caroline Close et Jean-Benoît Pilet, « The angry voter? The role of emotions in voting for the radical left and right at the 2019 Belgian elections », article soumis à l’International Political Science Review, 2023.

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