La tartine

Accueil - La tartine - La planète brûle, nos droits aussi - Droits humains : sur le gril de la planète

Droits humains :
sur le gril de la planète

Lucie Barridez · Déléguée « Étude & Stratégie » au CAL/COM

Mise en ligne le 28 mars 2025

Comment la laïcité peut-elle faire face à l’urgence écologique ? Et quelle lecture laïque pouvons-nous associer à la problématique des bouleversements environnementaux qui menacent l’humanité ? Les valeurs humanistes, démocratiques et rationalistes offrent une grille d’interprétation pertinente pour aborder la question.

Illustrations : Matthieu Ossona de Mendez

Le 10 décembre 2024, à l’occasion de la journée internationale des droits de l’homme, le Centre d’Action Laïque a officiellement lancé sa campagne d’éducation permanente 2025 destinée à lutter contre les atteintes à l’environnement. Intitulée « La planète brûle, nos droits aussi », cette campagne part d’un constat indéniable : non seulement les atteintes à l’environnement et leurs conséquences questionnent de façon existentielle l’humanité tout entière, mais surtout, elles font peser des risques immenses sur la capacité à garantir l’effectivité des droits fondamentaux. En effet, c’est parce que nous évoluons dans un milieu favorable à notre santé et au maintien de notre existence que nous sommes en capacité d’exercer librement nos droits, d’assurer leur garantie, mais également de les faire progresser vers davantage d’égalité, de liberté et de solidarité. Au travers de ces trois valeurs, le Centre d’Action Laïque entend contribuer à la réflexion, au débat et à la formulation de propositions et de revendications, le tout en se concentrant sur trois axes : la justice sociale, l’importance du discours scientifique et la gouvernance démocratique de la transition écologique.

L’accès aux ressources vitales, une exigence de justice sociale

De quoi parle-t-on quand on évoque la notion de justice sociale ? Selon l’ONU, ce principe est fondé sur « l’égalité des droits pour tous les peuples et la possibilité pour tous les êtres humains sans discrimination de bénéficier du progrès économique et social partout dans le monde. Promouvoir la justice sociale ne consiste pas simplement à augmenter les revenus et à créer des emplois. C’est aussi une question de droits, de dignité, de liberté d’expression […], ainsi que d’autonomie économique, sociale et politique »1. La justice sociale implique donc la reconnaissance et le respect des droits fondamentaux de chaque individu, sans discrimination. Or l’essentiel de l’exercice de nos droits fondamentaux est corrélé à l’accessibilité aux ressources vitales : le droit à alimentation, au logement, à la santé et, de façon plus large, le droit à la vie, à la liberté et à la sûreté de sa personne. Les ressources telles que l’air, l’eau, la nourriture et l’habitat font partie des biens communs de l’humanité. Pour paraphraser la philosophe Cynthia Fleury, elles ne peuvent donc nous être volées, puisque leur entrave menace directement notre vie et notre dignité.

Or les catastrophes environnementales accentuent davantage les inégalités d’accès à ces ressources. Les changements climatiques, la perte de la biodiversité ou l’augmentation du taux de CO2 dans l’atmosphère sont autant de phénomènes qui détériorent la qualité de l’habitat et des ressources. L’exemple le plus saillant concerne les effets directs du réchauffement sur les réserves d’eau potable. Si l’Unicef et l’Organisation mondiale de la santé (OMS) évaluent actuellement qu’une personne sur trois dans le monde n’a pas accès à une eau potable salubre à domicile, cette proportion pourrait augmenter en raison de multiples facteurs, dont le changement climatique. Celui-ci perturbe le cycle de l’eau en accentuant les périodes de sécheresse et de pluie diluvienne.

On comprend donc que les crises environnementales conduisent inévitablement à la raréfaction des ressources. Lesquelles, faut-il le rappeler, n’ont jamais été illimitées. Défendre une exigence de justice sociale dans leur accès et leur répartition est dès lors une revendication primordiale pour tout humaniste soucieux de protéger les droits fondamentaux. Le Centre d’Action Laïque estime ainsi que les mesures prises pour lutter contre les atteintes à l’environnement doivent veiller à la préservation des ressources naturelles tout en soutenant leur juste répartition, et ce, afin de garantir l’universalité de leur jouissance. Et le combat pour leur protection nous engage inexorablement à une responsabilité collective et solidaire, surtout à l’égard des plus vulnérables.

Le discours scientifique : un rempart contre le déni et l’inaction

Ensuite, à l’heure où le relativisme se répand en tant que posture intellectuelle, il est plus que jamais nécessaire de rappeler l’importance du discours scientifique. Il est à la fois un instrument permettant de contrer le climato-scepticisme, mais aussi un outil irremplaçable dans la lutte contre les atteintes à l’environnement et pour la protection de la santé du vivant. En effet, Donald Trump est loin d’être la seule personne croyant que la crise écologique est une fake news.

En 2022, l’Ipsos réalisait un sondage d’ampleur sur le réchauffement climatique auprès de 30 pays différents, dont la Belgique2. Les résultats ont fait état d’une montée croissante du nombre d’individus sceptiques quant à l’existence du changement climatique et à son origine directement liée à l’activité humaine. S’ils représentent 31 % des sondés au niveau mondial en 2019, en 2022 ils sont 37 %. Ce pourcentage varie énormément d’un pays à l’autre, mais celui relatif à la Belgique est quelque peu alarmant, puisqu’il s’élève à 41 %, soit un peu plus que la moyenne internationale. On aurait donc tort de penser que la population belge est immunisée contre le virus climatosceptique, qui se propage à rebours de toutes les preuves scientifiques. Parmi ceux qui doutent, certains ne croient tout simplement pas à l’existence d’un changement climatique (9 %), d’autres le concèdent mais ne conçoivent pas que les activités humaines en soient à l’origine (28 %). C’est la seconde idée qui semble convaincre de plus en plus de personnes chaque année.

En outre, les résultats de cette étude démontrent que ce sont les individus aux revenus les plus faibles qui sont les plus susceptibles d’adhérer aux discours climatosceptiques. De là, on peut émettre l’hypothèse d’une plus grande préoccupation de leur part concernant les risques liés à l’inflation et une perception négative de l’écologie comme une éthique privilégiant les riches. Certes, cela prouve une nouvelle fois la nécessité d’associer les transitions sociale et environnementale. Mais il nous incombe également de réfléchir à l’autorité actuelle du discours scientifique et à son accessibilité auprès des personnes vulnérables. En effet, les pratiques de désinformation sont de plus en plus nombreuses, que ce soit par la propagation de fake news ou par la résurgence de groupuscules complotistes. Ces pratiques visant à diviser le tissu social et à polariser le débat mettent sérieusement à mal l’application politique de la transition environnementale et son adhésion par la population.

Face à ces constats, le Centre d’Action Laïque entend bien jouer son rôle d’éducation permanente en orientant ses projets vers les publics vulnérables et en participant à la diffusion des savoirs scientifiques sur les catastrophes écologiques, leurs causes, leurs effets et leurs solutions. Il faut ainsi rappeler que la crise environnementale est d’origine systémique, et qu’en cela elle est corrélative des modèles humains de production et de consommation. Mais il est important également de sensibiliser aux actions à entreprendre pour amorcer des changements et endiguer la catastrophe, lesquelles font régulièrement l’objet de recommandations scientifiques, notamment par les experts du GIEC.

Pour une écologie démocratique et solidaire

Enfin, face à l’énormité des enjeux et à l’urgence de réponses politiques efficaces, il est plus que jamais nécessaire d’insister sur le rôle essentiel de la démocratie pour engranger une transition juste et soucieuse de préserver l’égalité, la liberté et la solidarité de toutes et tous. C’est l’État de droit qui, reposant sur des droits et des libertés fondamentales ainsi que sur un corpus de règles, assure le caractère équitable et juste des décisions, permettant l’adhésion citoyenne. Les régimes d’exception font, eux, reculer les libertés et les droits.

Or, même dans les pays démocratiques, l’État de droit est de plus en plus fragilisé par une montée inquiétante des extrémismes et en particulier de l’extrême droite. Ce phénomène influence aussi les luttes écologistes qui peuvent prendre la forme d’un écofascisme. Nous empruntons ici la définition proposée par l’auteur Julien Chanet dans un ancien numéro d’EDL : « Fondamentalement raciste et anti-immigration, l’écofascisme vise à légitimer les inégalités et les structures d’exclusion et de domination au nom même de la préservation de la planète, du climat, de la nature, de l’environnement. »3 L’écofascisme peut prendre deux différentes tendances. D’une part, celle de l’« écologisation de l’extrême droite », qui instrumentalise le discours environnemental pour justifier et promouvoir des politiques nationalistes, protectionnistes, mais aussi foncièrement racistes et xénophobes. D’autre part, une « extrême droitisation de l’écologie » où des discours amalgamant morale et lois scientifiques conduisent à l’essentialisation et à la hiérarchisation des populations, favorisant ainsi le racisme.

En outre, certains États illibéraux, comme la Chine, jouent le jeu de la transition par l’intermédiaire d’une planification écologique au service de la suprématie énergétique, technologique et industrielle, avec une politique d’industrialisation massive. Évidemment, cette planification émane du pouvoir dictatorial sans aucune concertation préalable et oblige les entreprises et les citoyens à se conformer automatiquement aux nouvelles contraintes, sous peine de sanctions.

Agir maintenant pour éteindre le feu

Ces tendances nous rappellent que le risque, à terme, d’un glissement de nos démocraties vers un modèle fasciste et autoritariste n’est pas à prendre à la légère. C’est pourquoi, pour le Centre d’Action Laïque, en toutes circonstances, la qualité démocratique des décisions, dont celles qui visent à lutter contre les atteintes à l’environnement, doit être garantie. Nous plaiderons aussi pour que la gouvernance démocratique en matière de transition écologique soit davantage concertée et participative. C’est là une condition indispensable de l’adhésion et de la solidarité citoyenne.

Ces trois axes – la justice sociale, le discours scientifique et la gouvernance démocratique – constituent des fils directeurs très concrets pour lutter contre les atteintes à l’environnement. Ils nous indiquent la voie à suivre, mais nous rappellent également que nos sociétés sont en pleine possession d’instruments pour contrer la catastrophe environnementale. Il ne tient qu’à nous de les activer dès maintenant pour éteindre ce feu qui ravage notre planète et ainsi empêcher que nos droits partent en fumée.

Partager cette page sur :