La tartine

Accueil - La tartine - À perdre la raison - Fiction et raison : aux contours du réel

Fiction et raison :
aux contours du réel

Amélie Dogot · Secrétaire de rédaction

Mise en ligne le 16 décembre 2024

La fiction est-elle un miroir déformant de notre monde, un simple divertissement ou une force capable de transformer la société ? Peut-elle orienter nos décisions, anticiper l’avenir ou encore provoquer des changements concrets ? Ces questions se posent avec une acuité particulière aujourd’hui, alors que la frontière entre réalité et imagination semble de plus en plus poreuse. En effet, la fiction n’a jamais été aussi proche de la raison, façonnant notre vision du monde tout en s’appuyant sur celle-ci pour nourrir ses récits.

Fond © Here/Shutterstock · Illustrations : Cäät

À travers des œuvres littéraires, théâtrales, cinématographiques ou encore des séries télévisées, la fiction se pose souvent en espace de réflexion sur le réel, tout en défendant sa propre logique. Mais au-delà de son rôle narratif, elle peut être un moteur puissant de changement. En quoi la fiction contribue-t-elle à notre compréhension du monde ? Et quel lien entretient-elle avec la raison ?

Un espace pour s’approprier le réel

La fiction, qu’elle prenne la forme d’un roman, d’une pièce, d’une série ou d’un film, ne se contente pas d’inventer des histoires. Elle est un terrain d’expérimentation, un lieu où la réalité est explorée sous différents angles, souvent plus libres que ceux que la raison nous permet car dégagée des contraintes de la rationalité. À travers ses personnages et ses intrigues, la fiction nous offre la possibilité de nous approprier la réalité, de la vivre de manière subjective, émotionnelle, généralement à distance des faits bruts.

L’historien suisse Vincent Gerber, dans son ouvrage L’imaginaire au pouvoir1, propose une définition de la science-fiction qui éclaire particulièrement bien ce rapport entre fiction et raison. Il s’appuie sur l’écrivain et spécialiste de la SF français Pierre Versins pour affirmer que ce genre narratif regroupe des « conjectures romanesques rationnelles », des récits fictifs mais suffisamment réalistes ou crédibles pour être pris au sérieux. Ainsi, ces récits d’anticipation, comme l’emblématique 1984 de George Orwell, mettent en scène des hypothèses plausibles qui incitent à se pencher sur les dangers potentiels des régimes autoritaires. Ce genre de fiction devient alors un outil précieux pour remettre notre présent en question tout en projetant des scénarios futurs. Dès lors, aux États-Unis, SIGMA, un groupe de réflexion sur la SF, alimente les interrogations de la Maison-Blanche depuis près de vingt-cinq ans. Et en France, la Red Team, composée d’écrivains, aide les stratèges militaires à anticiper les menaces à la sécurité nationale depuis 20192.

Des récits pour penser le changement

Loin d’être un simple divertissement, la fiction peut avoir une influence directe sur les dynamiques sociales et politiques. À travers ses récits, elle dénonce les injustices, met en scène diverses options et interroge les fondements mêmes de nos sociétés. « L’imagination est la seule arme dans la guerre contre la réalité. » Cette citation souvent attribuée à Lewis Carroll rappelle à quel point l’acte créatif sert à sortir des carcans du réel pour ouvrir de nouveaux horizons.

Vincent Gerber souligne que la science-fiction « parvient à contourner le filtre de la pensée dominante », ce qui permet à ses récits de divertir tout en poussant à la réflexion, la plupart du temps en dehors des canaux mentaux habituels. « Le message […] ne cherche pas à convaincre, plutôt à capter l’attention », écrit-il, suggérant que la fiction, en touchant à l’émotionnel, peut parfois mieux sensibiliser que les arguments rationnels purs. Cette approche est particulièrement puissante dans la science-fiction, où l’on peut aborder des thématiques politiques, environnementales ou sociales sans les lourdeurs d’un débat idéologique3.

La psychanalyste rennaise Rosa Guitart-Pont va dans le même sens, en soulignant qu’une certaine conception de la science « réduit la fiction à une erreur et lui oppose le réel et la raison ». Or, poursuit-elle, « la fiction n’est pas ce qui s’oppose au réel et à la raison. Elle est ce à travers quoi la raison appréhende le réel ». C’est également ce que le philosophe des sciences Gaston Bachelard laisse entendre, lorsqu’il avance que le réalisme et le rationalisme, loin d’être des garants de vérité, ne sont que des attitudes métaphysiques. Il peut y avoir modification de la métaphysique, mais il n’y a pas d’esprit sans métaphysique.

Cela implique, conclut Rosa Guitart-Pont, qu’il n’y a pas de saisie immédiate du réel, on ne le saisit que par l’intermédiaire du langage (le langage mathématique pour les sciences dites dures). Le philosophe russe Alexandre Koyré ne dit pas autre chose lorsqu’il avance : « Une expérience scientifique, c’est une question posée à la nature. L’activité qui a pour résultat de poser cette question est fonction du langage dans lequel cette activité est formulée »4.

Loin d’être incompatible avec la rationalité, la fiction joue un rôle essentiel dans notre compréhension du monde en mettant en scène des possibles qui interpellent la raison. Les récits fictifs nous permettent donc de réfléchir à des problèmes contemporains en les inscrivant dans un cadre narratif, facilitant ainsi la réception des messages sous-jacents. Ce processus est d’autant plus pertinent dans un monde où la logique rationnelle seule ne suffit pas à déclencher un changement de comportement ou de mentalité, comme l’affirme Vincent Gerber.

C’est là que l’imaginaire entre en scène et a un vrai rôle à jouer. Selon la philosophe américaine Martha Nussbaum, « les récits fictifs peuvent provoquer une empathie et une compréhension des situations humaines qui dépassent les simples données rationnelles »5. Par ce biais, la fiction s’infiltre dans la conscience collective et peut inciter à l’action. Les histoires de résilience, d’oppression et de libération offrent des modèles sur lesquels les lecteur.rice.s et les spectateur.rice.s peuvent s’appuyer pour envisager d’autres réalités. En effet, la fiction ouvre un espace où le rêve et l’analyse coexistent. L’utopie, par exemple, est souvent le fruit de cette alliance, permettant d’imaginer un futur radicalement différent de notre présent.

L’imagination au service de l’avenir

En vérité, la fiction et la raison ne sont donc pas aussi éloignées que l’on pourrait le penser. Au contraire, elles se nourrissent mutuellement. L’imagination débridée des auteurs de science-fiction a souvent anticipé des technologies ou des évolutions sociales qui sont devenues réalité. Jules Verne, dans De la Terre à la Lune, concevait déjà les voyages dans l’espace avant même que les scientifiques n’envisagent sérieusement cette possibilité. De même, les gadgets futuristes de Star Trek comme le communicateur portable ont inspiré les concepteurs du téléphone mobile.

Cette interaction entre imagination et rationalité est soulignée par Rosa Guitart-Pont, qui affirme que le réel est majoritairement « façonné de toutes pièces, et en grande partie par nos imaginaires ». Elle explique que le réel tel que nous le percevons est le résultat de choix antérieurs, souvent opérés sur la base de croyances et non de décisions purement rationnelles. La fiction, en proposant des futurs différents, devient ainsi un outil pour interroger ces croyances et envisager d’autres possibilités pour l’avenir.

Un lien nourricier

La fiction ne se contente pas de fuir le réel, elle le transforme. En jouant avec les règles de la logique et de la rationalité, elle élargit le champ du possible et nous incite à imaginer des solutions pour le monde de demain. En retour, la raison – qu’il s’agisse de science, de philosophie ou de politique – se nourrit des visions proposées par la fiction pour mieux appréhender la complexité du réel.

Ainsi que l’estime Vincent Gerber, « la fiction ne suffit pas, mais on ne peut pas s’en passer ». Elle agit comme un renfort indispensable pour la raison en mêlant analyse et imagination, permettant à chacun de mieux comprendre les enjeux de notre époque. La fiction et la raison, loin d’être opposées, se révèlent complémentaires, chacune jouant un rôle crucial dans la formation d’une image plus complète et nuancée du monde qui nous entoure.

Stupeur et entendement

N’avez-vous jamais vérifié si toutes vos portes étaient bien fermées à clé avant de vous plonger dans un thriller télévisé ? Sursauté à la vue de votre propre reflet dans le miroir ou pressé le pas dans le parking du cinéma après avoir regardé un film d’horreur particulièrement glaçant ? Parmi les différents types d’œuvres fictionnelles, ce sont vraisemblablement les films et les séries qui se jouent souvent le plus de la raison. En utilisant des éléments visuels, des montages rapides et des effets sonores, le cinéma peut manipuler les émotions du public de manière immédiate, provoquant des réactions irrationnelles chez lui. À l’écran, pour ne citer que deux exemples, un film comme Inception ou une série telle que Black Mirror interrogent la perception de la réalité, recourant à des récits complexes pour défier la logique et inviter à la réflexion critique sur des thèmes profonds. Cette capacité à fusionner le spectacle et la narration intellectuelle en fait de puissants vecteurs pour explorer la raison.

  1. Vincent Gerber, L’imaginaire au pouvoir : science-fiction politique et utopies, Paris, Le passager clandestin, 2024, 192 pages.
  2. Sarah Schug, « Stranger than fiction: How sci-fi inspires NATO’s long-term planning », mis en ligne sur theparliamentmagazine.eu, 6 septembre 2024.
  3. Les causes et les effets des transitions démographiques en font partie. Cf. Jacques Véron et Jean-Marc Rohrbasser, La démographie de l’extrême. Quand la fiction anticipe l’avenir des sociétés, Paris, La Découverte, 2024. 296 p.
  4. Rosa Guitart-Pont, « Art réel et sciences-fictions », dans Insistance, 2006/1, no 2, pp. 139-151.
  5. Martha Nussbaum, Poetic Justice: The Literary Imagination and Public Life, Boston, Beacon Press, 1995, 143 pages.

Partager cette page sur :