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Armer les jeunes
face aux défis climatiques

Catherine Haxhe · Journaliste

Mise en ligne le 28 mars 2025

Face aux enjeux climatiques et environnementaux, un sentiment d’inquiétude croissant s’installe chez les jeunes. Entre éco-anxiété, sentiment d’impuissance et recherche de sens, comment réagissent-ils ? Se sentent-ils tous concernés ? Comment les accompagner pour transformer cette peur en levier d’action ? À la demande du Fonds Houtman et de l’Office de la naissance et de l’enfance (ONE), une étude abordant l’éco-anxiété chez les enfants et les jeunes, menée par une équipe de chercheur.euse.s de l’Université libre de Bruxelles, révélera bientôt ses conclusions.

Illustrations : Matthieu Ossona de Mendez

Bénédicte Mouton est psychologue et chercheuse à l’ULB, elle s’intéresse à la parentalité contemporaine et aux défis que rencontrent les familles et les adolescents dans le monde actuel. Enseignante en master à l’UCLouvain et clinicienne, elle explore la manière dont les croyances et perceptions façonnent nos réactions face aux menaces globales, notre manière d’élever nos enfants et leur façon à eux de se projeter dans l’avenir.

Dans le cadre d’un projet mené pour le Fonds Houtman (ONE), elle supervise aujourd’hui une étude sur l’éco-anxiété chez les enfants et les jeunes de 6 à 18 ans en Belgique francophone. Lancée en mars 2024 et s’achevant en février 2025, cette enquête, encore en cours d’analyse, repose sur des données récoltées auprès de 1 300 jeunes de 6 à 18 ans dans douze écoles de Bruxelles et de Wallonie, et de leurs parents, ainsi que des entretiens d’enseignants et de psychologues scolaires et des jeux au musée des Sciences naturelles de Bruxelles avec les enfants les plus jeunes : « Ce qui m’intéresse, explique-t-elle, c’est de comprendre comment la perception d’un monde menaçant affecte la manière de s’élever, de se projeter et de réagir, tant chez les parents que chez les enfants et adolescents. »

Éco-anxiété chez les jeunes : comprendre, accompagner et agir

Ces recherches révèlent l’urgence de mieux accompagner les jeunes non seulement en les sensibilisant aux enjeux environnementaux, mais surtout en leur permettant de reprendre confiance dans leur capacité d’agir.

Il est également essentiel de repenser le concept d’éco-anxiété, définie comme une peur chronique face aux bouleversements environnementaux qui ne serait nullement une pathologie individuelle mais sociétale. « Et ce concept d’éco-anxiété, poursuit Bénédicte Mouton, est en reconstruction. Historiquement, on a mis l’accent sur la dimension de peur, d’inquiétude ; or aujourd’hui, il faut aussi l’envisager comme une réaction d’adaptation à une menace réelle. On se rend compte qu’il y a d’autres émotions qui sont exprimées : la tristesse, la colère, l’impuissance, en y ajoutant les émotions positives comme l’espoir, la confiance, l’agentivité, cette confiance dans notre capacité à agir sur le monde. »

Dans certaines écoles suisses ou belges, des projets participatifs comme la replantation de haies ou la création d’espaces verts autour des bâtiments illustrent une approche concrète et engageante. Ces initiatives permettent aux enfants de constater que leurs choix et leurs actions comptent. Par exemple, décider des espèces végétales à planter pour favoriser la biodiversité offre une expérience tangible de changement. « Ces projets ne se limitent pas à un impact écologique, ajoute Bénédicte Mouton, ils valorisent la prise de parole et la participation citoyenne. Cela montre aux enfants qu’ils peuvent modifier leur environnement, ce qui nourrit leur confiance en leur capacité d’agir. »

« Un jour par an avec l’école, on va ramasser les déchets sur les routes du village et on les trie. » Nino a 9 ans et est en 4e primaire à l’école de Nethen (Grez-Doiceau). « Avec les copains, on ne parle pas beaucoup de changement climatique, ça ne m’angoisse pas trop, je ne regarde pas beaucoup la télé, je n’ai pas de smartphone, je ne vais pas sur TikTok, je ne vois pas les vidéos. J’en parle juste avec mes parents, je sais que les glaciers fondent en Antarctique et que des animaux vont disparaître de la planète, ça me fait mal au cœur. Mais j’ai plus peur des guerres, avec Trump et Poutine. En plus, les guerres, ça pollue. »

S’adresser aux jeunes selon leurs réalités

« Pour cette étude, nous avons distribué des questionnaires dans les écoles, puis rencontré enseignants et psychologues scolaires pour savoir s’ils estimaient que les élèves étaient éco-anxieux, ce qu’ils observaient. Pour les plus jeunes, âgés de 6 à 10 ans, les questionnaires n’étaient pas adaptés. Nous avons alors organisé des ateliers de jeux au sein du musée des Sciences naturelles à Bruxelles, avec qui nous avons collaboré. Cette étude fut aussi très participative, poursuit la chercheuse, nous avons mis en place des “groupes d’experts” composés d’élèves du secondaire, que nous avons véritablement considérés comme de jeunes experts et que nous avons impliqués à différentes étapes de la recherche. Pas uniquement pour répondre à des questionnaires, mais vraiment en les sollicitant comme des apprentis chercheurs. »

Une des clés pour impliquer les jeunes est de les rencontrer là où ils se trouvent. Tous les jeunes ne vivent pas l’éco-anxiété de la même manière. Tandis que certains souhaitent réduire leur empreinte carbone en adoptant des modes de vie sobres, ne plus prendre d’avion par exemple, d’autres se retrouvent dans des environnements où la durabilité n’est pas une priorité. « Pour de jeunes passionnés de mécanique, en filière technique, attachés aux voitures thermiques, mieux vaut valoriser leur passion pour l’artisanat que les juger », insiste Bénédicte Mouton. « Cette approche évite de les exclure du débat et les encourage à réfléchir à des alternatives compatibles avec leurs centres d’intérêt, par exemple, convertir une voiture thermique en véhicule électrique ou se pencher sur l’innovation dans les énergies renouvelables. »

De même, face à des adolescents déjà informés des enjeux climatiques – souvent depuis l’école maternelle –, il est crucial de leur proposer autre chose qu’un discours alarmiste. « Ils savent que la situation est grave, mais cette surcharge d’informations les accable parfois au point de les figer. » L’accompagnement doit alors les aider à se reconnecter à leurs émotions, observer des actions concrètes et mesurer leur impact.

Julien a 14 ans et comme Simon, l’angoisse climatique passe pour lui derrière celle des guerres possibles : « Les guerres, ça nous angoisse clairement. À l’école, les copains en parlent, on s’en préoccupe plus que le climat, parce que ça peut basculer d’une année à l’autre. Tandis que pour la planète, même si je fais de mon mieux pour ralentir le réchauffement, même si on fait tous notre part, tant que les grandes industries continueront à brûler des tonnes de pétrole, on ne pourra pas, nous, réussir tous seuls… En plus, il reste encore beaucoup de climato-sceptiques. Et chez les jeunes aussi, il y en a beaucoup qui ne veulent pas voir la réalité. »

Fatigués mais pas blasés

« Ce qu’on a observé dans nos groupes de jeunes experts, poursuit Bénédicte Mouton, c’est une certaine difficulté à identifier les émotions qu’ils ressentaient au sujet du changement climatique et environnemental. Cela peut passer dans un premier temps, pour de l’indifférence : “Je ne ressens rien.” Il faut vraiment éviter le cliché du “voilà, les jeunes d’aujourd’hui sont blasés”. Non, ils ne sont pas blasés, mais il y a sans doute une fatigue environnementale. Ils ont tellement entendu parler de crises climatiques qu’ils ne s’autorisent plus à ressentir et exprimer leurs émotions. Ils sont déjà dans une stratégie d’adaptation. Ils gèrent déjà, en fait. Et leur manière de gérer, à très court terme, c’est de réduire les émotions négatives. »

Bien sûr, la chercheuse précise que les émotions sont différemment identifiées selon l’âge : les plus jeunes sont plus optimistes, font confiance aux adultes, les quelques inquiétudes s’expriment souvent à travers les discussions familiales. Les parents et les enseignants deviennent des figures clés pour apaiser leurs émotions ou répondre à leurs questions. En grandissant, les compétences émotionnelles se développent et s’expriment davantage mais avec sans doute plus de sentiment d’impuissance. Ces derniers évoquent fréquemment leur dépendance aux décisions parentales (alimentation, voyages), ce qui accentue parfois un sentiment d’impuissance.

Entre la culpabilité et la peur

Célestine, 16 ans, accepte de reprendre un avion cet été avec sa maman pour partir en Inde, après plusieurs années de boycott total : « Quand j’avais 13 ans, je refusais de prendre l’avion. Nous n’avons fait des vacances qu’en train ou en voiture électrique et en Europe. Ensuite, j’ai arrêté la viande. Maman était d’accord, elle n’en a plus préparé à la maison. Elle est devenue flexitarienne. Je m’habille en friperie plutôt que dans les grandes enseignes. Je déculpabilise un peu, je me dis que ce n’est pas notre faute et qu’on fera ce qu’on peut plus tard. Et surtout, que je ne voterai jamais pour l’extrême droite. C’est déjà ça, alors j’ai décidé d’aller en Inde, j’ai envie de voir le monde ! »

Simon a 14 ans, il est en 3e secondaire. Après qu’il a vécu une phase de grand questionnement et de mauvaises nuits vers 6 ans, Vanessa, sa maman, le trouve aujourd’hui un peu loin de toutes ces questions écologiques. Ce qui corrobore les premiers résultats de la recherche : l’entrée dans l’adolescence provoque d’autres craintes. « Plus petit, Simon dessinait des montagnes de neige qui fondaient, ajoute Vanessa, ensuite, il me demandait d’aller avec lui les déposer dans les boîtes aux lettres du village. Ainsi, il parcourait les rues pour sensibiliser les voisins au changement climatique avec ses dessins. Actuellement, il est plutôt dans le rejet du parent, donc tout ce que je défends le lasse. » Simon avoue être plus inquiet du risque militaire. « Je calcule les kilomètres de portée des bombes de Poutine », déclare Simon, « au cas où il déciderait d’en envoyer sur nous. Et j’ai peur de devoir faire mon service à 18 ans, comme les jeunes Ukrainiens. »

Devenir parent ? Non merci !

À partir de la rhéto, les préoccupations concernent davantage leur propre avenir professionnel. Pour certains, cette perception d’un avenir menaçant influence des choix majeurs, comme celui de ne pas avoir d’enfant. Une étude menée en collaboration avec des chercheurs suisses a établi un lien significatif entre l’éco-anxiété et une moindre motivation à devenir parent. Cela reflète un désenchantement face à l’avenir, amplifié par d’autres craintes existentielles.

Pauline et Romain veulent des enfants depuis peu, mais en contrepartie, ils mettent des choses en place : « J’ai réellement pris conscience de toutes ces questions à l’unif, avec mes colocataires à Maastricht, lorsque j’étudiais le droit international », explique Pauline, 26 ans, en couple avec Romain, 32 ans. « Nous avons fait de beaux voyages, nous avons vu le monde, dont une année entière à parcourir l’Amérique latine, nous avons eu notre quota, c’est terminé ! Depuis notre retour, voilà un an et demi, nous n’avons plus pris l’avion. J’ai refusé des vacances à Cuba offertes par ma grand-mère l’été dernier. Idem pour les city trips, ce sera en train à l’avenir. Nous ne voulons pas non plus aller vivre à l’autre bout du monde de peur que nos familles et amis ne prennent l’avion pour venir nous rendre visite. »

« Nous sommes aussi végétariens, précise Romain, alors que j’étais le plus gros viandard. De la bidoche sept jours sur sept, c’est fini ! C’est le moins que nous puissions faire en prévision du jour où notre enfant nous demandera des comptes ! Car oui, ajouter un enfant sur terre, c’est la pire des choses pour notre bilan carbone, c’est un peu désespérant. » « Et ne parlons pas de politique », souffle Pauline. « En Belgique comme dans le monde, nous sommes complètement abasourdis depuis les dernières élections, le recul net des écologistes et la montée des extrêmes. Tout le monde s’en fout. Mais nous voulons encore agir et nous engager davantage, je cherche d’ailleurs un autre boulot qui aurait plus de sens. »

Une responsabilité collective

L’éco-anxiété est devenue un phénomène mondial. Selon une étude récente publiée dans The Lancet, 84 % des jeunes âgés de 16 à 25 ans se disent préoccupés par l’avenir de la planète. Plus alarmant encore, 56 % estiment que l’humanité est condamnée. Ces préoccupations s’intègrent dans un contexte où les crises environnementales s’accompagnent d’une instabilité géopolitique, sociale et économique croissante. Beaucoup de jeunes expriment un sentiment d’impuissance, aggravé par un fossé générationnel : les décisions actuelles leur échappent, mais leurs conséquences pèseront principalement sur eux.

L’accompagnement des jeunes dans cette période d’incertitude demande une attention particulière à leurs émotions et à leurs réalités. Plutôt que de les submerger d’informations ou de les culpabiliser, il s’agit de leur offrir des espaces pour s’exprimer, des moyens d’agir et une vision d’avenir partagée. Des programmes scolaires ou associatifs permettent par exemple aux jeunes de rencontrer des acteurs locaux du changement : agriculteurs en transition écologique, inventeurs de solutions durables ou militants communautaires. Ces rencontres montrent que des solutions existent et qu’elles peuvent être mises en œuvre à toutes les échelles.

Il s’agit encore d’encourager les jeunes à participer à des actions concrètes – même modestes – afin qu’ils puissent voir directement les fruits de leurs efforts. En cultivant un potager collectif, en nettoyant un espace naturel ou en organisant des ateliers de sensibilisation, ils découvrent leur capacité à agir sur leur environnement immédiat. Ce défi ne concerne donc pas seulement les familles ou les enseignants, mais aussi les décideurs politiques, les institutions éducatives et la société dans son ensemble. Face à l’éco-anxiété, le rôle de chacun est d’agir pour que les jeunes puissent transformer leurs inquiétudes en énergie de changement.

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